Mahjoubi Aherdan : le MP est le plus authentique des mouvements

Pour son président, le Mouvement populaire a été combattu depuis sa naissance et continue à  l’être jusqu’à  présent.
Premières années post-indépendance, création du parti, naissance du FDIC, état d’exception, scissions…, il revient sur les moments ayant jalonné son parcours.

C’est par une froide matinée d’hiver que Mahjoubi Aherdan nous reçoit, dans le local de la présidence du MP.  Vêtu d’une jellaba et d’un jean, son inévitable turban vissé sur le crâne, l’Amghar n’a pas la langue dans sa poche. Pas de déclarations tonitruantes toutefois, l’heure est au bilan. Celui d’une longue carrière politique qui a démarré sous Mohammed V. Ainsi, évoquant ses souvenirs de la Guerre des sables, il s’interrompt pour préciser qu’il en est justement arrivé là, dans la rédaction de ses mémoires. Plus loin, entre deux anecdotes sur ses relations avec feu Hassan II, ou encore sur le second enterrement de Abbas Messaâdi et de ses compagnons, qui a failli se terminer dans un bain de sang, il évoque le défunt Abdelkrim El Khatib, débarqué sans ménagement du MP en 1967, une pointe de nostalgie dans la voix : «Notre amitié a été plus forte que le malentendu qui nous a opposés».
Aujourd’hui, il se dit soulagé par la fusion des trois composantes du MP : la Haraka a repris son destin en main. Elle n’est plus un outil de l’Intérieur, même s’il reste encore beaucoup à faire. Pour parachever la fusion, il reste à « s’armer de patience et de sagesse, fermer les yeux et se boucher les oreilles, parce que si on écoute les autres, on peut se laisser détruire». Heureusement, le moment est proche où la nouvelle génération prendra la relève.

Quels étaient vos objectifs lorsque vous avez créé le Mouvement populaire ?
D’abord la liberté. Et puis, jouer notre rôle, à savoir participer à la construction d’un pays. Pour cela, il fallait des institutions.

Quelles étaient vos rapports avec l’Istiqlal à cette époque ?
L’Istiqlal, sous l’impulsion de certains de ses dirigeants, comme Mehdi Ben Barka, voulait un parti unique, par tous les moyens, c’est-à-dire effacer tout le reste. Mais, ce qui nous a vraiment encouragés à agir, c’est la mort de Abbas Messaâdi et celle de nos amis, enlevés et assassinés. D’ailleurs, c’est notre emprisonnement, en 1958, qui a fait éclater l’Istiqlal. A ce moment-là, Mehdi Ben Barka et ses amis ont créé l’UNFP. Alors que nous étions en prison, Abdelkrim El Khatib et moi-même, Mehdi nous avait envoyé des messagers pour tenter de nous convaincre de nous joindre à eux. Mais nous étions méfiants. Et puis, à l’époque, l’Istiqlal était un adversaire auquel il fallait absolument que nous nous opposions car il voulait prendre le pouvoir. Il voulait faire la même chose que Bourguiba en Tunisie… mais le Maroc n’est pas la Tunisie.

Pendant cette période, vous avez été en contact avec le Roi Mohammed V. Quelles étaient vos relations avec lui ?

Mohammed V était un homme sensible, un patriote. Je l’avais rencontré bien avant son exil,  quand j’étais à l’école militaire de Dar Beida, à Meknès. Un jour, Mohammed V était venu en visite. On avait appelé tous les élèves officiers pour le saluer. J’étais encore un gamin. Quand je me suis penché sur sa main pour l’embrasser, il m’a dit : «Non, un soldat salue et se bat». Cette idée n’a cessé de me hanter. C’est alors que j’ai commencé à me demander pour qui je devais me battre. Devenu officier, je me suis trouvé engagé dans la guerre, en Tunisie. En traversant l’Algérie en train, j’ai aperçu par la fenêtre, dans la plaine de Sétif, des gamins presque nus, des vaches efflanquées. Je me suis demandé si tel serait le sort du Maroc dans un siècle. Au cours d’un combat en Tunisie, j’ai pu prendre une mitraillette à un soldat allemand, et j’ai décidé de l’offrir au Roi. Peu après, j’ai été blessé et évacué. A mon retour au Maroc, Moulay Hachem Ben Hassan m’a pris un rendez-vous avec Mohammed V. Ce dernier m’a gentiment reçu. En recevant ma «prise de guerre», il m’a encouragé à ne jamais désespérer. Je n’ai pas oublié cette rencontre, qui fut un moment très fort. Par la suite, j’ai été obligé de quitter l’armée. J’étais caïd à Oulmès, où les Français m’avaient pris à l’essai pour une période de quatre ans, quand l’affaire d’El Glaoui a éclaté. Les chefs indigènes se voyaient extorquer des signatures par les autorités du Protectorat, contre le Roi. J’ai refusé d’obtempérer. Plus tard, je suis pratiquement devenu un  proche de la famille royale.

