L’Union Constitutionnelle rate son come-back politique

Le SG et le bureau politique seront élus hors congrès, ce qui est une entorse aux statuts du parti. Le parti est dépassé par les évènements et son offre politique n’est plus à  l’ordre du jour. Il devra désormais son existence à  ses seules capacités de mobilisation et au nombre de sièges qu’il remportera.

L’Union constitutionnelle aura peut-être raté sa dernière occasion pour marquer un hypothétique retour sur la scène politique. Quand il a décidé enfin de tenir son 5e congrès (du 27 au 29 mars, à Casablanca), après trois années de retard, le parti n’a même pas été capable de sortir, après trois jours de travaux, avec une nouvelle direction. Il se fixe un deuxième rendez-vous et, en même temps, un délai de réflexion avant de désigner son futur secrétaire général et le bureau politique qui va le seconder. Mais, ce faisant, il s’est empêtré dans des incohérences d’ordre juridique qui laissent grande ouverte la porte à la contestation. Par conséquent, l’UC, qui a été relativement épargné par les dissensions politiques, risque de vivre un scénario similaire à celui de l’USFP ou, dans une moindre mesure, de l’Istiqlal au sortir de leurs congrès. C’est que, par peur de trancher entre trois candidats et trois tendances qui convoitaient le poste de secrétaire général, la continuité et le maintien de la vieille garde avec le SG sortant Mohamed Abied, la relève, le rajeunissement et, éventuellement, la rupture avec le passé, que représente Anouar Zyne et la «notabilisation» qu’incarne Driss Radi, l’UC, ou ce qui en reste, opte pour une fuite en avant.

Et ce qui a rendu le choix  encore plus difficile, c’est que ces trois tendances se sont retrouvées dans un combat équilibré tant leur poids est pratiquement identique au sein du parti. L’idée de report de l’élection des instances dirigeantes s’est donc imposée comme seule solution pour un parti qui a peur de l’inconnu, tellement sa voie a été tracée dès sa création. Sauf que, depuis un peu plus de quinze ans le Maroc a changé. Et les 17 années que le parti a passées dans l’opposition auraient pu lui permettre de faire face à cette réalité. «C’est un parti figé dans le temps, notamment sur le plan organisationnel. La même direction est restée au pouvoir depuis le décès d’Abdellatif Semlali qui a repris les commandes suite à la disparition du fondateur, Maâti Bouabid, en 1996. Les rares changements qu’il a vécus sont dûs aux dissensions internes. Ils résultent des départs et mises à l’écart qu’a connus le parti les vingt dernières années», observe Ahmed Bouz, professeur de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat. Globalement, l’UC n’a pas évolué et n’a pas cherché non plus à s’adapter aux changements qu’ont connus la société marocaine et la scène politique, surtout depuis l’ouverture démocratique et l’adoption d’une nouvelle Constitution. Pis encore, «il a mal vécu son sevrage vis-à-vis de l’État et est, pour ainsi dire, resté dans une sorte d’isolement», affirme ce politologue.

Un parti dont personne ne veut

Certaines mentalités n’ont pas non plus changé. Si le jeune candidat à la direction, il a presque l’âge du parti, Anouar Zyne, admet que l’ajournement a été dicté par des considérations politiques, certains, comme le membre du bureau politique Chaoui Belassal, avancent d’autres arguments. «L’élection du secrétaire général et du bureau politique a été reportée parce que le premier jour du congrès (vendredi 27 mars) le SG sortant se trouvait en réunion au Cabinet royal et le troisième jour, il participait à la marche contre le terrorisme en Tunisie (NDLR: avec les responsables de 7 autres partis politiques). En conséquence, on ne pouvait pas procéder aux élections alors que le SG, qui est également candidat, est absent», affirme-t-il. Les deux assertions expliquent quelque peu cette hésitation à assumer une réalité peu reluisante pour un parti qui était majoritaire au Parlement de 1984 (83 sièges sur 306) et qui se retrouve aujourd’hui à la traîne avec seulement 23 sièges (sur 395) (www.lavieeco.com). Et en même temps, traînant un passé lourd de significations, il est aujourd’hui traité comme un «paria» sur la scène politique. Cela se reflète clairement dans ses alliances ou ses tentatives d’alliances.

