Mal préparé, le congrès de l’USFP s’enlise

Le nouveau mode de scrutin, mal expliqué aux militants, est en partie à  l’origine des blocages.
Les travaux suspendus reprendront dans six mois.
Aucune liste
ne sera déposée avant le vote du mode de scrutin en novembre.

Le VIIIe congrès de l’USFP, qui devait symboliser le renouveau de la gauche, lui aura-t-il finalement fait toucher le fond? Dans la nuit du dimanche 15 juin au lundi 16, le parti de Abderrahim Bouabid déclarait la suspension de son congrès, sans même être parvenu à voter le nouveau règlement destiné à devenir la pierre angulaire de sa restructuration.

A quand la suite des travaux ? Probablement en novembre, peut-être même décembre, ce qui amènerait à près d’un an la période durant laquelle le parti de la rose sera resté sans premier secrétaire. Lundi dernier 16 juin, au journal télévisé du soir de la deuxième chaîne publique, Mohamed Benyahia, président de la commission de préparation du congrès, se montrait pourtant rassurant : à l’instar des autres cadres du parti, ce dernier rejette l’idée d’un échec, soulignant que le report est essentiellement dû à un problème de temps.

Entre les vacances, le mois de Ramadan et la rentrée scolaire, il est tout à fait normal que les travaux ne reprennent que dans six mois, explique-t-on. «Chez nous, je ne sais pas pourquoi on fait des congrès aussi courts. Dans un parti comme l’USFP où l’on discute, l’on débat, l’on essaye de gérer les désaccords – parce qu’il y en a toujours, et c’est normal -, où il y a une grande liberté d’expression, il n’est pas étonnant que moins de deux jours ne suffisent pas.

En Europe, les gens tiennent des congrès d’une semaine, et la plupart des partis en font tous les ans», confirme Abdelouahed Radi, ex-numéro 2 du parti et l’un des candidats au poste de premier secrétaire, joint au téléphone par La Vie éco.

Même écho apaisant chez Fathallah Oualaou, membre du bureau politique et également candidat à la direction du parti. «J’ai assisté à un débat très riche, passionnant, intense. Par moments, je voyais toute la société marocaine dans ce congrès, avec ses atouts, ses contradictions, avec tout d’une société en transition. Par conséquent, il faut être à l’écoute et comprendre ce qui s’est passé».

Pourtant, au lendemain de l’annonce de la fin, en queue de poisson, du congrès, les lectures qu’en font les uns et les autres sont diamétralement opposées. Echec pour les uns, signe de vie et de démocratie interne pour les autres, chacun y va de son analyse.

Un malaise plus profond qu’on ne le croit
Dans le camp des optimistes, ce retard, indique-t-on, ne surprend qu’à moitié: «C’était un exercice de culture organisationnelle, d’introspection», «une grande opération d’interrogation interne sur le contenu de la ligne politique», expliquent les militants. Le parti, qui, pour cette fois, a laissé la porte ouverte aux médias pour toute la durée du congrès, se sait observé de près par l’opinion publique. Ses cadres, conscients de l’importance de la période, insistent sur la volonté générale d’aller au fond des choses, et de passer ce cap difficile dans un consensus maximal.

A l’origine du report, explique-t-on, se trouvent des problèmes d’organisation, des retards au niveau du démarrage des travaux, mais aussi et surtout les nombreuses critiques émises à l’égard des rapports moral et financier présentés par le bureau politique, qui ont largement débordé sur le temps prévu pour l’examen de ces textes.

Ce n’est que passé cette étape que le congrès a abordé l’étude du scrutin de liste, qui nécessitera également un long débat. «Le texte préparé par la commission était très compliqué et ne pouvait pas passer rapidement au congrès. Je l’ai confié à un professeur de droit qui a mis une heure et demie à le comprendre, alors vous imaginez bien sa difficulté», reconnaît Ahmed Benyahia.

«Les militants ont eu un rôle dans la mesure où ils n’ont pas été formés, pédagogiquement, sur la question du changement de mode organisationnel. Donc ils ne voyaient que le côté négatif, ils ne voyaient que la lutte des personnes, sur les listes», explique Larabi Jaïdi, membre du conseil national.

Ce n’est que dans la soirée du dimanche, un peu avant 20h, que le congrès pourra enfin passer à l’étape du vote. Trop tard. Ainsi, le vote ayant été effectué par régions, seules deux de ces dernières pourront passer aux urnes, «Europe occidentale» et «Sahara», soutenant d’ailleurs massivement le scrutin de liste.

Le processus n’ira pas plus loin : une cinquantaine de militants montent sur l’estrade pour protester pour des raisons diverses. D’autres, vivant dans des régions éloignées, ont déjà commencé à partir. Le report du congrès, décidé en amont par les responsables régionaux et certains membres du bureau politique, sera voté à l’unanimité tard dans la nuit de dimanche à lundi.

Mais, au-delà des aspects organisationnels et du retard, la suspension du congrès, dans la mesure où elle a été demandée par la base, reflète un malaise plus profond qu’on ne le croit. Car ce sont bien les congressistes lambda qui ont fait pression sur les organisateurs pour arrêter les travaux. Pas seulement à cause des retards mais plutôt parce qu’ils étaient déçus «face à l’absence d’un vrai débat sur des questions de fond, telles que la ligne politique du parti, la pertinence de sa participation au gouvernement notamment», analyse ce membre du bureau politique qui estime d’ailleurs que «le congrès ne consiste pas seulement à faire venir des gens de toute part pour voter pour des personnes ou des listes».

Pour positiver, certains membres du bureau politique et du conseil national estiment néanmoins que, même si cela traduisait une déconnection entre les instances dirigeantes et la base, il n’empêche que c’est là une preuve que l’USFP est un parti où la base a encore son mot à dire et les moyens de peser

sur les grandes décisions. Il reste à savoir si les candidats et leurs colistiers sauront capter ce signal et l’exploiter. Et ce n’est certainement pas leur attitude d’avant le congrès qui jouera en leur faveur.
En coulisses, certains reprochent aux candidats eux-mêmes d’être en partie à l’origine des difficultés du congrès, à commencer par le fait que leurs listes sont demeurées secrètes alors qu’elles auraient dû être portées à la connaissance du public avant même le démarrage des travaux, pour permettre aux militants de se rendre au congrès l’esprit «apaisé».

Dans la réalité, le flou risque de persister jusqu’en novembre : «Nous ne pouvons pas procéder à la réception des candidatures tant que le procédé d’élection n’a pas été adopté», explique Mohamed Lakhssassi, président du congrès.

Conformément au règlement intérieur, le parti dispose de six mois pour organiser la suite de son congrès, l’intérim à la direction étant assuré par le bureau politique et le conseil national sortants. Gelé, le VIIIe congrès ne devrait pas connaître de changement, ni au niveau de l’identité de son président ni de ses 1 362 congressistes.

Quant aux rapports moral et financier, votés, ils ne seront pas traités de nouveau. En novembre prochain, les congressistes devront passer directement au choix du mode de scrutin, puis à la désignation du prochain premier secrétaire. Bien entendu, le scrutin de liste, qui a déjà remporté la majorité des voix au niveau du conseil national, semble être acquis, même si des réglages sont à prévoir .