Malgré le 16 mai Les partis n’émergent pas

Les partis reconnaissent leurs défaillances mais n’arrivent pas à  émerger de leur inertie.

L’ère d’une vie politique administrée est révolue, mais les élites partisanes se sont trop embourgeoisées.

Réveil brutal au lendemain du 16 mai 2003. Ceux qui ne le savaient pas déjà l’ont découvert à leurs dépens : les partis politiques, particulièrement ceux de gauche, ont troqué le militantisme sur le terrain contre les salons feutrés des ministères et les salles climatisées des palaces, «colloquant» à l’envi. C’est là l’aboutissement d’une lente évolution amorcée depuis près de quatre décennies.
Les partis politiques ne sont plus des partis de militants, si tant est qu’ils l’aient jamais été. Or, aujourd’hui, on a un besoin impérieux de partis proches des préoccupations des citoyens, agissant à leurs côtés et faisant rempart avec eux à l’obscurantisme. Les formations politiques n’hésitent pas d’ailleurs à plaider coupable pour nombre d’accusations portées contre elles. Chefs inamovibles, gérontocratie aux commandes, faible circulation des élites partisanes, gestion désastreuse de la «différence» à l’origine de scissions à répétition, transformation des instances délibératives en chambres d’enregistrement de décisions prises unilatéralement par les zaïms, perte du sens de l’initiative et attentisme, absence de projet de société, etc. Ce sont là les reproches récurrents opposés aux partis et incontestés, y compris par les concernés eux-mêmes. Mais comment en est-on arrivé là ? Les partis sont-ils seuls à blâmer ? Ne les a-t-on pas un peu aidés à glisser sur la «mauvaise pente» ?
Si, aujourd’hui, les partis politiques sont interpellés pour assumer leur mission constitutionnelle d’encadrement citoyen de la population et que l’appartenance partisane est devenue un sésame ouvrant bien des portes, il fut un temps où avoir la carte d’un parti était quasiment passible de prison.
Le jeu complice des partis
Les partis de gauche et de la gauche radicale étaient combattus, leurs militants actifs étaient persona non grata dans les entreprises, les quartiers, les lycées et les universités. Ils étaient pourchassés, condamnés à de lourdes peines de prison. L’action politique partisane était de fait interdite de cité. La peur avait fini par s’installer. Les jeunes et les moins jeunes en étaient arrivés à considérer qu’appartenir à un parti était dangereux, d’où la large désaffection de toute une génération pour l’action politique.
Plus encore, depuis le lancement du processus démocratique au lendemain de la Marche Verte, en 1976, les démiurges des consultations électorales, aussi bien nationales que locales, ont fini par détruire dans l’esprit du citoyen le lien entre le vote de l’électeur et l’élection d’un député ou d’un conseiller communal. La composition du Parlement était décidée à l’avance avec la complicité des partis par le biais du «système des quotas» négociés avec le ministère de l’Intérieur (voir à ce propos les témoignages et analyses de Simon Lévy, Naïm Kamal et Mohamed M’hamedi Alaoui). On a ainsi réussi à jeter, dans un même mouvement, le discrédit sur les élections, les institutions représentatives, l’action politique et les partis. Pourquoi se battre en effet pour gagner les voix des électeurs si les choses sont décidées à l’avance ?
Les décideurs publics sont allés encore plus loin. L’interventionnisme étatique a également porté sur le réaménagement du système de partis et la régulation des rapports de force internes aux partis politiques. Voici comment.
Scissions pas si «naturelles»
D’abord en encourageant la création de nouveaux partis politiques, généralement à la veille des élections législatives ou en exploitant des divisions partisanes internes afin de susciter des scissions aux effets dévastateurs. Alors que le pays ne comptait que cinq partis en 1960 (PI, UNFP, PCM, MP, PDI), il en comptait seize à la veille des législatives de 1997! Aucun parti politique traditionnel n’a échappé au fléau, pas si naturel que ça, des scissions. A en croire les confidences de personnalités politiques de gauche comme de droite, les décideurs étatiques avaient leurs correspondants dans toutes les formations politiques. Et ce qui est saisissant, c’est que ces derniers étaient connus dans leurs partis et agissaient à visage découvert.
Cette volonté de contrôle étroit, voire de mainmise sur la vie interne des partis politiques, s’est étendue bien évidemment à la configuration des directions et surtout à la désignation des chefs de parti. Notre confrère Tawfik Bouachrine rapporte deux faits très révélateurs de cet état d’esprit.
Selon les témoignages qu’il a recueillis (voir la revue saisonnière Wijhat Nadhar, «Point de vue», N°14, hiver 2002), en 1974, au moment de la disparition du leader de l’Istiqlal, Allal El Fassi, une délégation du comité exécutif du parti s’est rendue au Palais royal pour présenter les condoléances du parti à feu S. M. Hassan II. Le Souverain défunt se serait alors adressé en ces termes à cette délégation : «Que Dieu ait Allal El Fassi en Sa Sainte Miséricorde et que la baraka soit en M’hamed Boucetta». Les dés étaient jetés. Et M’hamed Boucetta succéda à Allal El Fassi !
Lors de la disparition du leader de l’USFP, et pour éviter la réédition de cet épisode, la direction du parti avait décidé de proposer Abderrahmane Youssoufi pour succéder à Abderrahim Bouabid. Un communiqué fut publié dans la presse du parti pour informer l’opinion publique de cette décision. Le Roi défunt aurait alors annulé la rencontre prévue avec la direction de l’USFP qui devait lui présenter ses condoléances.
Aujourd’hui, et depuis l’avènement du nouveau règne, il n’est pas exagéré de dire que l’ère de la vie politique administrée est révolue. Mais nos élites partisanes se sont entretemps embourgeoisées et n’arrivent pas à sortir du «confort» de l’ancien système. Maintenant qu’ils peuvent enfin évoluer de manière indépendante, ils doivent impérativement reprendre le sens de l’initiative et «aller au charbon».