Maroc – Nouveau gouvernement : deux mois de poker menteur !

En l’absence d’informations sur le nouveau gouvernement, la presse écrite et électronique s’est adonné à  son sport favori : la spéculation. Il a fallu une mise au point des négociateurs pour mettre fin à  une polémique dévastatrice. L’entrée du RNI au gouvernement devrait remettre le train des réformes sur les rails.

Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement, et Salaheddine Mezouar, président du RNI, ont réussi le pari de garder le flou sur la nouvelle composition de l’Exécutif jusqu’à la dernière minute. A l’heure où nous mettions sous presse, mercredi 11 septembre dans l’après-midi, rien de sûr et encore moins d’officiel n’était encore arrêté. «Tout ce qui a pu sortir dans la presse écrite, surtout arabophone, et électronique, relève de la pure spéculation», nous a assuré un proche de Salaheddine Mezouar sur un ton scandalisé.
Certes, une liste comptant une vingtaine de noms de potentiels ministrables a très probablement été élaborée par le RNI. Mais de là à avoir des noms avec des ministères, c’est un pas que Salaheddine Mezouar lui-même n’a pas encore franchi. «Pour avoir des noms sur des portefeuilles il faut d’abord que nous connaissions le nombre de ministères que nous avons et ensuite proposer des personnes qui, en plus, doivent être acceptées», explique la même source. Or, ce mercredi 11 septembre, il se trouvait que «ni le nombre de portefeuilles qui reviennent au parti, ni leur nature n’ont encore été tranchés», assurait-on du côté du RNI.

Du côté du PJD, on reconnaît que le portefeuille de l’économie et des finances posait toujours problème. Deux mois après la démission des ministres istiqlaliens, le gouvernement était toujours en gestation. Le comble, c’est que, comme ne cessent de matraquer les cadres du PJD, il ne s’agit que d’un «simple remaniement ministériel». Deux mois de négociations donc, sur la base d’un programme déjà élaboré, bien que selon certains analystes il nécessite quelques toilettages, une architecture gouvernementale déjà en place, sujette elle-même à de légères modifications et surtout un noyau d’alliance gouvernementale de trois partis déjà en action depuis maintenant près de deux ans. Etonnant quand on sait que les négociations de formation du premier gouvernement, parties de rien et donc forcément plus difficiles, n’ont pas duré autant. A peine si la recherche des alliés, l’élaboration d’une base de programme et de charte de majorité et la formation de l’architecture, la recherche des profils et l’élaboration de la liste de ministrables a pris en tout et pour tout 35 jours.
Retour sur un épisode inédit. Le 9 juillet, l’Istiqlal met en exécution la décision de son retrait du gouvernement prise par son conseil national, deux mois plutôt. Les démissions déposées par cinq parmi les six ministres istiqlaliens sommeillent dans les tiroirs de la Primature pendant quelques jours avant que le chef du gouvernement ne décide de les transmettre au Cabinet royal. Le 13 juillet, un communiqué du Cabinet royal annonce que les démissions ont été acceptées et que les ministres restent néanmoins en poste pour expédier les affaires courantes en attendant leur «remplacement». Le chef du gouvernement annonce une série de rencontres avec les principaux partis politiques y compris et surtout ceux de l’opposition. En même temps, le PAM et l’USFP prennent les devants en laissant entendre qu’ils ne sont pas intéressés par une éventuelle participation à la future majorité gouvernementale. En revanche, le RNI, approché par le chef du gouvernement, décide, suite à une réunion de son conseil national le 2 août, de donner une suite favorable à cette requête et accorde un mandat franc au président Salaheddine Mezouar pour mener les négociations. Le parlement du RNI pose toutefois trois conditions claires comme cadre pour ces pourparlers : «Redéfinir les priorités et reconsidérer la Charte de la majorité, ainsi que la structure du gouvernement».

De réunion en réunion, les rounds de négociations se suivent et ne se ressemblent pas. Salaheddine Mezouar a pris son mal en patience, le chef du gouvernement souhaite entendre sa vision des choses, qu’à cela ne tienne. Le président du RNI lui fait un exposé complet et circonstancié de la lecture de son parti des événements et de la situation politique et économique. M. Benkirane souhaite voir les propositions du RNI écrites, noir sur blanc, son interlocuteur y travaille pendant quelques jours et revient à la table des pourparlers pour lui faire un nouvel exposé.
Au terme du cinquième round, tout le monde s’impatiente. Même l’allié inconditionnel de M. Benkirane, le PPS, exige que soit mis fin à cette «situation d’attentisme devenue intenable», selon son patron, Nabil Benabdellah. Le MP, dans ses rares sorties médiatiques, réclame, lui, ce qui lui revient de droit : un traitement qui correspond à son poids politique. Entendez par là un ou plusieurs portefeuilles en plus. Il s’est par la même occasion déclaré favorable pour une révision du programme gouvernemental et ses priorités.

