Majorité : le silence assourdissant de l’Istiqlal

Ni le parti, ni ses ministres n’ont pris position sur les polémiques et débats de société survenus après l’arrivée du PJD aux commandes. Certains mettent cela sur le compte de ministres inexpérimentés.

Mais où est donc passé l’Istiqlal ? Alors que le PJD monopolise presque l’action gouvernementale, son partenaire l’Istiqlal, deuxième force parlementaire, reste, pour ainsi dire, atone. Même le PPS ne cesse de faire parler de lui au même moment où le MP, un parti traditionnellement «réservé», se démarque lui aussi par des sorties médiatisées. Où étaient donc passés les ténors et ministres de l’Istiqlal lors de la polémique soulevée par les cahiers des charges de Mustapha El Khalfi, ministre de la communication ? Où étaient-ils quand le ministre de la justice a déclaré que les touristes venaient commettre le péché au Maroc ou encore quand la ministre de la solidarité famille a déclaré qu’Amina Filali, mariée de force à son violeur, était consentante ? Pourquoi le ministre istiqlalien de l’énergie n’a pas réagi quand son collègue du PJD des affaires générales a affirmé que le Maroc disposait de réserves importantes de pétrole ?

Où étaient-ils encore dans le récent débat sur le projet de loi relatif aux garanties juridiques accordées aux membres des FAR ? Où sont-ils encore dans toute cette agitation soulevée par les approches du PJD relatives à la lutte contre l’économie de rente ? Enfin, où sont les membres istiqlaliens de l’Exécutif dans les débats houleux de la deuxième Chambre sur l’amendement apporté par les syndicalistes de la FDT à la Loi de finances portant instauration d’une taxe sur la fortune ? Certes, le groupe parlementaire du parti a été là pour sauver la mise à Benkirane en introduisant, à la dernière minute, un amendement rectificatif pour annuler cette mesure, mais ses représentants au gouvernement, le ministre des finances entre autres, sont restés cois.

Il est vrai que, comme le fait remarquer Mohamed El Ansari, membre du comité exécutif de l’Istiqlal et président du groupe parlementaire à la deuxième Chambre, «nous ne sommes qu’au tout début du mandat du gouvernement. Nous venons à peine de vivre les 120 premiers jours d’un mandat de cinq années. Il serait donc prématuré de tirer déjà des conclusions». Le même responsable reconnaît, néanmoins, que la nature des départements gérés par son parti ne se prête pas à des sorties aussi tonnantes que celle du PJD par exemple. «Nous n’avons pas hérité de secteurs sociaux comme le PPS ou de départements clés comme l’Intérieur. Par exemple, les finances est un ministère qui appartient à tout le monde. Nizar Baraka, au lieu, de polémiquer est tenu de jouer l’équilibriste. Abdellatif Maâzouz gère un département qui ne concerne qu’un tout petit monde (ndlr : les MRE) qui est totalement coupé de la politique intérieure. L’enseignement est le seul département social dont la charge nous a été confiée. Et c’est peu», se plaint-il.

Selon Mohamed El Ansari, cette apathie de l’Istiqlal est à imputer à la distribution des portefeuilles au moment de la formation du gouvernement. Son collègue du comité exécutif, Abdelkader El Kihel, avance, lui, une autre explication. «Le parti a mal choisi ses ministres», affirme-t-il. «Les personnes choisies sont compétentes, c’est à ne pas en douter, reconnaît-il. Mais ils se comportent en technocrates. Et même s’ils entreprennent une action purement politique, ils ne savent pas la vendre. Contrairement aux autres membres du gouvernement, ils ne sont pas doués pour le marketing politique. Ils ne sont pas non plus doués pour la confrontation».

PJD et Istiqlal, une entente tacite ?

Un autre responsable du parti de Allal El Fassi avance que quatre parmi les ministres sont nouveaux. De même que, à l’exception de Nizar Baraka qui a passé ses dix dernières années dans les arcanes du parti, aucun de ses collègues ne dispose de suffisamment de présence politique. Naturellement, Mohammed El Ouafa fait exception, mais lui, «il a passé ces douze dernières années à l’étranger, complètement coupé du parti et de sa réalité».
Bref, le parti aurait donc soit fait une erreur de casting ou mal négocié son entrée au gouvernement. «Ce n’est pas aussi simple que cela», rétorque un autre membre du comité exécutif. «Un bon ministre peut créer un débat voire une polémique dans n’importe quel département, aussi peu important soit-il. De même qu’il peut donner son avis sur un sujet de société», observe-t-il. Pour lui, le comportement de l’Istiqlal au sein du gouvernement peut avoir comme explications trois causes. La première étant liée à la qualité et à la personnalité des ministres. La deuxième plus subtile relève de la tactique politique : laisser les ministres PJD prendre le devant de la scène et commettre le plus grand nombre d’erreurs. La troisième explication veut qu’un parti aussi vieux et expérimenté que l’Istiqlal ne se risquerait pas à commettre des sorties hâtives et mal calculées comme celles qu’ont signé, ces derniers mois, les ministres PJD. Toutefois, se rattrape ce membre du comité exécutif, «on imagine mal que les six ministres se soient réunis en cachette pour se concerter autour d’une stratégie dont l’objectif est de pousser à l’erreur le PJD et ses ministres».

