Maroc-Sénégal : les dessous d’une minicrise

Des sources diplomatiques parlent d’un amalgame dangereux entre
le politique et l’économique.
RAM, Comanav, soutien à l’organisation du sommet de l’OCI, plusieurs affaires ont divisé les deux parties.
Rappel de l’ambassadeur : manœuvre volontaire plutôt que bourde diplomatique ?

Mercredi 26 décembre, à  l’heure o๠nous mettions sous presse, les discussions étaient toujours en cours entre le Maroc et le Sénégal pour tenter de trouver une sortie à  une crise inattendue entre les deux pays, mais la situation était encore floue. En milieu de journée, des informations officieuses contradictoires circulaient encore sur le sort des discussions. Certaines faisaient état d’un retour imminent à  la normale et des ambassadeurs des deux pays à  leurs postes respectifs avant que cela ne soit infirmé par des sources au ministère des affaires étrangères affirmant que la situation était encore critique et que les discussions, au contraire, n’avançaient pas dans la bonne direction. Une confusion qui a caractérisé non seulement le déroulement de l’affaire mais, encore plus, les véritables raisons de la brouille. Une brouille très étonnante en effet. Au vu des relations séculaires et plus que fraternelles entre le Maroc et le Sénégal, un incident diplomatique entre les deux pays relèvait jusqu’ici de l’inenvisageable. Et pourtant… RAM accusée d’agir en territoire conquis Au lendemain des annonces du rappel des ambassadeurs respectifs, les observateurs ne comprenaient toujours pas les vraies raisons du différend. Car, pour certains, il est difficile de croire que le Maroc ait pu rappeler son ambassadeur à  cause d’une déclaration en faveur de la thèse séparatiste du Polisario faite par un responsable de parti (Parti socialiste) et n’exprimant en aucun cas le point de vue de l’Etat sénégalais. Pourquoi alors le Maroc a-t-il rappelé son ambassadeur ? Erreur diplomatique commise dans la précipitation ? La thèse de la « bourde », que certains organes de presse se sont empressés de défendre, est difficilement crédible. On ne se brouille pas avec un pays ami pour un dérapage verbal émanant de personnes n’ayant aucune représentativité officielle. Auquel cas, les vraies raisons de l’acte du Maroc sont à  chercher ailleurs. Quels seraient donc ces raisons ? Selon des analystes, il s’agit plutôt d’une accumulation de malentendus, les propos du responsable du PS n’ayant été que la goutte qui a fait déborder le vase. Tout semble plaider dans un premier temps pour des causes d’ordre économique. Une thèse que confirme d’ailleurs une source diplomatique autorisée. «Il y a un amalgame dangereux entre le politique et l’économique que le Maroc ne peut plus admettre», explique-t-on. Des propos qui ne renseignent pas pour autant sur les raisons concrètes de l’incident. D’autres sources – officieuses – au ministère des affaires étrangères, expliquent en termes plus clairs les raisons du mécontentement: «Nous ne pouvons pas accepter que, pour des raisons politiques, de grandes entreprises marocaines opérant au Sénégal soient écartées ou malmenées». De quoi s’agit-il en fait ? Pour commencer, il y a d’abord l’affaire de la RAM avec Air Sénégal International (ASI). Créé en 2000 sur les cendres d’Air Sénégal, compagnie nationale en faillite que la RAM avait achetée en 1999 au gouvernement de Abdou Diouf, ASI a fait un parcours fulgurant durant les cinq premières années. Elle a même été élue meilleure compagnie aérienne africaine en 2003. Jusque-là , c’était un exemple en matière de coopération Sud-Sud. Brusquement, les difficultés ont surgi jusqu’à  ce que le Sénégal, invoquant des problèmes de gestion, et sur proposition de la RAM, décide de reprendre la majorité. A ce jour, personne ne veut endosser la responsabilité de cette rupture. Comanav subitement privée d’activité au Sénégal Selon un connaisseur du dossier, la RAM avait les mains libres pour piloter la compagnie, mais son management a parfois pris des décisions stratégiques, notamment un changement de DG, sans en référer à  la partie sénégalaise. S’y ajoutent des différends sur le partage de certaines dessertes entre la RAM et ASI. En dehors de ces questions d’ordre organisationnel, les ennuis d’ASI sont nés d’un déficit de fonds propres. Au