Majorité et opposition, qui est avec qui ?

L’Istiqlal confirme sa nouvelle position politique, il sera dans l’opposition avec possibilité de soutien critique au gouvernement. L’USFP prend ses distances avec le PAM, un revirement expliqué par l’accentuation de ses dissensions internes.

Le conseil national de l’Istiqlal a tranché. Le parti change effectivement de position politique pour ce qui reste encore du mandat du gouvernement.

Cette décision était très attendue, entre autres, pour connaître le positionnement exact du parti sur l’échiquier politique, surtout ses rapports avec le PJD et ses anciens partenaires de l’opposition, en ces quelques mois qui nous séparent des prochaines élections législatives de 2016. De la réunion de cette instance décisionnelle qui a finalement eu lieu, après plusieurs reports, le 21 novembre, il résulte que le parti se maintient dans l’opposition. Et cela sans s’adosser à un quelconque courant, mais avec la possibilité d’accorder un «soutien critique» au gouvernement. Cela s’appelle «opposition nationaliste istiqlalienne» dans la terminologie consacrée dans la littérature du parti. En d’autres termes, l’Istiqlal signe officiellement sa rupture avec le PAM avec qui il a, jusque-là, agi dans le cadre de la coordination des partis de l’opposition. Une coordination qui n’a finalement duré qu’un peu plus de deux ans et demi. Cette tendance a été déjà initiée, rappelons-le, par le parti au lendemain des dernières élections locales du 4 septembre et lors de la désignation du président de la deuxième Chambre, un peu plus d’un mois plus tard. A maintes reprises, l’Istiqlal a voté pour le PJD lors de la constitution notamment des bureaux des Conseils régionaux. Et ce dernier le lui a bien rendu, de manière symbolique, au moment des élections du président de la deuxième Chambre. Plus récemment, lors des débats du projet de Loi de finances, le parti a choisi ne prendre position pour aucun camp. Il s’est abstenu de voter le projet aussi bien après les débats en commission que lors de la séance plénière. De même qu’il a présenté et soutenu ses amendements en solo, contrairement à ce qui s’est passé lors des dernières années où tous les partis de l’opposition ont voté en bloc contre le PLF.

Même avec l’USFP, parti avec qui il partage beaucoup plus qu’un passé commun, l’Istiqlal n’a pas coordonné sa position au moment des débats du PLF. Les deux formations se sont certes abstenues de voter au moment de l’adoption de la première partie du projet (les recettes), mais au vote final de l’intégralité du texte, l’un s’est abstenu et l’autre (l’USFP) a voté contre avec le PAM et l’UC. Quelques semaines plus tôt, l’Istiqlal et l’USFP se trouvaient côte à côte au moment des élections du président de la deuxième Chambre. Les Ittihadis, du moins la majorité d’entre eux, ont, en effet, voté pour le candidat istiqlalien Abdessamad Kayouh contre l’actuel président, Hakim Benchemmass du PAM.

Il y aura un avant et un après 4 septembre

Les deux formations, il faut le dire, se retrouvaient dans le même camp que le PJD et son allié indéfectible le PPS. L’Istiqlal a également attiré l’attention des analystes lors du dernier passage du chef du gouvernement devant les députés, dans le cadre de l’article 100 de la Constitution, en se rangeant du côté de la majorité. D’habitude, les deux camps posent des questions distinctes, là encore l’Istiqlal a décidé de soulever le même thème que la majorité: la gestion déléguée des services communaux. Toutes ces actions versent dans la nouvelle position istiqlalienne post-élections du 4 septembre que le conseil national vient de confirmer. Pour justifier ce revirement, Hamid Chabat, secrétaire général du parti, tient à rappeler que le conseil national avait décidé, il y a un peu plus de deux années, que l’Istiqlal devait «jouer son rôle dans le cadre de l’opposition». Cependant, «cette décision historique ne supposait aucune coordination avec une quelconque partie dans l’accomplissement de ce rôle». En même temps, cette fonction «avait nécessité, à un certain moment, la coordination au niveau parlementaire avec les composantes de l’opposition au Parlement». Aujourd’hui l’Istiqlal décide de se désengager de cette alliance à quatre. Bien sûr, les premiers à avoir applaudi la décision de l’Istiqlal sont les islamistes du PJD.