Ce qui est sûr, poursuit notre source, c’est que la prestation des ministres istiqlaliens n’est que le reflet de la situation que traverse le parti actuellement. «Aujourd’hui, l’Istiqlal ne dispose pas d’un chef charismatique, un secrétaire général assez fort pour réunir les représentants du parti au gouvernement afin de mettre en place une méthodologie de travail et une stratégie d’action».

Le politologue Tarik Tlaty tente une autre analyse. Pour ce professeur de sciences politiques à l’université Hassan II, «la seule préoccupation de l’Istiqlal était, au moment de la formation du gouvernement, d’avoir un nombre suffisant de portefeuilles lui permettant de perpétuer sa présence sur la scène politique». Et pour préserver cette présence, il s’abstient de commenter certaines décisions du gouvernement. «Il veut donner l’impression que les décisions du gouvernement, principalement les mesures impopulaires et antisociales, émanent des ministres PJD. Ce faisant, il essaie de maintenir intacte sa popularité. Cela dit, contrairement au MP et au PPS, il ne cesse d’exercer la pression sur le chef du gouvernement mais d’une manière subtile».

L’Istiqlal, une alternative au PJD ?

En d’autres termes, il ferait usage de la surenchère uniquement quand ses propres intérêts seraient en danger sans pour autant se compromettre. Et les députés istiqlaliens sont là pour rappeler à l’ordre leur alliés du PJD quand il le faut. La fronde contre le PJD suite à la publication des listes des détenteurs des agréments de transport routier a bien été initiée au Parlement. De même que l’une des interventions les plus virulentes lors du passage du chef du gouvernement Abdelilah Benkirane devant le Parlement, en application de l’article 100 de la Constitution, a été celle d’Omar Hejira, député istiqlalien d’Oujda.
A ce jeu, les deux partis semblent gagnants. Ainsi, «le PJD peut compter sur un allié fort au gouvernement et l’Istiqlal, tout en gardant au même niveau sa cote de popularité, est sûr que le PJD ne mentionnera pas la gestion de l’équipe Abbas El Fassi de la chose publique lorsqu’elle était aux affaires».

Mais à terme, l’Istiqlal risque d’y laisser des plumes. A force de vouloir rester dans la marge, il risque d’être neutralisé par le PJD. Un risque encore plus aggravé par le fait qu’au lieu de ressortir les différences entres les deux formations l’Istiqlal s’est jusque- là focalisé sur les points qu’il a en commun avec le PJD.

L’Istiqlal fait d’abord de cette proximité des référentiels des deux partis un argument pour justifier sa participation au gouvernement. Il espère ensuite, fait-on noter, capitaliser sur les couacs du PJD au gouvernement. Il se positionne déjà, en effet, comme alternative au PJD pour les prochaines élections législatives de 2016. Ce qui expliquerait la propension de ses ministres à se retirer des devants de la scène au profit de leurs homologues du PJD. Ce faisant, l’Istiqlal mise sur les gains électoraux que supposerait la captation des votes du PJD.

«Le risque de fronde au sein du PJD est bien réel. C’est pour cela qu’il est impératif que nous mettions l’accent sur nos spécificités», affirme Abdelkader El Kihel. C’est sans doute pour cette raison que le comité préparatoire du XVIe congrès du parti a mis en place une commission pour réfléchir sur l’identité du parti. Abdeljabbar Rachdi, président de la commission de la pensée, de la culture et de l’information, tient à préciser une chose : «Nous ne sommes pas un parti islamiste. Nous sommes un parti à référentiel islamique».

L’Istiqlal, ajoute-t-il, prône un islam modéré, ouvert et tolérant. Il fait sienne l’identité marocaine, riche et diversifiée. Jusque-là aucune différence, ou presque, avec le PJD. Mais là où les disciples de Allal El Fassi comptent se différencier des islamistes du PJD c’est sur le champ des libertés et de la modernité. Le prochain congrès sera l’occasion de clarifier leurs positions sur ces points. «Ça fait longtemps que le parti n’a pas renouvelé son idéologie, c’est pour cela que nous avons décidé d’ouvrir ce chantier», explique Abdeljabbar Rachdi. En d’autres termes, les Istiqlaliens seront amenés à clarifier leurs positions face à la modernité et aux valeurs et particulièrement les libertés individuelles. Mais, après cette étape, les ministres istiqlaliens seront-ils plus enclins à sortir de leur réserve. Pas si sûr et le risque est que leur présence au sein du gouvernement passe inaperçue. Cinq ans c’est certes utile pour décrédibiliser le parti rival, mais c’est tout aussi long au risque de se faire oublier n
Tahar Abou El Farah