Manifestations : A chacun ses slogans… et ses arrière-pensées

Le mouvement des jeunes est divisé quant à  l’idée de continuer les manifestations jusqu’en juin, date de la finalisation du projet de réforme de la Constitution.

Le 13 mars n’aura finalement été qu’une parenthèse. Une semaine plus tard, le dimanche 20 mars, les manifestations pour les réformes se sont déroulées dans le calme, tendant à renforcer l’image du Maroc comme pays moderne, où les revendications se font sans heurts. Tout le monde n’est pas partisan de la poursuite des manifestations après le discours du Souverain du 9 mars dernier, au cours duquel il a annoncé des réformes constitutionnelles, mais tout le monde n’est pas non plus contre. L’important est que les uns et les autres aient pu exprimer en toute liberté leur opinion sans heurt. Et c’est le pays qui en est sorti gagnant. Car, vraisemblablement, les manifestations ne sont pas près de s’arrêter. Si à Casablanca, par exemple, des sources proches du mouvement du 20 Février entendent inscrire ces manifestations dans une cadence régulière, une fois par semaine, une partie du même mouvement, pense autrement. «Nous n’allons certainement pas continuer à manifester chaque semaine. Trop de manifestations vident les manifestations de leur sens. Pour nous, l’objectif d’une manifestation est de donner un signal fort et d’ouvrir un débat public. C’est aux partis et autres acteurs politiques de prendre le relais. Et quand il y a débat public, nous sommes presque certains qu’il y aura des réponses», explique Nizar Bennamat, membre de la coordination de Rabat du mouvement du 20 Février. «Les manifestations ne vont pas s’arrêter pour autant, estime le politologue Abdelali Hamieddine. En tout cas pas avant juin prochain, date de la remise du projet de la nouvelle Constitution au Roi». Jusqu’à aujourd’hui, fait-il noter, c’est plutôt l’élite politisée, la classe moyenne en somme, qui est descendue dans la rue. Les classes populaires ne sont pas encore sorties, «et il n’est dans l’intérêt de personne qu’elles le fassent». Le degré de la contestation dépendra de la nature des signaux donnés d’en haut lieu. De toutes les manières, estime Abdelkader El Kihel, membre du comité exécutif de l’Istiqlal, «aujourd’hui, il est impossible d’affirmer avec certitude s’il y a encore, ou s’il n’y a plus, des motifs pour manifester après le discours royal. La manifestation est une forme d’expression que nous devons respecter. Mais il faut passer à de nouvelles formes d’expression. Les manifestations dans les rues ont accompli leur mission».

L’idée est de continuer à lutter contre ceux qui veulent freiner le changement

Pour ce jeune dirigeant de l’Istiqlal, «il y a eu des discours très importants, par le passé, mais point de volonté politique et de mesures d’accompagnement pour concrétiser leur contenu. Celui où il a été question de lutte contre le trafic des élections par exemple s’est vu vidé de son sens par les lobbies qui freinaient les réformes». M. Hamieddine. verse dans le même sens. «Le Roi nous a habitués à des discours novateurs et audacieux, celui sur la réforme des partis politiques et du Parlement, de la réforme de la justice… C’est leur concrétisation qui pose problème. Aujourd’hui, une dynamique a été lancée dans le pays et il semble que certaines parties tentent de la freiner», estime-t-il. «Comme il y a ceux qui veulent la freiner, il y a aussi ceux qui veulent la saborder», fait-il remarquer en faisant référence à ceux qui sont contre tout le système. De toutes les manières, «ni les jeunes du 20 Février ni la classe politique ne sont dupes. Tout le monde sait qui est descendu dans la rue ce 20 mars et avant, le 20 février, et pour quelles raisons», affirme M. El Kihel. «Nous avons laissé les idéologies de côté. Nous ne sommes pas un parti politique, encore moins un cercle d’intellectuels. Nous sommes des groupes hétérogènes qui se sont entendus sur une plateforme commune de revendications», affirme M.Bennamat. Mais pourquoi ces accointances avec Annahj Addimocrati et le PSU ? Selon ce jeune membre du mouvement du 20 Février, au début, c’était pour des raisons pratiques.
«Nous nous sommes retrouvés côte à côte lors des toutes premières manifestations de soutien à la révolution tunisienne et égyptienne. Et lorsque l’idée de lancer un mouvement de contestation a commencé à germer et que nous avons eu besoin d’un local pour nous retrouver et lui donner corps, l’AMDH nous a ouvert ses portes à Rabat. Le PSU a fait de même à Casablanca et l’association Attac à Agadir et Tanger. Le contact avec les militants d’Annahj et du PSU s’est intensifié. Certains verront la marque d’Annahj dans nos revendications, surtout celle concernant une Constitution démocratique et populaire. Encore une fois, c’est le fruit d’un débat de plusieurs semaines. Nous sommes partis, au début, de l’idée de revendication d’une monarchie parlementaire, mais vu la différence des orientations idéologiques des composantes du mouvement, nous avons fini par adopter une plateforme minimale dans laquelle tout le monde se retrouve». Les membres des coordinations du mouvement réfutent énergiquement l’idée de tentative de récupération du mouvement par certaines tendances politiques.
«Nous ne sommes pas d’accord sur toutes les revendications portées par le mouvement. Nous en partageons néanmoins quelques-unes. Pour nous, l’essentiel c’est que soit ouvert un débat public où tout le monde puisse participer. Les jeunes ont ouvert ce débat, c’est pour cela que nous les soutenons», affirme Mohamed El Aouni, membre du bureau politique du PSU. En fait, si Annahj et le PSU sont les plus visibles, ils ne sont pas les seuls à s’immiscer dans le mouvement. Al Adl Wal Ihssane, présent depuis le début des manifestations, a tenu, ce 20 mars, à se distinguer du reste des manifestants, surtout à Casablanca.
C’est clair que le mouvement de Yassine veut aller jusqu’au bout dans sa confrontation avec l’Etat. Et à en croire des sources du mouvement du 20 Février, la Jamaâ laisse entendre qu’elle n’en serait qu’aux échauffements. Selon Kamal Lahbib, acteur associatif et président du Forum des alternatives Maroc, «Al Adl entend profiter du mouvement pour distiller peu à peu ses idées. Mais les jeunes ne se laissent pas faire. Un bras de fer permanent s’est installé entre la Jamaâ et le mouvement». Les islamistes du PJD tentent, eux aussi, de se faire remarquer. L’enjeu pour ces deux catégories est, semble-t-il, d’essayer d’instrumentaliser le mouvement, tout en tenant à s’en démarquer. Les jeunes du PJD, les étudiants en particulier, ne pouvant pas manifester sous leur propre étendard, la direction du parti les en a dissuadés, ils en ont créé un autre, le «Mouvement Baraka» qui s’est nettement détaché de la foule des manifestations ce 20 mars.

