Mais où donc est passée l’opposition au Maroc ?

Elle s’exprime plus à  l’intérieur même de la majorité et au sein de la société civile que chez les réels partis de l’opposition. Le délai pris par l’entrée en vigueur de la Loi de finances ne donne pas non plus l’occasion de faire prévaloir des critiques concrètes.

Le Parlement vient d’enchaîner deux sessions ordinaires et une extraordinaire et toujours pas de manifestation remarquable de l’opposition. Que font donc le RNI, le PAM, l’USFP et l’UC ? Manifestement, les formations de l’opposition attendent que le gouvernement entre d’abord en action avant de se décider à agir. En effet, «tant que le gouvernement n’a pas réellement commencé à travailler, l’opposition ne peut pas, elle non plus, se mettre au travail. Cela, d’une part. D’autre part, nous avons décidé, à l’USFP par exemple, d’accorder suffisamment du temps au gouvernement pour qu’il s’installe et entre en activité avant d’entreprendre notre mission. En d’autres termes, nous avons décidé d’observer une trêve objective, politique et morale. Nous ne pouvions pas engager un bras de fer avec le gouvernement dès le premier jour», affirme Ahmed Zaidi, président du groupe parlementaire de l’USFP. Cela n’a pourtant pas empêché les socialistes de signer quelques coups d’éclat. Que ce soit en se retirant à deux reprises des débats parlementaires en signe de protestation (en séance plénière le 19 décembre et en commission fin mars) ou en saisissant le conseil constitutionnel pour contester certaines mesures gouvernementales. Bref, «si l’opposition est absente c’est qu’à ce jour il n’y a pas eu de raison qui l’incite à l’action. Le gouvernement n’a pas encore ouvert des chantiers ou présenté des dossiers sur lesquels nous pourrions travailler», précise le même député socialiste. L’argument avancé par M. Zaidi a été repris par les autres formations de la majorité. Que le gouvernement commence d’abord à travailler, après on verra, laisse-t-on entendre chez les trois autres formations : le RNI, le PAM et l’UC. «Le gouvernement ne produit rien. Un Parlement fonctionne quand le gouvernement présente des textes et des projets à débattre et à adopter», confirme le député et président du RNI, Salaheddine Mezouar.
Or, selon le politologue Mohamed Darif, le gouvernement ne peut entrer en action que quand il aura les moyens de mettre en œuvre son programme. C’est-à-dire après le vote du projet de Loi de finances qui, lui, est toujours entre les mains des parlementaires de la deuxième Chambre.

Le manque de cohérence au sein de l’Exécutif occupe la scène médiatique

Mais cet état de fait, à lui seul, n’explique pas la quasi-absence de l’opposition durant ces quatre premiers mois de l’action parlementaire au titre de l’actuelle législature. Il faut dire aussi que le gouvernement, avec les incidents qu’il a connus, les sorties médiatiques et les déclarations fracassantes de ses membres, accapare toute l’attention de l’opinion publique. Ainsi, le gouvernement et la majorité gouvernementale sont si présents dans les médias qu’ils font de l’ombre à tout le reste. Ce qui ne signifie guère que la voix du gouvernement est la seule dont les médias se font écho. Il y a aussi celle de l’opposition extraparlementaire et celle émanant de l’intérieur même de la majorité gouvernementale.
«Nous faisons face à deux nouveaux types d’opposition, explique le professeur de sciences politiques à l’université Hassan II de Casablanca, Tarik Tlaty : une opposition à l’intérieur du gouvernement exercée par certaines formations de la majorité et une autre au sein des organismes qui relèvent du gouvernement. C’est notamment le cas de la réaction des responsables des télévisions publiques aux nouveaux cahiers des charges imposés par le ministère de la communication alors que ces documents sont théoriquement sous la tutelle de ce ministère». Ce type d’opposition ne laisse pas vraiment assez de marge à l’opposition parlementaire. Ce qui fait dire, non sans une note d’ironie, à certains députés de l’opposition que les partis de la majorité font très bien le travail pour les deux. On parle ici aussi bien de l’Istiqlal que du PPS et du MP qui ont manifesté à maintes reprises leur désaccord contre les actions et les déclarations de certains membres du gouvernement. Ce fut le cas lors de la publication des listes des détenteurs des agréments de transport routier, celle des associations bénéficiant des subventions publiques ou étrangères, la déclaration du ministre de la justice sur le tourisme à Marrakech et plus récemment lors de la polémique suscitée par les cahiers des charges de l’audiovisuel.
Du coup, les partis de l’opposition n’arrivent pas à s’imposer face à une situation où la majorité gouvernementale offre des signes de non-homogénéité et des membres de cette coalition font la mission de l’opposition.

