Les vérités de Abdelkrim Ghallab

Il explique sa démission de la direction d’«Al Alam» et du Parti de l’Istiqlal par une double faute politique et éthique dont s’est rendu coupable
le parti.
Il affirme ne pas avoir de comptes à régler avec Abderrazak Affilal.
L’Istiqlal aurait dévié de ses principes.
«Al Alam» est devenu le journal des chefs du parti.

A quatre-vingt-cinq ans, Abdelkrim Ghallab quitte, avec beaucoup d’amertume, le journal au sein duquel il a travaillé durant 55 ans, et le parti de l’Istiqlal où il a milité pendant 70 ans. Ce départ précipité n’aurait-il pas dû intervenir il y a 10 ou 20 ans ? M. Ghallab fait partie de ces responsables qui ont du mal à passer la main. Il essaie dans cette interview de s’expliquer sur les raisons de sa démission et sur les causes de la chute vertigineuse des ventes du quotidien du Parti de l’Istiqlal, «Al Alam».

La Vie éco : Vous avez invoqué, comme motif de votre démission du journal «Al Alam» et du Parti de l’Istiqlal, la publication d’un article défendant Abderrazak Affilal dans l’affaire Slimani-Laâfora, publication à laquelle vous étiez opposé…
Abdelkrim Ghallab : J’estime que le quotidien Al Alam n’avait pas à entrer dans un combat mettant aux prises trois hommes : Abdelaziz Laâfora, Abdelmoughit Slimani et Abderrazak Affilal. Al Alam n’a à aucun moment repris les accusations qui ont été portées par les deux premiers contre le troisième dans la presse.
Alors, pourquoi voulez-vous que le journal serve de plate-forme pour répondre à des accusations que nous n’avions ni reprises, ni propagées ?
De plus, l’affaire est devant la justice et Al Alam, sous ma direction, a toujours veillé à ne jamais s’immiscer dans une affaire en cours de jugement. Enfin, je répugnais à mêler un quotidien respectable à une affaire sale.

Oui, mais il s’agissait pour un journal partisan de défendre l’un des dirigeants du parti traîné dans la boue sans qu’il soit l’objet d’aucune poursuite judiciaire…
Le parti et sa presse ne sont les avocats attitrés de personne. Quiconque est accusé dans un journal doit se défendre dans ce même journal par une mise au point.

Même si cette personne est un dirigeant du parti, dont «Al Alam» est l’organe de presse et même si la direction du parti a décidé de le défendre ?
Un parti politique n’a pas à s’immiscer dans de sales affaires. Il doit se placer au-dessus de la mêlée et rester à l’écart de ce genre de conflits.

Dans les milieux istiqlaliens, l’inimitié qui vous oppose à Abderrazak Affilal est un secret de Polichinelle… Cela n’aurait-il pas influé sur vos décisions dans cette affaire ?
Je peux vous assurer que je n’ai absolument pas de comptes à régler avec Abderrazak Affilal. Je ne fais pas partie de l’UGTM qu’il dirige et nous ne sommes nullement partenaires en affaires. Je suis un militant du Parti de l’Istiqlal et je me bats pour préserver la dignité et la bonne réputation du journal que je dirige. Si la justice s’était prononcée et qu’elle l’avait lavé de tout soupçon, Al Alam n’aurait pas hésité un seul instant à se faire l’écho d’une telle décision de justice. Mais l’organe de presse du parti ne doit à aucun prix se transformer en partie prenante dans l’affaire Laâfora-Slimani.

Vous estimez donc que ceux qui ont fait publier cet article, malgré votre opposition, ont commis une faute politique ?
Pire. Ceux qui ont fait écrire cet article et ceux qui ont imposé sa publication, à mon insu, ont commis une double et grave faute, politique et éthique, parce qu’ils ont acculé le parti à prendre position dans une affaire où il ne devait pas le faire et ils ont rabaissé le journal à un niveau déplorable.

Dans votre lettre de démission, vous avez laissé entendre que ce n’est pas là le premier incident qui vous oppose à la direction du parti, ni la première fois que vous êtes «censuré»…
Pour la censure provenant de la direction du parti, c’est bien la première fois. Et c’est inacceptable. Mais il est vrai que d’autres incidents sont à déplorer.

De quelle nature ?
Certains articles ou textes ont été publiés à mon insu. Et j’avais, à chaque fois, vigoureusement protesté.

