L’UMT, 60 ans déjà  et elle n’est pas prête pour la retraite

Sans grande surprise, Miloudi Moukharik a été reconduit ainsi qu’une grande partie de ses adjoints à  leurs postes. En quatre ans, l’UMT, en s’alliant à  la CDT et l’USFP et en pactisant avec la CGEM, aura fait tomber tous les tabous.

L’UMT ne pouvait choisir meilleure date pour son XIe congrès (les 20 et 21 mars, à Casablanca). En effet, il y a 60 ans, jour pour jour, une poignée d’hommes (34 personnes) s’est réunie dans la clandestinité, dans une vieille maison au quartier Bouchentouf dans la capitale économique, pour signer l’acte de naissance du premier syndicat marocain. Soixante ans et deux secrétaires généraux après, l’UMT, qui s’est donnée pour principe de rester à égale distance vis-à-vis de tous les partis et les acteurs politiques, se trouve toujours au centre de l’action syndicale. La preuve en est que tout le gotha politique marocain a tenu à faire le déplacement pour surtout figurer à la première rangée des invités de marque de la centrale. Le congrès était une grand-messe où tout le monde était présent, le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, la présidente de la CGEM, Miriem Bensalah, l’ancien Premier ministre et actuel président de la Cour des comptes Driss Jettou, le leader de gauche Bensaïd Aït Idder, sans oublier bien sûr les patrons et responsables des partis politiques toutes tendances confondues (PAM, USFP, RNI, UC, PPS…) ainsi que, comme le veut la tradition, le ministre de l’emploi et des affaires sociales. C’est pour dire que l’indépendance vis-à-vis des partis politiques, que la centrale a tenu à préserver coûte que coûte pendant le demi-siècle écoulé, ne veut surtout pas dire un désintérêt total de la chose politique. Une position que le secrétaire général Miloudi Moukharik, réélu pour un deuxième mandat de quatre ans, aime à résumer ainsi : «L’indépendance par rapport aux partis politiques ne veut pas dire neutralité politique. C’est-à-dire que l’UMT a ses propres positions politiques qu’elle exprime relativement à la démocratie et la démocratisation du pays. Cela de même que l’indépendance vis-à-vis des partis politiques ne veut pas dire que les militants du syndicat n’ont pas droit à adhérer et militer, en même temps, dans des formations politiques». Cela dit, c’est sous le premier mandat de l’actuel secrétaire général que la centrale a opéré une ouverture spectaculaire sur l’univers partisan. Certes, l’alliance avec le PPS remonte déjà à l’avant Xe congrès qui a porté l’actuel secrétaire général aux commandes de la centrale. A l’époque, les deux parties s’étaient déjà engagées à «renforcer la concertation, échanger les données et mettre en place des programmes de références conjoints dans les domaines politique, économique et social».

Dans le gouvernement et contre le gouvernement

Les concertations renforcées, au moment de l’élaboration du projet de la Constitution de 2011, attestent de ces rapports étroits. Plus récemment, les deux parties coordonnent leur action, notamment pour ce qui est de la réforme de la retraite. Entre-temps, le comité central du PPS, réuni dernièrement, se fixe «parmi les tâches de l’heure, d’assurer sa représentation au sein des Chambres professionnelles et d’œuvrer pour remporter certaines d’entre elles en contribuant aux côtés de l’Union marocaine du travail (UMT) à remporter le plus grand nombre de sièges réservés aux élections des salariés, avec une présence de poids de membres du parti». C’est pour dire que personne ne fait plus mystère de cette relation privilégiée entre le PPS et l’UMT. Miloudi Moukharik l’a déclaré lui-même à maintes reprises : «L’UMT ne peut être que fière des nombreux militants et militantes du PPS qui sont présents au sein de notre structure syndicale, que ce soit dans le secrétariat ou au bureau national». En plus bien sûr des militants des bases issus de ce parti. Ce qui ne les a pas empêchés de marcher (le 6 avril 2014) et de participer à la grève générale (le 29 octobre) pour protester contre la politique que mène le gouvernement auquel participe (aux premières loges) leur parti. Cela étant, la centrale qui a dû payer très cher son arrimage à un parti politique à ses premières années ne semble pas prête de lier sa destinée à une formation, quelle que soit la nature de cette obédience. En effet, l’UMT a mal vécu sa séparation de l’UNFP. A l’époque, presque la moitié des cadres administratifs de l’UNFP étaient affiliés à l’UMT.