Une opposition encore classique qui s’attarde sur des détails

Que l’Exécutif soit si présent ne veut toutefois pas dire que l’opposition est totalement absente. C’est juste qu’elle s’est cantonnée dans son rôle classique. Un rôle qui ne joue pas en sa faveur tant que les nouvelles règles de jeux imposées par la Constitution votée le 1er juillet ne sont pas intégrées par les deux côtés. Et pour cause, déplore le chef du groupe parlementaire de l’USFP, Ahmed Zaidi, le gouvernement use de sa majorité numérique pour faire adopter ses projets de loi. Sauf que, observe le politologue Mohamed Darif, l’opposition est par essence numériquement minoritaire. Son rôle ne doit donc pas se limiter à rejeter ou à approuver les projets de loi.
En attendant, elle s’est, néanmoins, manifestée lors du débat de la déclaration gouvernementale. Tous les groupes parlementaires étaient appelés à réagir à la déclaration du chef du gouvernement. Cela a même viré à un débat politique sur la composition du gouvernement et les conditions de sa formation. L’opposition s’est également manifestée lors de la deuxième étape la plus importante dans l’action parlementaire : le débat du projet de Loi de finances. Là aussi les députés de l’opposition ne se sont pas contentés de critiquer le projet de Loi de finances, mais le programme du gouvernement dans sa globalité. Cela en plus, bien sûr, des questions orales, et les amendements apportés aux (rares) projets de lois présentés par le gouvernement et examinés au Parlement.
Là encore, telle qu’elle se déroule, la séance hebdomadaire des questions orales ne fait pas ressortir le rôle de l’opposition comme acteur politique fort de la scène politique. Il arrive souvent de confondre une question posée par des députés de la majorité avec celle émanant des groupes de l’opposition. «Rien ne les différencie puisqu’elles portent souvent sur des détails et la réponse du gouvernement est souvent tout aussi technique que soporifique», observe Mohamed Darif. «C’est un fait, mais le problème n’est pas dans les questions elles-mêmes. C’est dans la manière où cette pratique constitutionnelle est exercée. Elles devraient porter sur des questions générales qui préoccupent la société dans sa globalité et sur de grands dossiers. Malheureusement, on ne peut changer cette situation du jour au lendemain», déplore Ahmed Zaidi.
Ceci pour le volet contrôle du gouvernement. Pour ce qui est de légiférer, l’initiative de l’opposition se limite à deux propositions d’amendement de lois. L’une présentée par l’UC et concerne la loi organique relative à l’élection des membres des conseils des collectivités territoriales et l’autre initiée par l’USFP et porte sur la fiscalité des collectivités territoriales. Rien d’extraordinaire, donc. Et ce n’est pas par manque de compétences. Fort de ses 13 ans de gouvernement l’USFP en dispose assez. De même pour le RNI et le PAM et l’UC.

En attendant un front commun, chacun ses préoccupations

Pour ne pas arranger les choses, les quatre formations de l’opposition ont continué à agir, jusqu’à aujourd’hui, chacun de son côté. Cela est nettement apparu dans le comportement de quatre partis lors du débat du projet de Loi de finances. En plus de présenter leurs amendements séparément, on a vu le RNI se distinguer par son abstention lors du vote du projet. «Nous n’allions pas voter contre un projet à l’élaboration duquel nous avons fortement contribué», justifie le président du parti Salaheddine Mezouar. Le PAM, sans approuver le texte dans sa totalité, a voté pour les budgets partiels de certains ministères, dont celui de la santé.
Bref, selon toute apparence, si l’opposition ne se manifeste pas avec force c’est que le gouvernement ne lui en a pas encore donné l’occasion. Or, ce n’est pas seulement cela, observe M. Darif.
Pour comprendre l’inaction ou l’apathie de l’opposition il faut prendre en compte les enjeux de chacune de ses composantes. Car l’USFP, d’une part, et le RNI, le PAM et l’UC, de l’autre, ne sont pas mus par les mêmes motivations. Cela, bien que les quatre formations s’accordent à dire qu’elles ont l’intention de mener une «opposition responsable». C’est un point commun certes, mais alors que le RNI, le PAM et l’UC se contentent de mener une opposition au sein du Parlement avec ses trois niveaux : le contrôle du gouvernement, la législation et la diplomatie parlementaire, l’USFP est allée dans l’opposition d’abord pour se reconstruire et redorer son blason. Les socialistes sont donc contraints d’aller au delà des limites de l’opposition parlementaire.
De plus, les quatre formations de l’opposition étaient beaucoup plus préoccupées par leur agenda interne, depuis les dernières élections législatives du 25 novembre. Ainsi, le PAM et le RNI devaient tenir leurs congrès pour mettre fin à des tentions internes et clarifier leurs choix politiques. Une étape que les deux formations viennent de franchir avec succès. Ce n’est pas encore le cas pour l’USFP qui n’arrive toujours pas à fixer une date pour son prochain congrès. Pour l’UC, tout est prêt, il faut juste arrêter une date. Cette situation a largement profité au PJD et au gouvernement qui continuent d’occuper le terrain. «Les deux ont d’ailleurs su devancer les attentes de la population et sont toujours arrivés à trouver un produit politique vendable. Ce qui n’est pas le cas pour l’opposition qui peine toujours à offrir un produit accrocheur», affirme le politologue Tarik Tlaty. A moins qu’en plus du dénominateur commun qu’est leur statut d’opposition, les quatre formations puissent faire front commun. «Cela va dans le sens même de l’histoire. Il n’y a pas d’autres alternatives que d’unir nos efforts. Car ce qui nous unit est beaucoup plus important que ce qui nous sépare», note Salaheddine Mezouar.