Majorité vs opposition : La normalisation sur fond de dialogue

Aziz Akhannouch a reçu les leaders des partis de l’opposition le 25 octobre, au lendemain de la présentation au Parlement du projet de Loi de finances 2023.

Avec au moins deux réunions à programmer chaque année, le Chef du gouvernement entend normaliser les rapports entre l’Exécutif et l’opposition. L’action politique dans sa globalité retrouve une certaine cohérence.

Sauf occasions exceptionnelles, il n’y a presque jamais eu de réunion de concertation entre le gouvernement et l’opposition sur un quelconque sujet. En effet, si l’on met de côté les traditionnelles rencontres avec les partis politiques, y compris ceux de l’opposition et même ceux qui ne sont pas représentés au Parlement, à la veille de chaque scrutin électoral, le Chef du gouvernement ne rencontre presque jamais l’opposition. La dernière réunion du genre remonte à la veille des élections du 8 septembre. C’est un rituel préélectoral, où lors des préparatifs des échéances législatives le chef de l’Exécutif se réunit avec toutes les formations politiques avant de passer le témoin au ministre de l’Intérieur. Il est question du débat des lois électorales et les amendements à y apporter, de la traditionnelle aide publique accordée aux partis, ainsi que son montant et le mode de sa répartition entre ces derniers. Sous le gouvernement El Othmani, la crise sanitaire a été l’une de ces rares occasions où les deux camps se sont retrouvés autour d’une même table de discussions. Aziz Akhannouch, lui, vient changer la donne. Sa première réunion, le 25 octobre, s’est tenue au lendemain de la présentation au Parlement du projet de Loi de finances 2023. Il a reçu les chefs de partis de l’USFP, du PPS, du MP et le secrétaire général-adjoint du PJD.
La démarche du dialogue et d’ouverture initiée avec les syndicats qui a abouti à l’institutionnalisation du dialogue social avec deux réunions régulières par an s’est révélée payante. En attestent d’ailleurs les débouchés des négociations entre les partenaires sociaux. Pourquoi donc ne pas tenter la même chose avec les partis de l’opposition qui sont représentés au Parlement ? C’est acté. «Nous nous sommes entendu pour nous rencontrer au moins deux fois par an», affirme dans ce sens le Chef du gouvernement lors d’une récente sortie médiatique. Pour Aziz Akhannouch, la question est simple, la majorité se rencontre régulièrement aussi bien au sommet qu’au niveau des instances régionales, et il est même question prochainement de réunions entre les bureaux politiques des trois partis, avec deux réunions par an avec l’opposition, le chef de l’Exécutif aura une visibilité globale sur la totalité du champ politique. Ainsi, si ce besoin n’est pas ressenti au niveau de la majorité, en tout cas pas de la même manière, le Chef du gouvernement a affirmé que ces rencontres lui permettront de connaître les points de vue de l’opposition parlementaire, les attentes des partis qui la forment sur plusieurs questions et surtout comment ces derniers perçoivent l’action du gouvernement.

Place au travail

Cette réunion est la preuve, s’il en est encore besoin, qu’une ère de gestion des affaires publiques qui a duré une décennie est définitivement révolue. Nous sommes entrés dans une phase de normalisation du champ politique. L’opposition n’est plus synonyme de perversion et prévarication. Le champ politique n’est donc plus divisé en des «partis bons» d’un côté, et, de l’autre, des partis du «fassad» qui passent leur temps à comploter contre les premiers et à empêcher le gouvernement de travailler.
Le discours populiste s’est également éclipsé, laissant place à un discours de chiffres, de réalisations et de projets. A de rares exceptions près, qui se comptent d’ailleurs sur les doigts d’une main, les élus et les responsables des partis des deux camps, au lieu de se disputer et s’insulter, discutent désormais les programmes et les actions et particulièrement les moyens de faire face à une situation aussi difficile qu’exceptionnelle. On retiendra également de cette première année de l’actuelle législature que la personnalisation du débat politique a tendance à s’estomper progressivement.
En outre, à ce jour, tous les projets de loi qui ont été adoptés ont été votés soit à l’unanimité ou à la majorité. Et dans ce dernier cas, ce sont les trois partis qui votent dans le même sens. Ce qui fait que nous en avons fini avec cette aberration que l’actuel Chef du gouvernement appelait, alors qu’il était encore ministre de l’Agriculture, «l’opposition du premier rang». C’est-à-dire l’opposition du parti qui dirige le gouvernement face à son propre gouvernement, ou, la plupart du temps, contre certains ministres du gouvernement. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui la majorité est un tout indissociable qui vote en bloc et propose des amendements communs au Parlement. Quant aux rapports du gouvernement avec l’opposition, cette première réunion, comme l’a souligné Aziz Akhannouch lui-même, a été consacrée essentiellement au projet de Loi de finances.
Le Chef du gouvernement en a exposé les grandes lignes et la philosophie, les autres rencontres vont porter sur d’autres sujets de grand intérêt. Cela d’autant que, si les deux précédents gouvernements ont mis beaucoup plus de temps qu’il ne faut pour la mise en œuvre des dispositions de la nouvelle Constitution (dont certains chantiers ne sont pas encore bouclés), il n’est pas question que le même scénario se répète au moment où il s’agit de déployer le Nouveau modèle de développement. Lequel chantier, comme tout le monde le sait, ne saurait être convenablement mené sans concertations entre les différentes composantes de la classe politique.

Il était une fois un projet de «Front commun»

Comme il fallait s’y attendre, l’idylle entre les principales formations de l’opposition qui a démarré au début de l’année législative n’aura pas duré. Si les quatre formations, l’USFP, le MP, le PPS et le PJD étaient, il y a un peu moins d’une année, à deux doigts de la formation d’une «coalition de l’opposition», il n’en est plus rien aujourd’hui. La preuve : l’USFP qui avait fait cause commune avec les trois autres formations lors de l’examen du budget 2022 a préféré aujourd’hui présenter ses propres amendements pour le projet de Loi de finances de l’exercice 2023. D’après des sources concordantes, les trois partis, à savoir les groupes parlementaires du MP et du PPS et le groupement du PJD ont, eux, préféré déposer des amendements communs. Pourtant, en mai dernier, et au terme d’une tournée des chefs des groupes parlementaires de l’USFP, du MP, du PPS et du groupement du PJD dans les sièges de leurs partis, tout portait à croire qu’un «front commun» de l’opposition allait bientôt voir le jour. L’idée consistait, en effet, de provoquer une réunion des partis de l’opposition avec comme objectif la création d’une coordination assez avancée entre ces partis pour faire face au gouvernement et sa majorité. L’initiative, comme nous l’avons vu, a tourné à l’échec. Difficile en effet, voire impossible, de réconcilier par exemple le chef de file du PJD avec le premier secrétaire de l’USFP. C’est manifestement, laisse-t-on entendre, cette inimitié, plutôt d’ordre personnel qu’idéologique, qui empêche aujourd’hui les quatre formations de présenter des amendements communs au PLF23.
Pourtant, au début et après une coordination assez avancée lors des débats du PLF22 et une série d’amendements communs présentés lors de l’examen du projet du nouveau règlement intérieur de la première Chambre, tout le monde a commencé à parler non pas d’une coordination, mais d’un front de l’opposition. Néanmoins, on savait pertinemment que les seules situations où les partis de l’opposition peuvent présenter des amendements communs sont celles où il s’agit de textes d’intérêt national et ne touchant pas le référentiel idéologique de chaque parti. Et ce genre de cas ne se présente pas souvent.