Majorité : merci qui ?

Un candidat unique à  la présidence de la Chambre des conseillers : effet Jettou ou amende honorable ?
L’accalmie dans la guerre de tranchées entre les partis de la majorité demeure toute relative. Il faudra bien trancher sur le devenir de la coalition.

Les partis de la majorité ont finalement pu présenter un candidat unique à la présidence de la Chambre des Conseillers en la personne de Mostafa Oukacha (RNI), réélu par 155 voix. Peut-on en conclure que cette majorité s’est rabibochée grâce à l’entremise de Driss Jettou, ou encore penser qu’elle a simplement fait amende honorable après le rappel à l’ordre royal et le profond dépit exprimé par l’opinion publique ?
Jeudi 16 octobre, la majorité s’était, fait rare par les temps qui courent, présentée en rangs unis derrière le candidat du RNI. Et pourtant, pourtant… une semaine auparavant la division était de mise, les passions étaient déchaînées et les ambitions des uns et des autres très aiguisées. Pas moins de cinq candidats étaient en lice : le président sortant, Mostafa Oukacha (RNI) ; l’istiqlalien Abdelhak Tazi et trois candidats du pôle haraki : Abdelkebir Berkia (MNP), Mohamed Zarouf (MP) et Mohamed Fadili (UD). Au vu du mélodrame des communales, le round de l’élection du patron de la deuxième Chambre promettait de la confusion et une belle empoignade générale. Car chacun y allait de son couplet.

De la cacophonie à l’unanimité

Le RNI insistait sur la continuité et ne manquait pas d’arguments. D’abord, la formation d’Ahmed Osman prétendait qu’étant le premier parti à la Chambre des Conseillers, elle avait le droit de postuler pour sa présidence. Ensuite, l’équilibre politique entre les trois premiers partis de la majorité (USFP, PI et RNI) serait rompu si le RNI venait à perdre le perchoir, d’autant plus qu’au niveau protocolaire étatique, le titulaire du perchoir arrive juste derrière le Premier ministre et le président de la Chambre des Représentants (USFP). Enfin, Abdelouahed Radi, le collègue de M. Oukacha, a vu son mandat renouvelé par deux fois… Pourquoi pas lui ?
Le Parti de l’Istiqlal avait bien sûr un autre point de vue. Fort de son nouveau statut de premier parti du pays à l’issue des élections professionnelles (25 juillet), puis des élections communales (12 septembre), il a logiquement revendiqué le perchoir pour l’un des siens, Abdelhak Tazi en l’occurrence. Et puis, éternelle rivalité entre le vieux parti nationaliste et l’USFP oblige, comme ce dernier préside la première Chambre, l’Istiqlal devrait présider la seconde.
Le pôle haraki avait aussi ses raisons de prétendre au perchoir. Mais, cette fois-ci encore, et plus que jamais, le caractère factice de ce regroupement des trois partis de la mouvance populaire (MP, MNP, UD) a refait surface. Et pour cause, chacune des trois composantes de la mouvance avait son candidat parrainé ou non par la direction de son parti.
Le MNP de Mahjoubi Aherdan avait désigné Abdelkébir Berkia en tant que candidat du parti, mais l’Amghar, après avoir soutenu M. Berkia, est parti en déplacement à l’étranger, laissant son candidat suspendu entre ciel et terre. Pour le MP, c’est Mohamed Zarouf qui défendait ses couleurs sans avoir pour autant reçu l’aval explicite de Mohand Laenser. Enfin, Mohamed Fadili s’est présenté sans l’appui, voire contre la volonté du chef de l’UD, Bouazza Ikken. Un spectacle désolant de désunion, voire de cacophonie.
C’est sans doute pour éviter l’éclatement du pôle haraki, l’exacerbation de la rivalité entre l’USFP et le PI et la réédition du spectacle d’une Chambre parlementaire et d’une classe politique otages de petits calculs étriqués que le Premier ministre, Driss Jettou, s’est démené pour amener les partis de la majorité à se mettre d’accord sur un candidat unique. Mission accomplie. Mais il lui a fallu deux réunions marathoniennes pour y parvenir.
La première s’est tenue dimanche 12 octobre, en présence des secrétaires généraux de tous les partis de la majorité (l’Istiqlal étant représenté par son secrétaire général et par Abdelhak Tazi, en sa qualité de coordinateur de la majorité à la Chambre des Conseillers), exception faite de Mahjoubi Aherdan en déplacement à l’étranger. L’accord sur une candidature unique de la majorité a été conclu.

Et le naturel de reprendre bien vite ses droits
Mais une seconde réunion a été nécessaire, lundi 13 octobre, parce que certains partis avaient demandé la possibilité de faire avaliser cet accord par leurs instances. Ce fut chose faite.
Alors, peut-on accréditer l’affirmation de M. Jettou, faite lors d’une rencontre avec la presse, lundi 20 octobre, et selon laquelle «la majorité gouvernementale se porte bien»? Il est pour le moins permis d’en douter, d’autant plus que le Premier ministre lui-même reconnaît la difficulté de la tâche, en évoquant le cas des communales : «Nous avons souffert du manque de cohésion, de l’absence de discipline et de la faible maîtrise du central sur le local». Avant de conclure, plus loin: «Le mode de scrutin convient-il réellement? Le moment est venu pour les partis politiques de traiter les problèmes en profondeur, la société est en train de nous échapper.»
D’ailleurs, juste après la belle image d’unité mise en avant lors de la réélection de M. Oukacha, le naturel a repris ses droits. Les frères ennemis de l’USFP et de l’Istiqlal ont déterré la hache de guerre. Le déclencheur des hostilités, cette fois-ci, fut la présidence de la Commission des finances et du développement économique, habituellement dirigée par le premier parti de la Chambre, et présidée depuis octobre 2002 par le socialiste Abdelkader El Benna.
Le PI, qui ne cesse de proclamer, depuis le 12 septembre 2003, qu’il est le premier parti du pays, exigeait que cette présidence tombe dans son escarcelle. L’USFP a tenu bon et a eu gain de cause en s’appuyant sur cette règle non écrite selon laquelle c’est le nombre de sièges remportés lors des élections législatives qui est pris en considération pour le classement des groupes parlementaires. Ce qui signifie que le résultat de la transhumance des députés n’est pas pris en compte.
On verra dans les jours qui viennent, lors de la constitution du bureau de la Chambre des Conseillers et de la désignation des présidents de ses six commissions permanentes, si la majorité va bien ou non