Cela répond à une volonté du PJD, aujourd’hui également partagée par d’autres formations dont le PPS et l’Istiqlal, d’isoler le PAM à l’horizon des futures élections législatives de 2016. C’est sans doute pour cela que, de l’avis des analystes comme des dirigeants partisans, les dernières élections locales avaient cette particularité qu’elles étaient empreintes de considérations politiques. Pour la première fois le Maroc connaît des élections locales hautement politisées, avec au début deux clans opposés : d’un côté l’alliance gouvernementale et, de l’autre, les formations de l’opposition. Ces élections ont connu des réunions de préparations et de concertations des chefs de partis et des chartes d’honneur et des promesses d’alliances au niveau local d’un côté comme de l’autre. Ce qui s’est passé après a mis à nu toutes les analyses qui prédisaient pourtant la formation de deux pôles politiques, l’un autour du PJD et l’autre autour du PAM. Non seulement cette configuration n’a pas été respectée par les membres de chacun des deux clans, mais encore les élus locaux des deux formations à la tête des deux pôles n’ont pas hésité à former des alliances entre eux. Les dirigeants du PAM parlent d’une soixantaine de cas (59 plus exactement, selon une affirmation du secrétaire général-adjoint du PAM Ilyas El Omari) où les élus locaux du PJD se sont alliés à ceux du PAM pour diriger certaines collectivités territoriales. Et le PAM au même titre que le PJD ont annoncé leur intention de sanctionner ceux qui auront dépassé la ligne rouge que chacun des deux partis représente pour l’autre.

Une stratégie qui a mal tourné

Le PJD n’a pas non plus apprécié l’attitude des ses alliés, le RNI et le MP, lors de la formation des instances dirigeantes des collectivités territoriales. Il considère qu’ils ont trahi le pacte de la majorité gouvernementale. Cela au moment où, comme l’ont soutenu plusieurs analystes politiques, mettant de côté la particularité des élections locales et les alliances sur lesquelles elles débouchent, «il est inconcevable qu’une alliance de la majorité qui n’en a plus que pour quelques mois dicte les alliances locales qui sont appelées à durer six ans». En même temps, les deux partis, le MP et le RNI, ont globalement respecté leur engagement qui est de soutenir les formations de la majorité à chaque fois que celle-ci était majoritaire dans une Commune, Région ou Conseil préfectoral ou provincial. La seule fois où les deux partis se sont vraiment rebiffés c’est lors des débats du projet de Loi de finances lorsque le PJD a tenté de faire adopter une proposition d’amendement polémique à caractère hautement politique. Les deux partis y ont opposé leur niet catégorique et les élus du PJD ont fini par y renoncer.  Pour résumer, la majorité ne tient plus qu’à un fil et risque à tout moment d’éclater. La fâcheuse tendance du PJD et ses militants à faire siennes toutes les réalisations du gouvernement ne sera certainement pas pour plaire à ses autres partenaires. Et ces derniers ne manqueront pas de riposter. Dans l’autre camp, celui de l’opposition, la coordination des quatre partis n’aura finalement pas résisté malgré le degré très avancé de concertation entre eux sur certains sujets. Ce qui n’était donc, à la fin, qu’une «opposition technique» et non pas politique n’a pas résisté aux calculs partisans et au jeu des alliances au cours, et au lendemain, des dernières élections locales et régionales. Nous sommes donc très loin d’une alliance au vrai sens du terme. D’ailleurs, les partis de l’opposition ne s’en cachent jamais. «Seule la majorité gouvernementale est censée faire preuve de coordination totale et de cohésion autour d’un programme qu’elle est censée déployer à la tête du gouvernement. L’opposition n’est pas tenue de former une alliance, elle n’a pas de programme gouvernemental à défendre», précise-t-on au sein de l’opposition.

Une carte à trois pôles

Bref, il est donc quasi certain que l’Istiqlal ne renouera plus avec le PAM dans l’opposition. Ce sera certainement le cas pour l’USFP aussi. L’opposition telle que pratiquée par Hamid Chabat mais aussi par Driss Lachagar n’a fait que rehausser la popularité d’Abdelilah Benkirane et de son parti. Ce qui fait même dire à certains analystes politiques que l’une des plus grandes erreurs de l’opposition a été d’«avoir concentré ses tirs sur la personne de Benkirane au lieu de viser les politiques publiques de son parti et de sa majorité».

Et, naturellement, les difficultés organisationnelles, et même les dissensions dans le cas de l’UFSP, qu’ont vécues les deux formations ces derniers temps n’ont fait que les affaiblir et décrédibiliser leur opposition. Les résultats des dernières élections du 4 septembre ont davantage secoué les deux partis parce que non seulement leur politique d’opposition n’a pas pu contenir l’avancée électorale des islamistes du PJD, mais par la même occasion ils se sont sentis trahis par le PAM, leur allié. Et cela Hamid Chabat le reconnaît ouvertement devant les membres du conseil national du parti. «Le discours politique du parti n’a pas été non plus propice pour percer au cœur des problématiques, probablement parce que nous avons pensé aux discours sans accorder d’importance aux moyens organisationnels et médiatiques», affirme-t-il.