Comment se sont déroulées les premières années du Mouvement populaire ?
Il a d’abord fallu le former, le mettre sur les rails. Le parti ne ressemblait pas aux formations politiques d’aujourd’hui. C’était une période trouble, où il fallait non seulement des bonnes volontés mais des hommes capables d’assumer leurs idées. A l’époque, l’Istiqlal voulait coûte que coûte la fin du Parti démocratique de l’indépendance. Le Mouvement populaire a fait front, face à l’Istiqlal. C’était le temps des vraies batailles politiques : il y avait des idées, des objectifs à atteindre.

En 1961, vous entrez au gouvernement…
C’était après la mort de Mohammed V. Mon premier portefeuille a été la Défense nationale alors que Abdelkrim El Khatib était chargé de la santé et des affaires africaines. Ce poste était taillé pour moi. J’y ai retrouvé d’anciens camarades, et, bien entendu, des vétérans comme le général Ameziane et le général Kettani. C’était une nouvelle école. C’est moi qui ai mis en place le règlement de l’armée, à l’époque. Une armée où l’on retrouvait des gens venus de la zone nord (espagnole), des anciens de l’armée française, d’autres de l’Armée de libération. Il a fallu intégrer toutes ces composantes, en faire une seule force, une armée.

C’est aussi sous votre mandat à la Défense que la guerre a éclaté avec l’Algérie, en 1963…
A l’époque, avec El Khatib, qui était d’origine algérienne, mais qui était aussi un grand patriote marocain, nous avions beaucoup aidé les Algériens. Bouteflika, pour moi, était un enfant de la maison. Boumediene aussi était avec nous. Tous étaient des amis. Mais le problème des frontières a été quelque chose de terrible. A l’époque, les Français avaient demandé à Mohammed V  de traiter directement avec eux le problème des frontières. Mohammed V aurait dû le faire. Au lieu de cela,  il avait répondu : «Nous allons examiner le problème avec nos frères algériens». Quand les Algériens ont obtenu leur indépendance – Ahmed Ben Bella était alors Président de la République algérienne -, nous avons appris un jour que des officiers algériens étaient venus déjeuner avec les nôtres, du côté de Hassi Beïda. En réalité, ils étaient venus repérer les lieux. Dans la nuit, ils ont attaqué et pris des postes. Lorsque  la nouvelle nous est parvenue, nous étions avec Hassan II, à Agadir. Hassan II a envoyé Abdelhadi Boutaleb et le général Medbouh pour rencontrer Ahmed Ben Bella. Ce dernier leur a dit : «C’est notre territoire». A ce moment-là, il a fallu réagir. Nous avons contre-attaqué et repris les postes. Nous avions repris le dessus presque partout. Mais, au lieu de prendre Tindouf, que les Algériens avaient évacuée, nous avons arrêté notre armée à six kilomètres de la ville. Ils ont aussitôt fait de la reprendre. Si nous avions repris Tindouf, il n’y aurait pas eu de problème du Sahara ni de Polisario, et même la Mauritanie n’aurait pas été perdue. Une erreur lourde de conséquences. Le problème, c’est que nous avions gagné la guerre mais perdu la terre. Nous avons été trop gentils avec les Algériens. Nous les avons considérés comme des frères mais eux n’ont pas été corrects.

Quelle a été l’attitude de Hassan II durant ce conflit ?
Hassan II était très actif, nous étions tout le temps ensemble. Cependant, lui voyait les choses autrement : il pensait à l’avenir. C’était un diplomate, il pensait que l’on pouvait régler les problèmes sans faire la guerre. Mais il y a des choses qui ne peuvent être réglées par la diplomatie. Le fait est que nous aurions pu reprendre notre territoire. Saviez-vous que Tidikelt, où se trouvent des puits de pétrole algériens, appartenait aux tribus Aït Atta, des tribus berbères marocaines ? Non seulement nous avons perdu la richesse et la terre, mais, aujourd’hui, nous ne pouvons même pas être tranquilles.

Parlez-nous de la rupture entrer le Dr Khatib et vous ?
Un jour, Sa Majesté était venu passer quelques jours chez moi, à Oulmès. Il m’a parlé d’instaurer l’état d’exception. J’étais pour, et El Khatib, président du Parlement à l’époque, était contre. De là est né le problème. Mais, plus tard, nous nous sommes retrouvés. Quelques années après, quand j’ai voulu lancer le MNP, je suis allé le voir pour lui proposer de reprendre le Mouvement avec moi. Il a refusé et m’a dit qu’il était fatigué. Par la suite, il a trouvé son bonheur, avec le PJD. Avec El Khatib, notre amitié aura finalement été plus forte que notre malentendu.

En 1983, votre sortie du gouvernement a été suivie par votre expulsion du parti. Que s’était-il passé ?