Pourquoi alors ne pas avoir démissionné avant ?
C’est la multiplication de ces incidents qui a fini par me convaincre de quitter le navire Al Alam. Je dois avouer que ce n’est pas de gaîté de cœur que j’ai démissionné d’un journal où j’ai quand même travaillé pendant 55 ans et d’un parti où je milite depuis 70 ans !
A chaque incident, je me disais que les choses allaient s’arranger. Or, elles n’ont fait qu’empirer. La censure dont j’ai été victime a été en fait la goutte qui a fait déborder le vase.

Qui a pris la décision de publier l’article incriminé et de censurer le texte où vous dégagiez toute responsabilité quant à sa publication ?
Je ne sais pas et il m’importe peu de savoir qui a été l’auteur de cette décision. Politiquement, c’est la direction du parti qui en assume la responsabilité.

Vous démissionnez de votre poste de directeur de publication, soit. Mais pourquoi quitter l’Istiqlal ?
Parce que les choses sont liées. Et au parti, également, les dérives politiques et de gestion se sont multipliées au fil des dernières années.

Des dirigeants du parti vous reprochent de rater une réunion sur deux du comité exécutif et de vivre relativement isolé, ce qui se répercute sur les éditoriaux d’«Al Alam» que vous rédigez, et qui sont en décalage par rapport aux positions du parti…
J’étais régulier dans ma participation aux réunions du comité exécutif du parti. Mais un certain nombre de décisions prises, sans parler de la gestion du parti depuis 1998 [Ndlr, Abbès El Fassi a été élu secrétaire général lors du XIIIe congrès national du parti en février 1998], ont fait de l’Istiqlal un parti qui ressemblait de moins en moins au parti que je connaissais, celui d’Ahmed Balafrej, de Allal El Fassi et de M’hamed Boucetta.
Les constantes politiques du parti, ses traditions et son éthique étaient régulièrement bafouées. C’est cela qui m’a progressivement éloigné des réunions du comité exécutif. Je m’élevais vigoureusement contre cela. Mais on passait outre, allègrement.

Par exemple, quel genre de décision contestez-vous ?
La dernière réunion du comité exécutif à laquelle j’ai assisté était consacrée au remaniement ministériel (début juin 2004). J’étais farouchement opposé au maintien de la présence du parti au gouvernement. Ce n’était nullement une opposition de principe à toute participation. Mon attitude était plutôt fondée sur le rejet de la manière dont les remaniements ministériels étaient négociés et gérés. Pour l’Istiqlal, lors du dernier remaniement, tout s’était décidé en douze heures.
Ce que je contestais, c’est la manière dont se négocient les formations et les remaniements du gouvernement. C’est-à-dire des négociations où n’étaient représentés que le Premier ministre et le secrétaire général et où des diktats étaient imposés au parti. Du temps de feu S.M. Hassan II et de M’hamed Boucetta, les choses étaient menées de manière plus concertée et plus collective.

Etant donné vos divergences avec la direction de votre parti, la simple logique politique aurait voulu que vous démissionniez du poste de directeur de publication d’«Al Alam»…
En politique, la maturation de certaines décisions a besoin de temps. Toute hâte ou précipitation doivent être évitées. Mais quand la décision est prise, elle est irrévocable. Encore une fois, le journal représente 55 ans de ma vie. Je ne pouvais m’en séparer sur un coup de tête ou par simple réaction contre certaines attitudes.

Vous dirigez «Al Alam» depuis 40 ans ! Votre départ ne devait-il pas intervenir il y a 10 ou 20 ans déjà ? Ne fallait-il pas passer le relais plus tôt, d’autant qu’on vous imputait la chute vertigineuse des ventes ?
Malheureusement, je ne peux pas pour le moment vous révéler toutes les raisons qui expliquent cette chute dramatique des ventes. Mais je peux vous assurer que je ne suis pas la cause de cette chute. Tous ceux qui suivent de près mon travail au journal et mes écrits en attestent.
Ce travail n’était nullement aisé. Mais j’ai pu néanmoins former plusieurs générations de journalistes depuis ce jour de 1949 où j’ai commencé ma carrière journalistique à Al Alam.
Ma créativité et mes capacités intellectuelles et de travail sont intactes. Je pouvais, et je peux encore, donner beaucoup en tant que journaliste et écrivain. D’ailleurs, je n’ai jamais cessé de publier. Et puis mes camarades, mes frères et amis ne voulaient pas me laisser partir. Ils ne voulaient pas entendre parler de retraite.

