L’opposition aura presque tout essayé, que lui reste-t-il à  faire ?

Du recours au Conseil constitutionnel à  l’arbitrage royal, en passant par le boycott du Parlement, l’opposition aura tout essayé.

C’est une réalité qui n’échappe à personne. La tension qui marque aujourd’hui la situation, les rapports et le discours politique et partisan n’augure rien de bon quant à l’avenir de la pratique politique. A qui incombe la responsabilité ? Au chef du gouvernement qui n’a toujours pas su se hisser au niveau de chef de gouvernement de tous les Marocains, aux pouvoirs constitutionnels étendus, et ne cesse de se comporter en tant que patron d’un parti politique ? A l’opposition qui n’a pas pu user des moyens institutionnels et qui recourt aux attaques directes et souvent personnelles ? Au défaut de communication et surtout de respect mutuel entre les deux parties ? Difficile de trancher en la situation actuelle. Difficile également de prévoir comment va évoluer la scène politique en ce qui reste de l’actuelle législature et surtout à l’orée de deux années électorales. Mettant de côté le gouvernement, l’opposition, un acteur principal de cette situation aura intérêt à se montrer sous un autre visage. Elle aura à faire montre de plus d’imagination, de cohérence dans l’action, de maturité de discours politique. Car, jusque-là, son parcours n’est pas ce qu’on peut considérer comme un parcours sans fautes. Les quatre formations (Istiqlal, PAM, USFP et UC) ont tout essayé, ou presque, le résultat n’est certainement pas reluisant. Or, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, elle dispose d’un statut constitutionnel bien clair.

L’article 10 de la Constitution énumère, en effet, les droits de l’opposition qui lui permettent de mieux assumer sa mission. Parmi ces droits figurent la liberté d’opinion, d’expression et de réunion, un temps d’antenne dans les médias officiels ainsi qu’un financement public. De même, cet article lui confère le droit de contrôle du gouvernement (les questions orales et écrites, les questions de politique générale, la motion de censure, les commissions d’enquête parlementaire…) et de la participation à la procédure législative. En réalité, c’est à peine si l’opposition arrive à faire bon usage de tous ces avantages. Son passage dans les médias publics est souvent terne. Elle n’en profite pas pour faire passer des messages à même d’attirer l’attention de l’opinion publique. Les fonds publics dont elle bénéficie sont, la plupart du temps, utilisés autrement que pour améliorer ses outils de travail et pour la promotion de la qualité de son discours, aussi bien au niveau du fond que de la forme. Au Parlement, son action est, à la limite, aléatoire et au rendement très faible. Ainsi, les séances des questions orales se transforment, le plus souvent, en séances d’échanges d’insultes et d’invectives et la participation à la législation demeure très limitée.

Une opposition dispersée

L’opposition n’arrive pas à imposer ses points de vue quand il s’agit de débattre des projets de loi et arrive rarement à faire adopter une proposition de loi. Pour ce qui est des commissions d’enquête parlementaires, c’est une autre histoire. La seule fois où l’opposition a pris l’initiative de monter une telle commission, celle relative aux inondations dans les régions du Sud en l’occurrence, elle n’a pas été incapable de mener le projet à terme. Le différend entre le PAM et l’Istiqlal sur la présidence de la commission a fini par contraindre son président à déposer sa démission. Depuis, on n’en a plus entendu parler. Quant à la motion de censure, à peine si un parti de l’opposition, l’USFP, l’a évoquée sans trop y accorder d’importance. La raison de la faiblesse de l’opposition et son incapacité à produire un discours politique convaincant est due à trois facteurs, selon les analystes politiques. D’abord, l’absence d’une concertation active entre les quatre partis qui la forment. Si l’USFP et l’Istiqlal font régulièrement des sorties coordonnées, le PAM tient à ses particularités et se positionne déjà comme alternative au PJD. Quant à l’UC, le changement à la tête du parti annonce de nouvelles orientations politiques, en tout cas un discours qui veut trancher avec celui de l’ancienne direction.