Ça allait mal. A l’époque, on avait décidé de se débarrasser de moi d’une manière ou d’une autre. Nous le sentions, et nous avions décidé de tenir un congrès extraordinaire à Khénifra.
L’administration avait manœuvré pour interdire cet évènement. Quand tout le monde est arrivé, des milliers de militants, on leur a dit que le congrès était interdit. J’ai été obligé de partir, pour éviter une catastrophe. Une semaine après, ils ont tenu un congrès bidon, avec des exclus du Mouvement. J’ai lancé une action en justice, mais, à la veille du jugement, le Roi a reçu les huit personnes désignées pour assurer une direction collégiale, car, paraît-il, j’étais un dictateur. J’ai cessé officiellement mon action politique, même si j’ai gardé des contacts avec le Mouvement dans tout le Maroc. En 1991, j’ai décidé de tenir un congrès, à Marrakech. Une fois de plus, on m’a interdit de tenir les assises du Mouvement dans la ville, où étaient déjà arrivés 95 000 congressistes. Le troisième jour, j’ai vu arriver le gouverneur, accompagné du pacha, du cadi, des colonels de la gendarmerie et de l’armée royale, et d’un greffier. Le gouverneur m’a averti : « Vous êtes dans l’illégalité, dites aux gens de rentrer chez eux», ce à quoi j’ai répondu : «Je vais le faire, mais je vais vous demander d’informer Sa Majesté de ce que je vais faire». Le gouverneur m’a demandé : «Et qu’allez-vous donc faire ?», «Je vais partir chez moi, prendre de quoi me couvrir et sur quoi me coucher, et commencer une grève de la faim entre le mausolée Mohammed V et la tour Hassan». Une heure plus tard, on est venu me dire : «Faites votre congrès». C’est ainsi qu’est né le Mouvement national populaire.
Je constate aujourd’hui que le Mouvement populaire a été combattu et continue de l’être, tout en étant partout : il n’est pas un douar ou une ville où il ne soit pas présent. C’est le plus authentique des mouvements, car nous n’avons pas puisé nos idées à l’étranger. Ce Mouvement est issu des entrailles du Maroc : il est sorti de la résistance et de l’Armée de libération, avec pour devise : fidélité, honneur et dignité.  

Les temps changent : les causes phare du MP – amazighité et monde rural – sont-elles encore d’actualité ?
Plus que jamais, car un pays, c’est sa culture, son importance dans l’histoire. Le Maroc vient de très loin. Avec l’arrivée de l’islam, les Berbères ont donné ce qu’ils avaient de plus précieux, leur langue : toutes les tribus berbères des plaines sont maintenant arabisées. On peut passer de l’arabe au berbère et vice versa, mais ce serait un crime de vouloir éliminer cette culture. Aujourd’hui, au Maroc, un équilibre a été atteint. Maintenons-le et allons encore plus loin.

L’entrée du MP dans les villes ne vous a-t-elle pas incités à changer ?
Certes, nous sommes entrés dans les villes, mais la campagne reste la campagne. Qu’il soit urbain ou rural, le Maroc est le même pour moi, et j’agis pour que ce pays, dans sa totalité, arabophone ou berbérophone, reste lui-même. Le but est de construire un Maroc réel, avec toutes ses composantes, son arabité, son amazighité, sa fierté d’être. D’ailleurs, quand j’ai eu des problèmes avec les administrations, j’ai trouvé beaucoup plus d’aide auprès des tribus arabophones que des berbérophones. Demain si on s’attaquait à l’arabe, je le défendrais autant que la langue amazighe. Le Maroc est ainsi, et, d’ailleurs, un peuple avec deux cultures vaut mieux qu’un peuple avec une seule. Toutefois, il faut que sa majorité trouve sa vraie place, dans  l’enseignement par exemple. Mais attention, je ne dis pas que l’amazighité doit prendre le pas sur l’arabité mais qu’elle doit être traitée de la même façon. Mon plus grand espoir est qu’elles puissent se conforter mutuellement. Ainsi, tout le monde parlera berbère et arabe, et le Maroc n’en sera que plus fort.

Que pensez-vous  du Parti démocrate amazigh ?
Un parti amazigh ? Qu’en est-il des Berbères qui parlent arabe ? Créer un parti amazigh implique que l’on crée également un parti arabe. Dans ce cas, pourquoi pas aussi un parti espagnol ? Nous n’avons jamais été pour cela.

Comment s’est faite la fusion du MP, du MNP et de l’UD en 2006 ?
Pendant tout le temps où nous avons été séparés, nous avons gardé le contact. Le jour où l’on a annoncé la fusion, certains pleuraient d’émotion, car on nous avait séparés de force. La fusion s’est faite, reste maintenant à gérer les hommes. Le conseil de la présidence, que je dirige, a justement été créé pour essayer d’éliminer les contradictions, les différences et arrêter les  positions à prendre. L’essentiel pour moi est que le mouvement puisse fonctionner sans mon intervention, pour que je puisse me dire un jour que ma mission est terminée.