Il a été rejeté lors de la première alternance dans laquelle l’USFP s’est pourtant alliée au RNI (qui faisait partie avec lui du Wifaq depuis 1993), mais pas à l’UC. Pendant ce qu’il a été convenu d’appeler deuxième alternance (ou l’alternance islamiste), les bases du PJD ont brandi leur veto contre toute alliance avec ce parti qui s’est pourtant dit ouvert à toutes les propositions au moment de la formation du premier gouvernement de Benkirane. Un peu plus tard quand l’Istiqlal a quitté le gouvernement, tous les scénarios présenteraient l’UC comme une alternative avec le RNI (soit un total de 75 sièges) pour remplacer l’Istiqlal. Bref, «la majorité ne veut plus de lui, depuis 1998, et l’opposition ne s’intéresse qu’au nombre de sièges qu’il peut apporter en renfort (NDLR : c’était le cas lors de la formation du G8 en octobre 2011, et c’est toujours le cas aujourd’hui). Et si demain l’opposition est appelée à former un gouvernement, c’est sûr que l’UC n’en fera pas partie. Car pour de nombreuses formations toute alliance ou rapprochement avec l’UC serait considéré comme une tentative de reproduire une phase de notre passé politique avec tous ses aspects négatifs», note ce politologue.

Innover ou disparaître

Si l’UC est donc sollicitée ce n’est pas pour sa valeur ajoutée idéologique ou son ancrage dans la société, mais juste pour des considérations d’ordre numérique et par simple calcul partisan. Qu’est-ce qui fait donc que l’UC ait perdu de ses lustres? «Je ne crois pas que le parti ait encore un plus à apporter à la scène politique». Ce constat d’un analyste politique résume la situation du parti. Un parti qui est né pendant une période charnière de l’histoire du Maroc, que ce soit sur le plan économique, social ou politique, et qui est aujourd’hui révolue avec ses pratiques et la nature de ses acteurs. Certes, certains partis qui ont vu le jour pendant la même époque ont su évoluer et s’adapter au contexte actuel, mais pas l’UC. Le RNI est souvent cité en exemple et il n’a plus rien à se reprocher aujourd’hui, sa légitimité, il la tient désormais des urnes, et sa force de sa démocratie interne.

C’était le premier à expérimenter la candidature multiple au poste de commandes et il a pu non seulement réussir cette expérience, mais en tirer un grand avantage.  
De même, qu’en matière d’offre politique, ce que propose l’UC est déjà présent en abondance sur la scène politique, beaucoup de partis offrent la même chose, sinon plus. Cela en même temps que l’idéologie n’a jamais été le fort de l’UC. «C’est un parti de logistique, et non de valeurs ou d’idées politiques. Même si dans sa littérature il se présente de tendance libérale, il n’arrive pas à traduire cette tendance au niveau de ses pratiques», analyse Ahmed Bouz. Une réalité dont on commence à peine à prendre conscience. Anouar Zyne, de loin, le plus «terre-à-terre» des dirigeants du parti, partage, en partie, cette observation. «L’UC attire moins de notables que les autres formations, d’autres le surpassent quand il est question de partis administratifs. En matière électorale il est dépassé et il ne dispose pas d’autant de moyens financiers que la plupart des partis de sa catégorie», affirme-t-il, en substance.