Encore une fois, même quand l’opposition a décidé, d’un commun accord, de prendre une initiative inédite relative à la question du Sahara, le projet a été mal géré. Ainsi, explique Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, «même lorsqu’elle a pris cette initiative louable, elle a fini par compromettre sa mise en œuvre. En effet, une commission conjointe a été créée mais n’a pas pu mener le projet à terme et cela pour trois raisons: elle n’a pas pu mettre en place une méthodologie de travail et une vision claire du projet, elle manque de personnalités charismatiques qui peuvent porter ce projet et, en dernier lieu, alors qu’elle était censée s’en remettre aux experts et autres personnalités ayant travaillé sur le sujet, elle a succombé aux calculs politiques et aux lubies de politiciens». L’autre initiative qui est de déposer des propositions de loi communes -l’opposition en a déposé quelques-unes la veille de l’ouverture de l’actuelle session de printemps- est également restée sans suite.

Beaucoup de cartes grillées pour rien

Le deuxième facteur est inhérent aux directions de certains partis de l’opposition, notamment l’Istiqlal et l’USFP, qui sont «consommées» et dont la crédibilité est entachée. Leur perte de crédibilité déteint sur leur parti et, globalement, sur toute l’opposition. Celle-ci a perdu le peu de crédibilité qu’elle avait en finissant par voter les projets de loi auxquels elle s’était opposée au début, explique cet analyste. Elle prend une position contraire à celle du gouvernement et finit par accepter ce que proposait ce dernier. «C’est à se demander si les quatre formations s’opposent au gouvernement parce que cela fait partie de leur mission ou alors juste pour s’opposer au chef du gouvernement», conclut-il.

Le troisième facteur de la faiblesse de l’opposition a trait aux dissensions internes, également dans ces deux partis et qui entachent encore plus la crédibilité de leur discours. Pour le politologue Tarik Tlaty, la faiblesse de l’opposition est conséquente à un handicap originel. «L’opposition est incapable de faire face au gouvernement pour la simple raison que depuis le début, elle a subi une ‘‘répression numérique’’. Avec ses 107 sièges le PJD a fait cantonner l’opposition dans un rang inférieur dans lequel elle se sent petite à l’intérieur de l’institution parlementaire. Face à cette puissance numérique du PJD, l’opposition ne peut stopper aucun projet de loi ni imposer aucune proposition de loi.

Ses chances pour ce faire sont quasi-inexistantes», explique-t-il.

Pourtant, l’opposition se doit bien de jouer son rôle, manifester sa présence et exercer pleinement ses droits, une exigence encore plus pressante en ces deux années électorales. Or, en trois ans et demi d’exercice, elle aura tout essayé et presque épuisé tous ses moyens. Du recours, à maintes reprises, au Conseil constitutionnel au début de la législature au  vote de rejet du projet de Loi de finances au sein de la deuxième Chambre. Du recours à l’arbitrage royal (deux fois) aux boycotts de la séance des questions de politique générale et celle des travaux de la commission de l’intérieur au moment du débat du projet de loi organique de la Région, l’opposition aura tout essayé. Soit beaucoup de cartes dont elle a souvent fait mauvais usage. Ainsi, fait noter Tarik Tlaty, «on s’attendait à ce que l’opposition sollicite l’arbitrage royal pour des questions cruciales, comme l’enseignement par exemple. Au lieu de cela, on s’en remet à la monarchie pour stopper l’emportement du chef du gouvernement. Ce faisant l’opposition donne l’impression, même si ce n’est pas sa finalité, de vouloir abaisser l’institution monarchique à son niveau et au niveau de ses querelles».

