L’opposition reprend goût à  la rue…

L’Istiqlal vient de réaliser un exploit en organisant des manifestations dans 57 villes.
Les partis de l’opposition veulent montrer que ce ne sont pas les seuls islamistes ou certains radicaux qui sont capables de mobiliser la population. Depuis le gouvernement de l’Alternance, l’opposition n’est plus sortie dans
la rue.

Combien ils étaient, ce dimanche 22 septembre dans les rues de Rabat, et ailleurs, à protester contre le gouvernement à l’appel du Parti de l’Istiqlal ? Quelques milliers, quelques dizaines de milliers ? Combien ils seront le 5 octobre prochain au rassemblement qu’initie l’USFP pour la même cause? Combien seront-ils dans les multiples manifestations locales qu’envisagent d’organiser l’Istiqlal et l’USFP et leurs bras syndicaux à travers le pays ? Peu importe le nombre, en fait. L’important, c’est que les partis politiques ont décidé, après des années, de renouer de nouveau avec la rue. Ce n’est pas un hasard si un certain Abdelkarim Benatiq, ancien patron du Parti travailliste et fort probablement futur membre du bureau politique de l’USFP, qui a marché côte à côte avec un certain Abdelmajid Bouzoubaâ (SG du PS) et Habib El Malki de l’USFP, évoque, pendant cette marche, les évènements de 1965, 1981 et 1990, les actes de violence en moins. Evénements dans lesquels l’UNFP puis l’USFP et accessoirement l’Istiqlal avaient joué un rôle capital. M.Benatiq et ses amis promettent de renouer avec ce lointain passé. Mais nos partis disposent-ils encore de cette même capacité de mobilisation ? Il est vrai qu’en dehors de la question de l’intégrité territoriale et du soutien à la Palestine et aux autres causes arabes, les formations politiques semblent à court de thèmes mobilisateurs. La dernière manifestation qui sort de ce cadre remonte au début des années 2000 lorsque le Maroc était divisé entre progressistes modernistes et islamistes conservateurs sur le fameux Plan pour l’intégration de la femme au développement économique et social. Nos formations politiques, celles de l’opposition notamment, peuvent-elles encore tenir des meetings gigantesques et organiser des marches de protestations interminables ? L’Istiqlal en premier et l’USFP ensuite viennent de prouver que oui, quoique à une échelle bien moindre que par le passé. Preuve en est justement que l’Istiqlal vient de mobiliser dimanche dernier la population, ses propres militants, sympathisants mais également le commun des Marocains, dans 57 villes et localités à travers le Royaume. C’est tout un symbole et peu importe le nombre de participants, note le politologue Mohamed Darif. «Tenir des manifestations, le même jour, dans 57 villes, n’est pas chose facile. Rappelons-nous lorsque le mouvement 20 Février était sorti dans la rue dans 45 villes et localités, tout le monde a considéré ces manifestations comme un exploit inégalable», affirme-t-il.