Six rounds de négociations et toujours rien de concret

Entre-temps, la presse continuait de faire son chou gras de la nouvelle équipe gouvernementale. On a parlé des priorités, de la nouvelle architecture du gouvernement construite autour de plusieurs pôles. Après, on découvre sur les pages des journaux et sur les sites d’information, noms et photos des futurs ministres. En l’absence d’informations crédibles et vérifiables sur les négociations, tout le monde y est allé de ses pronostics et conjonctures. Les deux principaux concernés décident enfin de sortir de leur mutisme. A l’issue du sixième tour des négociations, Salaheddine Mezouar publie une mise au point pour répondre à certaines questions des plus pressantes mais aussi aux allégations les plus farfelues. «L’une des raisons, affirme-t-il, pour lesquelles les négociations ont duré ce temps, que certains considèrent long, est la nécessité de construire la nouvelle expérience gouvernementale sur une base solide, soit pour prévenir les conflits au sein de la majorité ou pour garantir l’efficacité de l’Exécutif et sa capacité à réaliser des acquis concrets, afin d’éviter de reproduire ce qui s’est passé dans la première expérience». Trois jours plus tard, le chef du gouvernement et secrétaire général du PJD publie pour sa part un communiqué dans lequel il assure que «les six rencontres tenues avec le président du RNI se sont déroulées dans un climat cordial» et qu’«aucune partie n’est intervenue pour orienter les négociations dans un sens quelconque ou les freiner de quelque manière que ce soit».
C’est qu’il fallait faire ces précisions avant d’aller plus loin, surtout que le RNI et plus particulièrement son président ont été victimes d’une campagne médiatique pour le moins acharnée.

Négociations, pressions…, le double jeu du PJD

Salaheddine Mezouar a tenu à rappeler une fois pour toute que le RNI «reste, jusqu’à nouvel ordre, dans l’opposition et dans une situation confortable» et que «si son parti avait tenté de venir en aide au gouvernement pour le faire sortir de l’impasse, c’est uniquement par esprit patriotique». Le PJD ne semble pas voir les choses sous cet angle. En effet, explique cet analyste politique, alors que le chef du gouvernement traitait avec le président du RNI, les cadres du PJD menaient une campagne parallèle pour «encadrer ces négociations».
Les indiscrétions reprises dans la presse, le mécontentement quant à la possibilité de nommer certaines personnes du RNI ou de se défaire de certains ministres PJD ou renoncer à un département qu’ils considèrent comme leur revenant de droit ne sont que des tentatives de faire pencher la balance au profit du PJD. Et pour appuyer leurs propos, ils brandissent de temps en temps la menace des élections anticipées. Le PJD a toutefois fini par découvrir, foi à une récente édition de son porte-parole officieux, le quotidien Attajdid, «l’avantage de faire du remaniement (en cours) un succès».
C’est que, pour reprendre les termes de ce dirigeant istiqlalien, «on ne sait presque plus qui dirige les négociations. Il est clair que, de l’intérieur, c’est Abdelilah Benkirane qui dirige les pourparlers. En parallèle, d’autres personnalités de son parti mènent ces négociations, au nom du PJD, à leur manière : dans les déclarations qu’ils distribuent à gauche et à droite, il disent accepter certains noms, refuser d’autres, dessinent des lignes rouges et menacent des pires réactions si elles sont dépassées». En somme, ajoute ce responsable istiqlalien, M. Benkirane négocie d’un côté et les dirigeants de son parti exercent la pression de l’autre pour affaiblir la position de ses vis-à-vis.  

Face à cette tentative de manipulation, les deux principaux concernés n’ont pipé mot, en dehors de ces deux communiqués diffusés à quelques jours d’intervalle. Question : Pourquoi ce black-out total, alors que les tractations de formation du premier gouvernement se sont plutôt déroulées quasiment au grand jour ? Selon des cadres du RNI, «cela fait partie des conditions de négociations convenues». Pour le PJD, c’est une autre histoire. Pour le premier gouvernement, le PJD sortait à peine des élections où il avait remporté 107 sièges. Il était, pour reprendre les termes de cet analyste politique, «dans une situation euphorique d’autant plus intense que les islamistes commençaient à être présentés dans toute la région de l’Afrique du Nord comme des sauveurs». Aujourd’hui il a appris que ses 107 sièges ne lui sont d’aucune utilité. «Il s’est donc retrouvé dans une situation de paralysie, d’incapacité d’agir et ne peut pas affronter ses bases avec cette réalité. Il ne peut pas dire aujourd’hui à ses bases,  sympathisants et électeurs qu’il ne peut plus gouverner, et surtout qu’il n’est pas arrivé à gouverner, selon le mode et dans les conditions qu’il a promis au début», affirme cet observateur de la scène politique. Cela d’autant que la situation sur le plan régional a changé depuis. Les islamistes au pouvoir ailleurs ont montré leurs limites.

Changement de discours, changement de politique ?

Cela, d’une part, d’autre part, ses faucons, comme il est de coutume de désigner certains des membres des plus radicaux du parti, fuient sciemment le débat politique dans les médias et la confrontation tant que le nouveau gouvernement n’a pas encore vu le jour. Ils attendent certainement la formation du gouvernement pour reprendre du service.

De toutes les manières et c’est un acquis, si le RNI accepte d’entrer dans l’Exécutif c’est pour «sauver l’expérience gouvernementale et garantir sa vitalité et son efficacité». Cela devrait certainement avoir un prix que le PJD ne manquera pas de payer. «Le PJD présidera, certes, le gouvernement, mais, dans les faits, ne le dirigera plus tout seul. Il sera réduit au rang d’associé dans la gestion du gouvernement. Le discours purement politique de l’Exécutif, c’en est fini», explique ce politologue. Il n’y a plus lieu, non plus, de parler de référentiel islamique comme projet de société. Place à un discours pragmatique purement technique et de gestion, de rendement et de bonne gouvernance. «Dans les faits, même si l’on n’ose pas encore le qualifier ainsi, nous serons bel et bien face à un gouvernement de coalition», ajoute notre interlocuteur.