Mark Freeman : «La réconciliation est un processus de longue haleine»

L’expérience de l’IER objet d’un forum national sur la réparation.
Les responsables des violations des droits de l’homme ne devraient pas rester
impunis.

L’Instance équité et réconciliation (IER) organise, à partir de ce vendredi 30 septembre, un forum national sur la réparation. Y prennent part, outre des acteurs politiques et associatifs marocains, des experts des Nations Unies et du Centre international de justice transitionnelle (CIJT). Mark Freeman, qui nous a accordé cet entretien, travaille pour le compte du CIJT à Bruxelles.

La Vie éco :
Quel regard portez-vous sur le processus de réconciliation initié par le Maroc ?
Mark Freeman : Malgré quelques imperfections, j’estime que le processus est assez remarquable. On peut dire que la question y est beaucoup plus avancée que dans d’autres pays du monde arabe. La réconciliation est un processus de longue haleine, et, bien entendu, beaucoup reste à faire. En fin de compte, une commission de vérité, quel que soit son nom – IER ou autre – n’est qu’une étape et un jalon dans cette réconciliation.

Et si vous deviez comparer l’expérience marocaine à celles menées en Afrique du Sud ou en Amérique Latine ?
Les expériences d’Afrique du Sud et des pays d’Amérique Latine ont été assez différentes de celle du Maroc. En Afrique du Sud, la commission de vérité a été considérée comme un instrument essentiel pour éviter le déclenchement d’une guerre civile. En Amérique centrale, les commissions de vérité faisaient partie des accords de paix, et comptaient une participation importante des Nations Unies. En Amérique du Sud, ces commissions étaient mises sur pied par des gouvernements démocratiques pour marquer la rupture avec les gouvernements précédents, soit militaires soit corrompus. Ainsi, il est difficile de comparer ces expériences avec celle du Maroc. En un certain sens, chaque expérience a ses particularités. La question la plus importante est de savoir jusqu’à quel point la commission de vérité marocaine (l’IER) a pu contribuer à la vérité, à la justice, à la réparation, et à la réforme dans le cadre de la spécificité marocaine.

Peut-on parler de réconciliation quand le Maroc continue d’être épinglé par des organisations internationales pour manquements au respect des droits de l’homme ?
Il faut des années voire des décennies pour qu’un pays surmonte un passé marqué par de graves violations des droits de l’homme. L’important est de faire plus de pas en avant qu’en arrière, même si le processus est très lent. Dans ce sens, je crois que le Maroc est sur le bon chemin. En même temps, les organisations internationales et nationales ont raison de révéler et de critiquer les violations qui continuent à se faire.

Les auditions publiques organisées par l’IER sont-elles suffisantes pour réconcilier le Maroc avec son passé et réparer le préjudice causé ?
Les auditions publiques de l’IER sont, à mon avis, le moment culminant de son expérience. Dans le contexte de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, il n’y a pas d’exemples pareils qui ont donné aux victimes de violations étatiques des droits de l’homme l’opportunité de témoigner publiquement dans un forum si officiel. L’organisation de ces auditions a demandé beaucoup de courage et de vision, et on peut imaginer qu’elles ont stimulé une certaine empathie et compréhension envers les victimes et leurs familles. Bien sûr, en soi, les auditions ne suffisent pas pour se réconcilier avec un passé si complexe et douloureux. Bien d’autres efforts individuels et collectifs seront nécessaires.

Peut-on imaginer une réconciliation et une réparation quand les responsables et les tortionnaires accusés d’avoir commis des exactions ne sont pas inquiétés ?
L’un des plus grands défis du Maroc est d’opérer une profonde réforme institutionnelle. L’assainissement de la justice et de la sécurité publique sont incontournables et à même d’obliger les coupables à rendre des comptes pour mieux réussir la réconciliation nationale. Le besoin de mettre fin à l’impunité des responsables d’exactions reste une revendication légitime des victimes et de toute la société, et une obligation de l’Etat dans le cadre du droit international.

Quelle a été la contribution de votre centre au processus de réconciliation marocain ?
Dès 2004, nous avons eu le privilège de travailler avec les membres et le personnel de l’IER, ainsi qu’avec les plus importants protagonistes du mouvement des droits humains au Maroc. Ce que nous avons toujours essayé est de faire partager au mouvement des droits humains marocains les leçons tirées dans d’autres contextes pour que le Maroc ne répète pas les mêmes erreurs. Pas plus que cela. Les moments de fierté des succès réalisés appartiennent aux Marocains et à eux seuls.

Mark Freeman Expert en justice transitionnelle
Il faut beaucoup d’années voire des décennies pour qu’un pays surmonte un passé marqué par des violations graves des droits de l’homme.