Là dessus, il ne faut pas se faire des illusions. Cela d’autant, reconnaît notre interlocuteur, qu’«aujourd’hui, le libéralisme s’impose à tout le monde et même aux partis qui se réclament de la gauche. Sur les valeurs de société, la société civile et le PAM proposent une meilleure offre. Notre parti doit donc innover pour continuer à exister». Les analystes politiques avancent, en plus, une autre raison au déclin de l’UC. Le parti, comme d’autres formations de son genre aujourd’hui presque tous disparus des écrans du radar politique, ont été créés dans le but de soutenir la monarchie dont la légitimité était, à une certaine époque, contestée, notamment par des partis nationalistes comme l’Istiqlal et l’USFP. «Il a été créé à une époque où la monarchie était en conflit avec les acteurs politiques. Ce qui n’est plus le cas de nos jours», affirme Ahmed Bouz. Aujourd’hui, la légitimité de la monarchie n’est plus discutable, et celle-ci s’est, par conséquent, hissée à un niveau au-dessus de celui des partis et autres acteurs politiques.

En même temps, et au fil des années, le parti s’est progressivement vidé de ses cadres, universitaires, intellectuels, hauts cadres de la fonction publique, membres des professions libérales pour laisser la place à une poignée de notables qui évoluent dans une coquille vide, idéologiquement s’entend. En conséquence, la seule plus-value que le parti peut offrir est d’ordre électoral, «il dispose encore d’une réserve de notables qui eux-mêmes gardent une influence et une appréciable assiette électorale, mais sans plus», ajoute ce politologue. Ailleurs, l’UC ne se présente plus comme un élément de l’équation politique. Son maintien sur la scène dépend de son score électoral. De là à parler d’un retour sur la scène politique, c’est une autre histoire.

«Liker» n’est pas voter

Sur ce point, Ahmed Bouz, qui suit de près la scène politique, est catégorique : «Ses chances de retour en force, ou même un retour tout court, sont très réduites pour ne pas dire inexistantes. Avec la création du PAM, l’UC et certains partis de la même famille n’ont plus aucune utilité. Tellement l’offre politique du PAM dépasse la leur. Celui-ci, tout en jouant un peu leur rôle, a su s’adapter au contexte actuel et parier sur la nouvelle gauche qu’il a su séduire par son discours politique moderniste et ouvert. L’UC n’a pas fait d’effort en ce sens et continue de se comporter comme un parti à la demande. Il a un problème d’indépendance et même si personne ne lui suggère plus d’adopter telle ou telle position, il continue de proposer ses services politiques. Or, aujourd’hui, l’État n’a plus besoin de ce genre de service et il incite même les partis à développer leur propre discours et agir selon leurs valeurs et convictions. L’État a besoin aujourd’hui de partis indépendants et maîtres de leurs propres décisions».

Cependant, les militants du parti, surtout la jeune génération, ne perdent pas espoir. Et c’est sur le plan social que le parti espère faire son improbable come-back.  En effet, sur ce plan, «le Maroc ayant joué pleinement le jeu des droits de l’homme, on sera vite rattrapé sur les questions délicates comme l’homosexualité, l’héritage de la femme, … Il faut donc préparer une plate-forme idéologique pour faire face à cette ouverture. C’est le défi que nous nous fixons», avance Anouar Zyne. Ce faisant, le parti compte sur «la majorité silencieuse». Celle qui se contente, pour le moment, de «liker» sur les réseaux sociaux. Or, convient ce candidat à la direction du parti, «liker n’est pas voter. Le deal c’est que si ce que propose l’UC en termes d’idées et de positions politiques et sociales coïncide un tant soit peu avec les opinions de cette majorité, c’est de l’encourager à voter au lieu de se contenter de liker». Bien sûr, le jeune candidat est lucide. Si à la fondation de l’UC, feu Maâti Bouabid avait pour objectif d’aider à l’émergence d’une vraie société formée aux idées et à la culture de libéralisme, et il a été aidé pour cela et on lui en a donné les moyens, aujourd’hui ce n’est plus le cas. «Nous n’avons plus les moyens matériels et humains des fondateurs, tout ce que nous avons à offrir, c’est notre sérieux», conclut-il. Or, un parti qui zappe l’étape de l’adoption de son rapport moral et financier en plein congrès, qui présente un candidat, septuagénaire, qui est au poste depuis 2001 et qui a reporté au moins deux fois son congrès peut se targuer de tout sauf d’être sérieux.