Tous y sont, chacun a son idée derrière la tête

Les socialistes de l’USFP, eux, ont décidé de soutenir le mouvement tout en restant discrets. Le parti, rappelons-le, ne s’était pas prononcé à la veille des premières manifestations du 20 février, mais s’est empressé de cautionner le mouvement par la suite, prenant de court la majorité gouvernementale. Aujourd’hui, il fallait une position tranchée et elle a été prise par le Conseil national qui s’est réuni samedi 19 mars. Pour ce parti membre de la coalition gouvernementale, il n’est pas question de laisser le terrain vide à Al Adl, quitte, et c’est le comble de la contradiction, à scander avec la foule des slogans appelant à la démission du gouvernement et à la dissolution du Parlement. Il n’est pas non plus question de jouer le contrepoids. Les socialistes se sont entendu pour sortir dans la rue soutenir le mouvement du 20 Février, mais pas question de faire barrière contre Al Adl. C’est du moins ce qu’assure Mohamed Taher Abouzaid, dirigeant de la jeunesse ittihadie et membre du Conseil national de l’USFP.

Les partis tenus d’assumer leur mission d’encadrement

«Beaucoup de formations politiques sont descendues dans la rue. Leurs marques sont perceptibles dans l’organisation des manifestations», note Abdelali Hamieddine. Une réaction somme toute saine de la classe politique. C’est dans la nature des partis politiques d’encadrer la population. «Les jeunes ont lancé des slogans, et c’est aux partis politiques de s’occuper des détails», explique Mohamed El Aouni.
«Il est naturel que les formations politiques essaient de profiter d’un tel mouvement social, ne serait-ce que pour l’encadrer. Le Maroc a vécu des expériences en ce sens. C’était le cas (au milieu des années 1990) pour les associations des diplômés chômeurs ou encore plus récemment pour les Tansikiate (coordinations) de lutte contre la vie chère ou lors des événements de Sidi Ifni et Gdeim Izik. L’Etat aussi essaie de récupérer le mouvement. C’est de bonne guerre», explique Kamal Lahbib, qui a tenu une réunion élargie, le 13 mars à Bouznika, avec les différentes composantes du mouvement du 20 Février. Cela d’autant, fait noter cet acteur associatif et ancien détenu politique, que les réformes réclamées aujourd’hui par les jeunes ne sont pas nouvelles. «C’est juste la méthode et le contexte qui ont changé». Et pour tout nouveau contexte, des réactions et des élites nouvelles. Pour cela, «il faut changer la culture politique des dirigeants des partis ou changer ces dirigeants. Nos partis ont réduit l’action politique à la seule gestion des relations avec l’Etat. Ils ont oublié le peuple. C’est une erreur stratégique», observe M. Hamieddine. Les jeunes du 20 Février viennent de changer l’équation. «Pour l’heure, nous ne sommes qu’un mouvement de contestation, mais nous pouvons nous transformer, dans l’avenir, en une force de proposition», affirme le jeune Bennamat. La balle est dans le camp de l’Etat, appelé à entreprendre des actions concrètes qui auront certainement un grand effet psychologique, mais aussi aux partis politiques appelés à revoir leur culture politique et leurs méthodes de travail.