Gare au taux d’abstention

En définitive, les deux recours ont eu la suite que l’on connaît. Une fin de non-recevoir pour le premier engagé par l’Istiqlal, et une réunion par les conseillers du Roi pour le second, initiée par les quatre formations de l’opposition. Pire encore, «les tiraillements entre les deux parties, l’opposition et la majorité menée par le PJD et le niveau de médiocrité qu’a atteint la pratique de la politique, ont failli torpiller une expérience novatrice que le Maroc s’apprête à mener et qui est celle de la régionalisation avancée. Heureusement que, pour une fois, l’opposition a su faire montre de sagesse et de bon sens en votant pour le projet de loi organique. Elle aurait pu exploiter ce projet de loi pour faire chanter le gouvernement, mais elle ne l’a pas fait», observe ce politologue. On l’a vu, l’opposition a presque épuisé tout son arsenal sans arriver à entamer, du moins en théorie, c’est-à-dire selon les sondages, la popularité du PJD et son gouvernement. Que reste-t-il encore à faire et que l’opposition n’a pas fait ? Engager une motion de censure ? Les quatre partis le savent, même s’il est dans leur possibilité d’entamer la procédure, la nouvelle Constitution y ayant apporté certains allègements, il est impossible de la faire aboutir, face à la puissance numérique du PJD. Même lorsqu’il s’agit d’une motion d’interpellation engagée par la deuxième Chambre, qui a de fortes chances d’aboutir en raison de la suprématie numérique de l’opposition, la procédure initiée par cette dernière n’est pas allée au-delà de l’annonce d’une opération de collecte de signatures. Cela alors que le PJD et son gouvernement ne montrent aucune volonté de baisser les mains. Il ne faut, d’ailleurs, pas s’attendre à cela d’un adversaire bien particulier. Car le PJD qui dirige le gouvernement en est un et il a conscience de sa particularité. C’est qu’au moment du vote, ce parti fait valoir les valeurs sur l’action politique et le religieux finit par l’emporter sur le politique. Il peut donc aller aux élections avec plus de sérénité que les autres partis et surtout tirer profit de leurs divergences et divisions. Face à cette situation, reste l’escalade, les joutes verbales et l’échange des accusations et insultes. Et cette situation, si elle durait, n’est pas dans l’intérêt non seulement de notre classe politique, le taux d’abstention aux élections risque d’exploser, mais de tout le pays. Or, soutient notre interlocuteur, «ce niveau du discours vraiment bas, qui ne trouve aucun fondement dans les usages de bonne gouvernance, est le reflet d’une réalité politique de nos partis».

Le projet démocratique pris en otage

Et ce niveau de discours nuit non seulement à la pratique de la politique, aussi bien au niveau de la majorité gouvernementale que de l’opposition, mais surtout à l’expérience politique exemplaire et particulière du pays.

Il entrave également «les efforts déployés par la monarchie aussi bien au niveau de la diplomatie et de la question nationale que dans l’aspiration du Maroc à rejoindre le groupe des pays émergents». Les institutions dans un pays qui se veut démocratique et surtout Etat de droit n’ont jamais été malmenées de la sorte.

«Il n’est jamais arrivé qu’un parlementaire siffle sous la coupole, c’est un dénigrement du rôle de la Chambre et une méconnaissance du statut du Parlement comme institution constitutionnelle. L’institution du gouvernement, dirigé par l’actuel chef du gouvernement, s’est abaissée à un niveau jamais atteint dans l’histoire du Maroc», note encore M.Tlaty. C’est que avant d’en arriver là et pour faire face à un chef de gouvernement qui use de sa casquette de chef de parti beaucoup plus que de celle de chef de l’Exécutif, l’opposition a expérimenté tous les moyens et usé de tous les recours qu’offre la Constitution. Elle a tiré toutes ses cartouches. Il ne lui reste plus que la motion de censure. Or elle se sait incapable de la mener à terme à cause de la puissance numérique du PJD. Elle ne peut même pas demander des élections anticipées, elle attend du chef du gouvernement de le faire. Or, soutient ce politologue, «c’est justement la seule issue à la situation actuelle, si le chef du gouvernement avait un tant soit peu de soucis pour l’intérêt du pays, c’est ce qu’il aurait fait. Les élections anticipées représentent la seule voie pour sauvegarder l’intérêt suprême de la Nation. Nous l’avons fait en 2011 et le Maroc en est sorti grandi».

Autrement, «nos acteurs politiques nous ont engagés dans une voie sans issue». De toutes les manières, l’opposition a usé de tous ses recours, la balle est aujourd’hui dans le camp de la majorité gouvernementale. Des voix justement au sein de la majorité, le PPS en fait partie, ne cessent d’appeler les différents acteurs à rehausser le niveau du débat et faire preuve d’une éthique politique et surtout  «ne pas tomber, sous aucun prétexte, dans les pièges de faire engluer la politique dans le bourbier de l’insulte, de la diffamation et de l’atteinte à l’honneur». Cela, afin d’éviter des crises politiques, dont notre pays n’a nullement besoin.