Opposition, nouvelle version

Le message qu’il faut d’ores et déjà retenir des dernières manif’ des deux partis nationalistes «c’est qu’ils veulent donner une nouvelle vie à l’opposition. Visiblement, c’en est fini de la seule opposition traditionnelle et archaïque au Parlement avec son lot de prise de bec avec les membres du gouvernement et de questions orales écrites. Les deux partis veulent reconsidérer sérieusement leur manière de faire de l’opposition. Et cela en commençant par sortir dans la rue». C’est donc une mutation des méthodes de travail et des modes d’action même de l’opposition.
Les citoyens redécouvrent par la même occasion une manière de faire de l’opposition qui date de l’avant-gouvernement d’Alternance de 1998. N’oublions pas que la gauche, par le passé, et plus récemment le PJD, aujourd’hui au gouvernement, ont bâti, en grande partie, leur légitimité sur les manifestations dans la rue. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Les partis politiques ont abandonné la politique de proximité et l’encadrement à la base. La crise du militantisme est passée par là. Bien des cadres de partis ont été déçus, frustrés de ne pas se voir confier des postes à responsabilités ou des portefeuilles. C’était le début de «notabilisation» des partis politiques. Les formations de tout bord, de gauche comme de droite, ont préféré des élites électorales, souvent parachutées au dernier moment, flanquées de leur siège électoral au militant qui a passé toute sa vie à gravir péniblement les échelons des instances du parti sans jamais parvenir au sommet. Le militantisme de base n’ouvrait décidément plus la voie aux postes de responsabilité. Et les partis se sont peu à peu vidés de leurs cadres et de leurs bases. Ce n’est que très récemment que l’Istiqlal a tenté de prouver qu’il est possible de renverser la tendance et de redonner la main à la base. Sa direction et la majorité des membres de ses organes exécutif et décisionnel font partie de cette race de militants de base. Le parti de l’USFP, d’une certaine manière, s’est inscrit, lui aussi, dans cette tendance. Le PAM, lui, s’y est pris d’une manière plus radicale. Ce ne sont pas seulement ses instances dirigeantes et décisionnelles qui ont subi un lifting profond, mais aussi ses élites électorales à toutes les échelles.

Encadrer le mécontentement  de la population

Mais la tendance de fond est bien là : depuis quelques années, il n’existe presque plus de culture de proximité. Ce que les partis recherchent avant tout c’est d’accumuler des bénéfices électoraux. «L’encadrement de la population a pris, lui aussi, au cours de ces dernières années, un caractère folklorique et saisonnier. C’est avant les échéances électorales que ‘‘la proximité’’ s’active. On courtise tout le monde, on fait des promesses sans conviction et surtout sans suite. Les gens ont perdu confiance, au moment où les attentes sont devenues plus diversifiées et plus impérieuses». Cette affirmation de l’universitaire Ali Sedjari, qui date déjà de quelques années, reste malheureusement encore d’actualité jusqu’à tout récemment.
Cela dit, avec les derniers mouvements de l’Istiqlal et de l’USFP, il est permis d’espérer que les partis ont fini par se rendre compte des pertes. Les dernières manifestations ne sont, semble-t-il, qu’un début. C’est que les deux formations ne comptent pas en rester là. Ce n’est que le commencement d’une série de manifestations échelonnées sur les mois à venir à travers le pays. L’Istiqlal et l’USFP ont d’ailleurs franchi une étape importante dans leur collaboration. La commission conjointe mise en place par les deux partis travaille activement ces dernières semaines pour concocter un plan d’action.   
Question d’ordre légal: les partis politiques ont-ils le droit de sortir dans la rue? N’est-ce plutôt pas une mission propre de syndicats? L’article 7 de la Constitution est somme toute claire sur le rôle attendu des partis politiques de l’après-juillet 2011. Ledit article stipule, en effet, que «les partis politiques œuvrent à l’encadrement et à la formation politique des citoyennes et citoyens, à la promotion de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques. Ils concourent à l’expression de la volonté des électeurs et participent à l’exercice du pouvoir, sur la base du pluralisme et de l’alternance par les moyens démocratiques, dans le cadre des institutions constitutionnelles. Leur constitution et l’exercice de leurs activités sont libres, dans le respect de la Constitution et de la loi. (…)». La Constitution parle donc d’encadrement politique, de représentation des citoyens et de l’exercice du pouvoir. Pour le politologue Mohamed Darif, manifester pacifiquement dans la rue contre les actions du gouvernement n’est en rien contraire à la loi. «Rien n’empêche les partis de descendre dans la rue, d’organiser et encadrer des manifestations politiques. Rien dans la loi ne les empêche d’appeler les citoyens à manifester dans la rue, et d’organiser et superviser ces manifestations populaires tant que ces manifestations sont à caractère pacifique. Cela fait même partie de leur mission d’encadrement politique des citoyens», explique-t-il.

