L’inquiétante connexion Polisario-Al Qaïda

L’essoufflement politique et militaire, conjugué à l’arrivée
d’une génération intégriste, pousse
le Polisario vers l’islamisme radical.
Rejeté par sa base, le Polisario ne peut plus se proclamer mouvement de
libération nationale et se radicalise donc pour survivre.

L’exposé d’Aymeric Chauprade a fait l’effet d’une bombe. Lors d’une conférence organisée au début du mois à l’Université de Genève sur la mutation en cours au sein du Polisario, M. Chauprade a affirmé que l’évolution de la formation séparatiste serait en train de la faire basculer vers l’islamisme radical et le terrorisme.
Aymeric Chauprade est professeur de géopolitique à la Sorbonne, directeur des études à l’Ecole de Guerre de Paris, rédacteur en chef de la Revue française de géopolitique et directeur de collection aux éditions Ellipses à Paris. Son dernier ouvrage, paru en 2003, s’intitulait: Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire.
Le sens de l’évolution du Polisario décrit par M. Chauprade est inquiétant et préoccupant pour la sécurité du Maroc, de toute la région du grand Sahara et, au-delà, de l’Europe. Que dit M. Chauprade ? Sous l’effet conjugué d’une impuissance politique et militaire croissante et de l’arrivée dans ses rangs d’une nouvelle génération de militants imprégnés d’intégrisme, le Polisario basculerait à terme vers l’islamisme radical et le terrorisme.
Une mutation accélérée par la transformation en cours de ce que M. Chauprade appelle «l’arc intégriste du Sahara» en base arrière du réseau Al Qaïda, dont 500 à 600 vétérans de l’Afghanistan seraient déjà installés dans ce que d’autres appellent les «zones grises du Sahara».
Du coup, cette région de l’Afrique verrait, selon le commandement Europe (Eucom) de l’armée américaine, dont la responsabilité opérationnelle s’étend à une grande partie de l’Afrique, «une nette augmentation de son importance stratégique».
Les autorités marocaines sont interpellées, dès à présent, pour rester très attentives à cette mutation de l’organisation séparatiste du Polisario et à se prémunir contre les risques d’une évolution dont le danger dépasse de loin, par les risques de connexions avec le terrorisme international, l’ancienne configuration idéologique et politique du Polisario.

La Vie éco : Lors d’une récente communication à Genève, vous avez parlé d’une «mutation» en cours du Polisario. En quoi consiste-t-elle ?

Aymeric Chauprade : Je voudrais d’abord faire une remarque d’ordre général. Depuis quelques années, on observe qu’un certain nombre de mouvements identitaires locaux (séparatistes), qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical.
En d’autres termes, c’est ce dernier qui constitue, aujourd’hui, la nouvelle idéologie révolutionnaire transnationale, contestant l’ordre mondial et l’hégémonie des grandes puissances capitalistes.
La mutation du Polisario s’inscrit dans ce cadre. En raison d’une impuissance militaire et politique croissante et, surtout, de l’arrivée dans ses rangs d’une nouvelle génération imprégnée d’islamisme lors de son passage dans les universités algériennes, ce mouvement est à la recherche d’un nouveau souffle logistique et idéologique. Cette nouvelle génération l’a trouvé dans l’islamisme radical.

Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Il y a déjà un élément, fort peu relaté par les médias occidentaux, celui de l’arrestation par les services de sécurité mauritaniens, à la mi-janvier 2004, de Baba Ould Mohamed Bakhili, membre actif du Polisario. Il a été arrêté en train de voler de grandes quantités d’explosifs dans les dépôts de la Société nationale mauritanienne de l’industrie minière (153 bouteilles de produits très inflammables et 12 kilomètres de fil qu’on utilise pour les explosions télécommandées).
Pour les experts, ce n’est pas ce genre de matériel qui est utilisé par la guérilla ou par les forces militaires classiques. Cela sert plutôt à fabriquer des bombes pour un autre usage : des attentats terroristes. La question qui se pose ici est la suivante : le Polisario avait-il l’intention de passer à l’acte ou cherchait-il à vendre ces produits volés à des groupes radicaux islamistes présents dans les régions frontalières poreuses du Grand Sahara ?