Vous conviendrez avec nous que tous les dirigeants qui ont du mal à passer la main recourent à cet argument…
Croyez en ma sincérité. Quand vous lisez mes éditoriaux et mes chroniques, constatez-vous la moindre faiblesse intellectuelle ou la moindre baisse de régime ?

Mais «Al Alam» est un quotidien de 16 pages, qui ne contient pas que les écrits de M. Ghallab. Et il n’est pas sûr que le lecteur y trouve toujours son compte. La preuve par la chute des ventes (9 000 exemplaires par jour) est faite…
Quand j’avais repris la direction d’Al Alam après ma sortie du gouvernement, dans la seconde moitié des années quatre-vingt, j’avais réussi à faire passer les ventes de 7 000 exemplaires par jour à 50 000 ! Un chiffre rarement atteint, à l’époque, par un quotidien national.
Mais lorsque les déceptions se multiplient, cela rejaillit sur la vie du journal. Et puis, il ne faut pas oublier que le quotidien Al Alam est l’organe de presse officiel du Parti de l’Istiqlal. Ce qui génère des contraintes relativement difficiles à gérer. Enfin, vous conviendrez qu’un journal sérieux, honnête et politiquement engagé comme le nôtre ne peut satisfaire tous les goûts actuels des lecteurs. Des contraintes qui n’ont rien à voir avec la rédaction.

Vous faites allusion aux contraintes qui pèsent sur la presse partisane. Etant donné la crise généralisée qu’elle vit, on peut se demander si elle a encore un avenir au Maroc…
Pour qu’elle ait un avenir, la presse partisane doit profondément changer de style, de contenu et de concept. Mais je suis convaincu qu’en tant que presse d’opinion, elle est encore indispensable dans un pays comme le nôtre et elle est utile pour la démocratie.
Sans une presse partisane ainsi entendue, qui véhicule et défend les idées et les programmes du parti, ce dernier peut difficilement survivre. Mais elle devrait se moderniser et se débarrasser d’un certain culte de la personnalité, abandonné même dans les pays qui l’ont longtemps pratiqué.

A quoi faites-vous allusion au juste ?
Le parti ne doit plus être confondu avec ses chefs. Si leurs photos sont tous les jours à la une, si toutes les déclarations et les interviews, tous les discours et tous les déplacements, bref tous les faits et gestes de la même personne sont fidèlement et systématiquement rapportés à la une du journal avec photos à l’appui, le journal finit par décourager les lecteurs les plus assidus et par mourir à petit feu, jeté aux oubliettes.
Je me suis battu pour changer cette mentalité. Malheureusement, j’ai échoué dans mon entreprise. On a souvent tendance à l’oublier. Les partis sont avant tout des idées, des principes et des programmes.

Vous avez déclaré que Ahmed Balafrej, Allal El Fassi ou M’hamed Boucetta avaient toujours respecté vos écrits et votre travail… Abbès El Fassi ne figure pas sur votre liste…
Ahmed Balafrej a toujours exprimé son admiration pour mes écrits et mes éditoriaux et disait souvent sa fierté que je sois le directeur du quotidien du parti. Allal El Fassi venait souvent jusqu’au siège du journal pour me féliciter pour mes articles. Il a même composé un poème pour louer mes écrits. Quant à M’hamed Boucetta, il n’est jamais intervenu ni dans mes textes, ni dans ma gestion. Et quand quelqu’un se plaignait d’Al Alam, il répondait que c’était à moi qu’il fallait s’adresser. Ces hommes respectaient et aimaient Al Alam.
Il est difficile d’en dire autant après le départ de M’hamed Boucetta. Depuis lors, à part deux ou trois exceptions, je n’ai pas entendu un seul compliment pour mes éditoriaux ni une appréciation positive de mes efforts. L’attitude est devenue tout autre.

Vous avez adressé votre lettre de démission à l’opinion publique, mais pas au comité exécutif du parti. Pourquoi ?
Ce n’était pas nécessaire parce que ce n’est pas le comité exécutif qui m’avait élu à la direction du parti. J’étais membre du comité exécutif avant même la naissance de certains de ses membres actuels ! J’ai présenté cette démission à mes lecteurs et aux militants du parti.

Pensez-vous que le comité exécutif acceptera votre démission ?
C’est désormais leur affaire et non plus la mienne. En ce qui me concerne, ma démission est définitive et irrévocable.

Dans quel état d’esprit avez-vous quitté le parti où vous avez milité pendant près de 70 ans ?
[Les larmes aux yeux]. Je quitte Al Alam et le Parti de l’Istiqlal la mort dans l’âme. Ce journal et ce parti étaient toute ma vie