L’USFP poignarde le gouvernement dans le dos

Allié à  l’Istiqlal dans la Koutla et dans la majorité, le parti choisit de
n’apporter qu’un soutien critique à  l’équipe El Fassi.
La manÅ“uvre politique est-elle destinée à  sauver la tête d’Elyazghi ou la cohésion
du parti ?
L’USFP cherche à  limiter
les dégà¢ts, dans
le cas où
le gouvernement ne tiendrait pas pendant toute
la législature.

Moins de deux semaines après la nomination du gouvernement, au terme de négociations o๠l’USFP aura particulièrement traà®né les pieds, le Premier ministre Abbas El Fassi est-il enfin au bout de ses peines ? Le doute est permis. Mardi 23 octobre, 24 heures avant la déclaration gouvernementale, le parti de la rose annonçait son intention de prendre ses distances vis-à -vis du gouvernement, sur la base du principe du «soutien critique»… une notion à  l’origine lancée par le MPDC, en 1998, en réponse à  l’invitation du Premier ministre socialiste, Abderrahmane Youssoufi, à  participer au gouvernement de l’Alternance, à  laquelle le parti de Abdelkrim Khatib avait cherché à  marquer à  la fois son soutien et sa volonté de garder une certaine distance vis-à -vis du gouvernement.

Un détail majeur sépare toutefois les deux situations: contrairement à  l’ancêtre du PJD, l’USFP fait partie de l’alliance gouvernementale o๠elle est représentée par cinq ministres, dont deux membres de son bureau politique, et pas des moindres, Mohamed El Yazghi et Abdelouahed Radi, respectivement n°1 et 2 de l’USFP, qui y occupent les postes de ministre d’Etat et de ministre de la justice… Certes, d’autres précédents existent : en 2002, l’USFP, qui avait vu la perspective d’un retour à  la Primature conformément à  la «méthodologie démocratique» lui filer entre les doigts, avait conditionné sa participation au gouvernement Jettou à  la poursuite des chantiers entamés sous le gouvernement précédent.

La surprise est de taille, mais il s’agit d’un geste longuement calculé
Auparavant, pendant la Primature Youssoufi, l’Istiqlal, qui avait donné du fil à  retordre à  son allié socialiste en critiquant vivement le gouvernement dont il faisait partie, était toutefois resté généralement solidaire au niveau du Parlement. La différence, explique le politologue Mohamed Darif, est que cette prise de position signifie qu’en lieu et place de la traditionnelle solidarité partisane, l’USFP se réserve ainsi le droit de voter au Parlement contre le gouvernement !

La surprise est de taille, mais, dans les faits, il s’agit d’un geste longuement calculé. Flash-back. Au lendemain de la nomination du nouveau gouvernement dirigé par le Premier ministre istiqlalien Abbas El Fassi, les partis de l’alliance gouvernementale ont chacun eu droit à  son lot de mécontentement interne. L’USFP n’y a pas fait exception. Le 18 octobre, sur fond de rumeurs de gel, par des membres influents du parti de la rose, de leur participation au bureau politique du parti, une interview de Mohamed El Yazghi paraà®t simultanément dans ses deux organes de presse, Al Ittihad al Ichtiraki et Libération. Dans cette dernière, le premier secrétaire du parti s’explique sur plusieurs points, dont certaines décisions prises en solo durant les négociations. Cherchait-il à  calmer le jeu, à  environ un mois d’une réunion du conseil national qui s’annonçait mouvementée ? Si tel est le cas, l’intervention aura été insuffisante, si elle n’a pas carrément jeté de l’huile sur le feu. Le jour même, le bureau politique s’autosaisissait. La réunion sera particulièrement houleuse et durera pas moins de neuf heures. Au terme de la rencontre, les participants s’accorderont sur les grandes lignes du communiqué, dont la rédaction allait être confiée à  trois membres du bureau. Le document allait ensuite être peaufiné toute la journée du dimanche, en présence du premier secrétaire du parti, que d’aucuns voyaient déjà  partant quelques jours auparavant. Durant ces rencontres, le choix des portefeuilles ministériels et de leurs titulaires sera abordé, mais le débat ira au-delà , comme le montrera le texte final.

Un document adressé aussi bien aux membres du parti qu’à  ses partenaires
Le communiqué en question s’adresse à  différents interlocuteurs du parti. «La première composante, c’est l’interlocuteur politique de l’USFP. Cela peut aller de la plus haute instance du pouvoir, ou en tout cas de ceux qui ont agi dans le sens de la formation du gouvernement, jusqu’aux partis alliés, notamment au sein de la Koutla», analyse Larabi Jaà¯di, membre du conseil national de l’USFP.