La force de frappe syndicale en renfort

Au-delà de ces considérations légales, les formations politiques, de l’opposition principalement, sont appelées justement à investir la rue… Ne serait-ce que pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes et autres mouvements sociaux radicaux et occuper la rue avant eux. Cela devrait éviter des débordements et rendre un service précieux à l’Etat.
«Que les partis puissent canaliser le mécontentement de la population surtout après des décisions gouvernementales impopulaires, cela ne peut que servir l’intérêt de l’Etat et du pays en général», note Mohamed Darif.
Cela dit, les partis, plus particulièrement les deux nouveaux alliés, l’Istiqlal et l’USFP, peuvent très bien recourir à leurs bras syndicaux pour jouer les intermédiaires. Bien plus, ils peuvent faire appel à tout ce que compte le pays comme centrales syndicales les plus représentatives. La CDT et la FDT étant en phase avancée dans leur rapprochement alors que l’UGTM et la FDT sont de traditionnels alliés et l’UMT vient de signer un rapprochement historique avec l’USFP. En comptant également des petits syndicats comme l’ODT, c’est la quasi-totalité de la classe syndicale qui pourrait facilement être acquise aux deux formations.
Bref, c’est pour dire que les partis ont beaucoup à gagner en sortant dans la rue et renouer avec leurs bases et la population en général. Mais, peuvent-ils encore arriver à convaincre les citoyens de sortir, en masse, dans la rue ? C’est vrai qu’en dehors du discours islamiste, de la mobilisation pour le soutien de la Palestine, rares sont les thèmes qui peuvent encore susciter l’intérêt du citoyen lambda. Cela d’autant qu’en matière de revendications démocratiques et des droits de l’homme le mouvement 20 Février et puis, et surtout, le discours du 9 mars et la nouvelle Constitution ont placé la barre très haut. Bien au-delà des revendications classiques de la plupart des partis politiques. Là encore, l’Istiqlal et avec lui l’USFP ont touché à la corde sensible des citoyens : leur pouvoir d’achat. «C’est le côté social qui mobilise le plus aujourd’hui. Les revendications d’ordre politique interpellent peu de gens. Nous l’avons d’ailleurs constaté lors des manifestations du 20 Février. En dehors du noyau dur du mouvement, le reste des manifestations portaient sur des revendications sociales claires : emploi, logement, amélioration des conditions de vie», observe ce politologue.        

Il ne faut pas non plus oublier que depuis l’élection de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal, celui-ci, alors au gouvernement, a fait du pouvoir d’achat une ligne rouge à ne pas franchir. Les deux augmentations successives des prix du carburant constituent justement un dépassement de cette ligne, selon lui. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’il a inscrit sa récente sortie du dimanche 22 et ses autres manifestations à venir. Ce n’est pas seulement cela. Le parti de Allal El Fassi vient d’opérer, ce faisant, une rupture avec une manière de gestion propre à ses anciennes directions. Le syndicaliste qu’est Chabat a pour ambition de transformer l’Istiqlal de parti d’élites et de notables en parti populaire. Driss Lachgar, son nouvel allié, se donne lui aussi pour mission de faire en sorte que son parti renoue avec les forces populaires. Les manifestations organisées par les deux formations renvoient un autre message: ce ne sont pas seulement les islamistes ou, dans une moindre mesure les autres mouvements sociaux, qui sont capables de mobiliser la rue.
«C’est un message envoyé principalement aux observateurs étrangers qui ont trop tendance à confondre mobilisation sociale avec les islamistes d’Al Adl Wal Ihssane et les jeunes du 20 Février», affirme Mohamed Darif. C’est surtout pour en finir avec cette impression que donnent ces observateurs et analystes étrangers que les partis politiques marocains sont incapables de mobiliser et encadrer la population. Un autre message qui n’est pas des moindres, l’Istiqlal, mais aussi l’USFP, en descendant dans la rue, rendent la monnaie au chef du gouvernement qui ne cesse de brandir, à tout bout de champ, la menace du retour du soi-disant printemps arabe et son lot de manifestations à l’issue non incontrôlable.