Mais, dès 1960, les leaders de l’UMT ne voulaient plus d’un activisme UNFP dans le syndicat. L’échec de la grève générale annoncée dès mai 1960 par l’UNFP et l’UMT a accéléré la séparation de la centrale du parti devenue effective l’année suivante.

Depuis, l’UMT ne voulait plus répéter la même erreur. Même avec cette ouverture sous le premier mandat de Miloudi Moukharik, la centrale n’a jamais franchi le pas. Cela s’est reflété notamment lors des manifestations du 1er Mai au cours desquelles une partie de la classe politique tient à se faire représenter au plus haut niveau aux meetings de l’UMT. Le PPS, le RNI, l’UC et le PAM ont toujours été là. L’USFP, elle, vient à peine de les rejoindre. Et cette réconciliation historique entre le parti socialiste et le syndicat est également à inscrire à l’actif de l’actuelle direction de l’UMT (puisque la quasi-totalité des membres sortants du secrétariat national ont été reconduits).

Des retrouvailles historiques

C’était le 21 février 2013 et les responsables de l’UMT et de l’USFP ont qualifié cette rencontre «d’historique  et de symbole fort du militantisme qui consolide la lutte commune, menée depuis des décennies, et  qui  trouve son origine dans le mouvement national d’indépendance». Les deux parties ont alors déclaré qu’il était «nécessaire, à court terme, de mettre en application cette coordination dans l’institution législative entre les deux groupes à la deuxième Chambre, ainsi que dans le Conseil économique et social et la création d’une commission commune pour la mise en œuvre de cette coordination à tous les niveaux». Aussitôt dit, aussitôt fait. Deux réunions plus tard, les deux organisations avaient mis en place une commission conjointe qui devait plancher sur plusieurs dossiers. Les plus urgents : les réformes de la Caisse de compensation et des caisses de retraite, les libertés syndicales, la future loi organique relative à la grève et la réforme de la fiscalité. Cette coordination devait également s’étendre à  «la mise en œuvre de la Constitution, et ce, à travers la promulgation de lois organiques, particulièrement celles relatives au pouvoir judiciaire, à la Cour constitutionnelle, à l’Instance nationale de parité, de la jeunesse, aux institutions de gouvernance et à la langue amazighe, le renforcement de la position de la femme dans la société…», pour reprendre les termes d’un communiqué conjoint de l’UMT et l’USFP. La FDT était partie prenante de cette aventure, mais à l’époque elle n’était pas encore divisée et la scission au sein de l’USFP n’était pas encore à l’ordre du jour. Cela n’empêche que cette rencontre a servi de déclic pour une coordination syndicale élargie entre l’UMT, la FDT et… la CDT. C’est ainsi que, fin janvier 2014, le patron de la CDT, Noubir Amaoui, fit sont entrée au siège de l’UMT, à Casablanca, après 40 ans de brouille entre les deux centrales. Ces retrouvailles vont se solder par un pacte en vertu duquel les trois centrales (l’UMT, la CDT et la FDT) ont décidé de «travailler de concert pour coordonner et unifier leurs initiatives syndicales pour défendre les droits et la dignité de la classe ouvrière au Maroc et faire face à toute tentative visant les acquis historiques du mouvement des travailleurs». Miloudi Moukharik avait souligné alors que cette décision, «sans précédent», n’était pas «un choix tactique» mais traduit une conviction profonde de toutes les instances et organisations syndicales, de «la nécessité de sortir de l’état de la division pour passer à une étape de coordination des initiatives et d’unification des efforts des militants syndicalistes pour faire face aux tentatives visant le mouvement syndical et la classe ouvrière». La suite, on la connaît. Une marche commune, le 6 avril 2014, une série de mémorandums adressés au chef du gouvernement pour finir sur une grève générale qui a touché toute l’activité économique du pays le 29 octobre de la même année.