démarrage, la participation du Sénégal se résumait aux droits de trafic, valorisés à  49 % du capital. La RAM a apporté un Boeing 737 déjà  en service et une avance en compte courant qu’elle a récupérée au bout de trois ans. Cet écueil financier aurait pu être surmonté car, du point de vue de l’exploitation (taux d’occupation et productivité des avions), Asi n’a rien à  envier aux autres compagnies. Mais, expliquent les mêmes sources, la nouvelle direction (marocaine, toujours) avait pris la décision de nettoyer les comptes pour marquer son passage comme cela est d’usage, en vue de revendiquer le succès d’un redressement déjà  programmé. Mais ce n’est pas tout. Car avant même que l’affaire RAM-ASI ne soit close, une autre grande entreprise marocaine s’est retrouvée à  son tour au centre d’un imbroglio. Il s’agit de la Comanav qui, à  travers sa filiale Société maritime de l’Atlantique (Somat), dont elle détient 51% du capital, assurait l’exploitation de la ligne maritime Dakar-Ziguinchor. Somat, dont les 49% restants du capital sont détenus à  égalité (24,5% chacun) par le Conseil sénégalais des chargeurs (Cosec) et par le Port autonome de Dakar (PAD), avait jusque-là  assuré cette ligne avec un navire affrété, le «Willi», en attendant de s’en faire livrer un autre, commandé par le Sénégal. Mais, le jour de la cérémonie de réception du nouveau navire, coup de théâtre : le président Abdoulaye Wade a pris de court tout le monde en annonçant sa décision de confier l’exploitation de la ligne et du nouveau bateau «à  un consortium de Sénégalais sérieux et financièrement solides» (lire La Vie éco du 14 décembre). Dans cette affaire, il semblerait, selon les observateurs, que le président sénégalais ne visait pas le Maroc, mais la CMA CGM, actuelle propriétaire de la Comanav, dont certains dirigeants français auraient commencé à  se comporter en terrain conquis. L’autre explication, tout aussi plausible, est que la Somat est victime de la guerre intestine que se livrent les responsables du Parti démocratique sénagalais (PDS), celui du président Wade. En effet, le président du conseil d’administration de la Somat et DG du Cosec, Amadou Kane Diallo, n’est plus en odeur de sainteté à  la présidence parce qu’il est catalogué comme un ami de Maky Sall, président de l’Assemblée nationale et précédent premier ministre, aujourd’hui en disgrâce. En annonçant la création d’une autre société sans l’en avertir, M. Wade voulait, commente-t-on, humilier M. Kane Diallo avant de chercher à  le débarquer par tous les moyens. Ceci renvoie d’ailleurs à  l’amalgame entre politique et économique. Cela dit, une question se pose : pourquoi de tels revirements de la part des plus hauts responsables sénégalais qui, les multiples visites du Roi Mohammed VI aidant, ont toujours bien accueilli les entreprises marocaines, à  commencer par le président Wade, lui-même connu depuis toujours pour être le premier avocat du Maroc au Sénégal ? Le Maroc a-t-il promis une aide pécuniaire pour le sommet de l’OCI ? Pour répondre à  cette question, d’autres observateurs développent une autre hypothèse, toujours en relation avec l’économique. Le Sénégal organise les 13 et 14 mars prochain le XIe sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) et comptait beaucoup sur l’aide du Maroc pour les préparatifs (construction de routes et de voies, rénovation d’hôtels…). Mais l’aide apportée a, semble-t-il, été en-deçà  de ce qu’attendait le Sénégal. Il est possible que la déclaration du responsable politique sénégalais ait été l’occasion pour le Maroc de taper du poing sur la table… sans aller jusqu’à  la rupture. En témoigne le communiqué très conciliant, émis par la Primature en début de semaine, niant le rappel de l’ambassadeur marocain à  Dakar et invoquant une simple convocation pour des explications. Fallait-il pour autant aller aussi loin ? Ou bien y a-t-il défaut de système de prévention de crise ? Maintenant, tout porte à  croire qu’il y aura bientôt une éclaircie, et les positions officielles se veulent apaisantes. Il faut toutefois éviter un pourrissement de la situation. A l’heure o๠nous mettions sous presse, aucune indication n’était disponibles auprès des affaires étrangères sur l’avancement des discussions ni sur le retour des ambassadeurs.