Cela voudrait dire que le Polisario a déjà tissé des relations avec ces groupes islamistes radicaux…

On peut même parler d’une certaine complémentarité entre des franges du Polisario (la nouvelle génération intégriste), le GSPC algérien (Groupe salafiste pour la prédication et le combat – la plus importante organisation islamiste radicale algérienne qui s’est illustrée dans des trafics d’armes et l’enlèvement de touristes européens) et des éléments islamistes radicaux, essentiellement des vétérans d’Afghanistan à la recherche de relais.
Leur nombre atteindrait, selon les experts du renseignement, 500 à 600 vétérans qui se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle «l’arc intégriste du Sahara». Un arc (au sens géométrique du terme) qui s’étend du Sud du Maroc et de l’Algérie au Nord du Tchad, en passant par les confins du Mali, du Niger et de la Mauritanie.
Certains faits attestent indirectement l’existence de telles relations. A ce titre, on peut citer l’activisme américain, qui s’est manifesté à travers la mise en œuvre de l’Initiative Plan Sahel. Son objet est de fournir l’entraînement et l’équipement, notamment en communications, à quatre pays : le Mali, la Mauritanie, le Tchad et le Niger. Un dispositif qui s’est étendu à l’Algérie, à la Tunisie et au Maroc, établissant ainsi un pont entre le sud du Sahara et le Maghreb.
Bien évidemment, les Etats-Unis profitent de la lutte contre l’islamisme radical pour accroître leur influence dans cette région. Il y a donc le prétexte, mais la réalité est incontournable. Une réalité qui préoccupe tous les pays de la région. Tout autant que la France et les Etats-Unis.

Vous parlez de complémentarité. De manière plus explicite…

D’une part, la dynamique transnationale de l’islamisme radical (Al Qaïda) a besoin de relais locaux. S’appuyer sur les éléments actifs du Polisario lui serait utile, ne serait-ce que pour déstabiliser un pays modéré comme le Maroc. D’autre part, pour le Polisario, l’intérêt résiderait dans un nouveau souffle à la fois financier (revenus du trafic d’armes) et idéologique (islamisme radical en tant qu’idéologie transnationale contestataire).

Quelle serait l’ampleur de cette mutation du Polisario ?

Pour ne pas être trop schématique, je dirais que nous assistons à une reconversion lente et progressive d’un mouvement séparatiste partisan de l’autodétermination d’un territoire en un mouvement islamiste radical.
Prenons un exemple de ce type de reconversion. La ville de Tidal, au nord du Mali, était le fief d’un mouvement dit de libération nationale touareg. Elle est devenue aujourd’hui une plaque tournante des trafics d’armes, de véhicules volés, de candidats à l’émigration clandestine et, en même temps, un fief du prosélytisme islamiste radical. On voit ainsi des photos de Ben Laden un peu partout dans les magasins.
Une évolution identique est en cours au sein du Polisario. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que tout ce mouvement est devenu une filiale d’Al Qaïda, mais on peut penser, raisonnablement, que dans les années à venir, si le problème du Sahara n’est pas réglé, ce mouvement risque de se transformer complètement en mouvement islamiste radical rattaché à Al Qaïda.

Les éléments de cette nouvelle génération du Polisario sont-ils représentés au sein de sa direction ?

Ce que l’on sait à coup sûr c’est que la direction historique de ce mouvement n’est plus là. Il y a donc une nouvelle situation. Mais, à mon avis, LA question qu’il faudrait se poser est celle de savoir quel sera, à l’avenir, le rôle des services algériens au sein du Polisario. On sait que, jusqu’à présent, c’étaient ces services qui contrôlaient ce mouvement et le manipulaient. Mais on ne peut exclure que le Polisario puisse s’autonomiser de l’emprise algérienne pour tomber sous celle d’un parrainage islamiste radical.

Quels sont, à votre avis, les risques d’une telle mutation pour la sécurité des pays de la région et pour le reste du monde ?

Vous savez, l’Afrique subsaharienne est très fragile et très pauvre. C’est un terreau d’implantation facile pour l’islamisme transnational radical. Ce serait une base arrière à partir de laquelle il rebondirait vers le Maroc, le Maghreb et, de là, vers l’Union européenne. C’est d’autant plus préoccupant que cet «arc intégriste du Sahara», dont j’ai parlé, est très difficile à contrôler, où les réseaux de trafics en tout genre font la loi. Il est donc facile pour des réseaux islamistes radicaux qui ont beaucoup d’argent d’acheter toutes les complicités dont ils ont besoin et de faire de ces zones leur base arrière.

Le Polisario se transformant en filiale d’Al Qaïda… est-ce un risque réel ?

Je suis convaincu que le Polisario n’a plus de base populaire. De ce fait, il peut de moins en moins se proclamer comme mouvement de libération nationale. De plus en plus, ce sera un mouvement de radicaux qui va s’inventer une cause beaucoup plus transnationale et adopter l’idéologie et les méthodes d’action de l’islamisme radical