Aussi est-il aujourd’hui très difficile de tracer une nouvelle carte politique tant que les résultats des élections locales et les décisions politiques prises par les uns et les autres ne sont pas encore complètement digérés. L’Istiqlal et l’USFP ont des comptes à rendre à leurs bases, notamment sur leurs rapports avec le PAM. Aujourd’hui, à l’USFP comme à l’Istiqlal on se sent «utilisés» par le PAM pour asseoir sa légitimité populaire et électorale.

Certaines voix au sein de ces deux partis estiment que le PAM a tiré profit de la légitimité historique et du charisme des deux formations nationalistes dont l’histoire remonte au début des années 40 du siècle dernier pour redorer son image. Cela au moment où des analystes politiques attribuent plutôt la réussite électorale du PAM, en premier lieu, à sa force et son organisation et dans une moindre mesure à la faiblesse des directions de l’USFP et de l’Istiqlal qui n’ont pas su profiter de leur passage à l’opposition pour renforcer leur parti comme ils en avaient exprimé l’ambition. L’éclatement de la coordination de l’opposition avec le nouveau positionnement ouvertement affiché de l’Istiqlal et celui à peine voilé de l’USFP et le manque de cohésion au sein de la majorité, même le PPS se dit en ce sens être plus à l’aise dans cette coalition, augurent d’une nouvelle reconfiguration de la carte politique avec la création de nouvelles alliances. Les scénarios les plus plausibles tablent aujourd’hui sur deux pôles, sinon trois. D’un côté, le PAM et ses nouveaux (anciens) alliés sur le plan local et régional, à savoir le RNI, le MP et l’UC et, de l’autre, l’Istiqlal et l’USFP dans une néo-Koutla revue et corrigée à laquelle pourraient se joindre, éventuellement et dans un scénario à deux pôles, les islamistes du PJD. Autrement, le PJD pourrait évoluer en solo aux côtés des deux autres clans, la Koutla dans sa nouvelle forme et le clan du PAM. Les autres formations, de moindre importance, notamment la tendance salafiste représentée par le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV) et le Mouvement démocratique et social (MDS) qui vient d’intégrer un pan du mouvement salafiste et la nouvelle gauche représentée notamment par la Fédération de la gauche démocratique (FGD) pourraient entrer en jeu en renforçant l’un et l’autre pôle. Tout cela sera plus clair dans les quelques mois à venir à mesure qu’approche l’échéance électorale de septembre 2016.

«Nous vivons une atmosphère similaire à celle de la prise de fonction de l’actuel gouvernement en 2012». Le constat est du chef du groupe parlementaire du PJD, Abdellah Bouanou. Un constat qui interpelle avant tout le PJD qui se fait une fierté d’avoir su «atteindre» la colère de la rue, chose qu’il soutenait en arguant que le nombre des contestations a drastiquement diminué depuis que le PJD a pris en charge les affaires publiques. Sauf qu’aujourd’hui la contestation a repris de plus belle. Des contestations populaires, dans le Nord contre les factures d’électricité jugées trop salées après la récente hausse des tarifs. Ensuite, des contestations professionnelles sectorielles. Celle des étudiants en médecine après l’annonce d’un projet de la future mise en place d’un service national sanitaire obligatoire et plus tard celle des médecins internes et résidents qui n’a toujours pas cessé, qui protestent contre la faible rétribution de leur service. En même temps, les étudiants-stagiaires des Centres de formation relevant du ministère de l’éducation nationale revendiquent un recrutement automatique dès la fin de leur formation. Et ce ne sont que quelques exemples. Selon des statistiques communiquées par le ministre de l’intérieur, les forces de l’ordre font face à une moyenne de 50 manifestations de toute sorte par jour. En même temps, à l’heure où nous mettions sous presse, les centrales syndicales s’apprêtent à mettre en œuvre un vaste programme de contestations qui démarre avec une marche nationale le 29 novembre. Officiellement, cette marche qui aura lieu à Casablanca a été décrétée pour défendre le pouvoir d’achat, la dignité et la liberté des citoyens ainsi que la justice sociale. Le mouvement de protestations est initié par l’UMT et la CDT ainsi que par la branche d’Abderrahmane Azzouzi de la FDT avant d’être rejoints par les autres centrales syndicales, l’UGTM, l’autre branche de la FDT et l’ODT notamment. Cette mobilisation syndicale vise, en outre, de barrer la route à une réforme unilatérale du régime de retraite que le gouvernement entend mener tout au bout coûte que coûte.