«La deuxième, ce sont les militants USFP, des responsables du conseil national jusqu’aux militants de base», souligne-t-il. La troisième cible du message est l’opinion publique. Ainsi, après avoir évoqué les multiples points sur lesquels il s’est engagé, le bureau politique justifie sa position en invoquant des facteurs tels que des consultations pour la constitution du gouvernement, «marquées par des ingérences dans les affaires internes des partis et le non-respect de leur volonté», un «recul au niveau des acquis de la méthodologie démocratique et l’intervention dans le champ politique via l’élargissement du nombre des ministres sans appartenance politique» et «un nouveau reflux laissant présager le retour d’une période que nous avons considérée comme révolue et pour le dépassement de laquelle il y a eu consensus» – allusion à  peine voilée à  Fouad Ali El Himma, hier numéro deux de l’Intérieur, aujourd’hui chef d’un groupe parlementaire dont le gouvernement El Fassi devra très probablement dépendre pour survivre.

Les militants du parti sont interpellés à  leur tour, qu’ils soient partisans du retour au gouvernement, d’un passage à  l’opposition, ou encore d’une mutation du parti, à  l’instar des signataires de l’appel pour la refondation de l’USFP qui, à  l’heure o๠nous mettions sous presse, avaient dépassé le cap des 200 signatures sur internet. «A la première lecture, ce communiqué essaye de contenir les contradictions internes du parti, car il y a des reproches quant à  la manière dont les choses se sont passées durant les élections, les négociations pour la constitution du gouvernement, et la place de l’USFP en général», explique Mohamed Darif, politologue. Ces différentes tendances se voient présenter une ébauche de mea culpa, le bureau mentionnant dans son communiqué des «dysfonctionnements» dans sa gestion des échéances électorales, exprimant une insatisfaction quant au nombre de portefeuilles ministériels – à  comparer avec eux attribués au RNI – et à  l’absence de femmes USFP au gouvernement, et annonçant qu’il «assume ses responsabilités pleines et entières vis-à -vis de l’opinion publique et de ses militants» tout en appelant à  prendre des mesures pour pallier «les faiblesses du parti».

Fuite en avant ? Manière d’assumer sa responsabilité et d’appeler à  un débat serein ? Volonté d’aller plus loin en repositionnant le parti non pas via le retrait du gouvernement mais dans sa position vis-à -vis de ce dernier, s’interroge M. Jaà¯di. «Le communiqué le laisse entendre : un soutien critique, distancié. Est-ce une façon de dire à  un certain nombre de militants et de régions qui sont en ébullition, à  la manière de de Gaulle : je vous ais compris, maintenant nous sommes au gouvernement, il faut discuter sereinement, et prendre acte des dysfonctionnements du système politique ?»

Se désolidariser pour se renforcer ?
Au-delà  des messages, l’annonce du soutien critique au gouvernement suggère que l’USFP pourrait désormais se montrer plus active, notamment au niveau de l’hémicycle.
En effet, si, durant la dernière campagne électorale, le parti de la rose a été le seul à  assumer l’ensemble du bilan du gouvernement, contrairement à  ses alliés au sein de ce dernier, le choix du soutien critique signifierait non seulement qu’il imitera leur exemple, mais qu’il cessera aussi de se fondre dans l’alliance gouvernementale, notamment en se donnant la liberté d’exprimer des avis différents au Parlement.

En fait, «même les membres qui représentent l’USFP au Parlement, et qui sont au nombre de 38, ne seront pas obligés de voter pour soutenir le gouvernement», souligne de son côté M. Darif.
Ainsi, avec un pied dans le gouvernement et un autre dans l’opposition, l’USFP prend le parti de tonifier son image. Toutefois, son choix vient porter un coup dur à  un gouvernement à  la majorité vacillante, dirigé par son allié istiqlalien. «Demain, l’USFP pourrait voter contre le gouvernement», prévient

M. Darif. «L’USFP mise en fait sur un scénario selon lequel le gouvernement pourrait ne pas tenir longtemps et par conséquent, il faut qu’elle s’assure une position qui lui permettrait, même si ce gouvernement ne survivait pas, de participer au suivant, mais à  partir d’une position de force».

Du côté du parti du Premier ministre, si, à  l’heure o๠nous mettions sous presse, mardi 23 octobre, aucune réaction officielle ne s’était encore fait connaà®tre, la nouvelle ne semblait surprendre personne. Au contraire, pour certains, la prise de position de l’USFP apparaà®t comme un moindre mal. «Ce qui ressort de ce communiqué, c’est qu’il y avait un certain nombre de difficultés internes à  l’USFP. Pour nous, l’important, c’est que, aujourd’hui, il ait réussi à  rester uni pour aborder une phase assez délicate», nous explique ce cadre istiqlalien. Et d’ajouter: «C’était le prix à  payer de la part de l’USFP pour maintenir une cohésion en son sein et éviter l’implosion, donc ça reste plus un moyen qu’une fin en soi».

Ailleurs au parti, l’on souligne qu’un gouvernement et un Parlement animés, o๠les débats peuvent être houleux, sont des signes de bonne santé… du moment que la politique politicienne n’y a pas sa place. Toutefois, l’Istiqlal a-t-il encore les moyens d’imposer à  ses alliés d’appliquer cette vision ?