Champion des conventions

Depuis, le gouvernement a bien été obligé de reprendre langue avec les centrales syndicales dans le cadre d’un nouveau round du dialogue social qui a vite fini en queue de poisson. Et cela à telle enseigne que les centrales syndicales, l’UMT à leur tête, menacent d’un nouvel appel d’ordre dans les mois à venir. En même temps, la centrale la plus représentative du secteur privé continue un travail presque en solo sur le terrain. Jusqu’à aujourd’hui, c’est la centrale qui aura initié, négocié et signé la moitié des conventions collectives actuellement en vigueur dans le secteur privé. Dans cet esprit de dialogue, la centrale (qui a toujours rejeté la confrontation et les grèves) est même allée jusqu’à signer, en janvier 2013, un «Pacte social pour une compétitivité durable» avec le patronat. Ce pacte, paraphé par l’actuel secrétaire général et la présidente de la CGEM, vise à «renforcer la concertation et à approfondir la réflexion sur les mécanismes et les règles du droit de grève, tout en respectant la liberté syndicale et la liberté du travail. L’objectif est de bâtir de nouvelles relations sociales et créer un nouveau contrat social juste, en droits et devoirs, pour toutes les parties prenantes», affirme-t-on auprès des deux signataires. Il s’en est suivi la constitution d’un comité de suivi exécutif CGEM/UMT, avec des commissions techniques pour sa mise en œuvre. Ce faisant, les deux partenaires, la CGEM et l’UMT, espèrent «apporter des solutions concrètes à quatre problématiques essentielles à savoir la prévention et la gestion de la conflictualité, le dialogue social et la promotion du champ conventionnel, la conformité sociale des relations et des conditions de travail ainsi que la promotion de l’emploi et de la compétitivité». Une ouverture donc, sur les partenaires sociaux et politiques de divers horizons, mais en même temps, la direction qui a repris les rênes du syndicat au lendemain du décès de son éternel secrétaire général (Mahjoub Benseddik, qui a passé près de 50 ans à sa tête) n’a pas négligé le travail sur le plan interne. Les 15 ans passés aux côtés du défunt secrétaire général ont certainement aidé l’actuel patron de la centrale à franchir l’étape de la restructuration sans grandes difficultés. «Tout cela est le fruit d’un travail collectif, dans le respect de la démocratie interne et en parfait respect des règlements et lois internes de la centrale», tient-il à préciser. N’empêche qu’en quatre ans la centrale a bien réussi son «institutionnalisation», et ce, malgré un climat social général peu propice à ce genre d’actions. Cela dit, les recommandations du dernier congrès, le Xe, tenu en décembre 2010, ont bien été mises en œuvre avec la création d’une structure fondée sur des cercles. Ainsi ont vu le jour le cercle de l’organisation qui supervise les différentes organisations et structures de la centrale, le cercle de la formation et de la culture ouvrière, le cercle de la communication et de l’information, le cercle des relations extérieures et enfin le cercle des études qui a sans doute été derrière le dernier mémorandum présenté, en solo, par l’UMT au chef du gouvernement et qui concerne la réforme de la retraite.

En même temps, le syndicat a tenu à réactiver ses structures de la jeunesse et des femmes. Cette dernière, l’Union progressiste des femmes du Maroc, a été ravivée après plusieurs années d’hibernation. Naturellement, tout cela ne s’est pas fait sans douleur. Il y a bien eu des résistances et des ambitions qu’il fallait gérer. Et cela n’a pas toujours été facile au point que le syndicat a bien été contraint de se défaire de certains militants et cadres qui n’arrivaient pas à suivre la nouvelle politique. C’est ainsi qu’en 2012, les organes décisionnels de la centrale ont été amenés à radier définitivement ces éléments, qui se comptent tous parmi les militants d’Annahj Addimocrati. Ces derniers ont bien tenté de créer des structures alternatives, notamment dans l’enseignement et la fonction publique, mais faute de représentativité ils ont fini par se replier sur une autre organisation où cette tendance politique est très influente : l’AMDH. C’était en 2012, un peu plus de deux ans plus tard, la centrale s’apprête à accueillir, de nouveau, une partie de ces dissidents après de longues négociations.