Les refuzniks de l’USFP préparent l’après-Zaidi

Le courant «Ouverture et démocratie» sera dissout, un «front» plus large lui succèdera.
n Une rencontre nationale des détracteurs de Driss Lachgar cautionnera, dans un mois, la rupture avec l’USFP. De toutes les alternatives, l’intégration des dissidents à  l’UNFP, ressuscitée pour l’occasion, est la plus probable.

«Le courant a épuisé toutes ses fonctions». C’est ainsi que les amis de feu Ahmed Zaidi annoncent la fin du courant «Ouverture et démocratie», qui a toujours été associé à son nom et auquel le défunt et plusieurs de ses camarades avaient donné naissance il y a quelques mois. Selon Ali Elyazghi, député et ancien secrétaire général de la jeunesse USFP, «nous ne sommes plus dans la bataille d’imposer un courant au sein de l’USFP, nous sommes inscrits dans une initiative plus large à laquelle ont adhéré de nombreuses autres personnalités». C’est donc un front plus large qui est en train de se former pour «mettre en place une alternative viable». Pour ce faire, une commission élargie a été mise en place, elle s’est réunie pour la première fois, mardi, au domicile d’Ahmed Zaidi. A l’ordre du jour de cette réunion un point important : la confection d’un programme d’action. A commencer par structurer cette nouvelle entité qui succédera au courant «Ouverture et démocratie». S’ensuivra la poursuite des rencontres que le défunt avait initiées, à la tête d’une commission technique restreinte, avec les socialistes, mis à l’écart, marginalisés ou en rupture de ban avec le parti, des militants dans les régions et provinces et des membres des organisations parallèles, des syndicalistes, la jeunesse et l’organisation des femmes. Ces rencontres devraient donner suite à une rencontre nationale élargie qui devrait avoir lieu dans quelques semaines, au plus tard dans un mois, à Bouznika. Rencontre pendant laquelle l’avenir du front sera tranché. «De toutes les manières, nous n’avons que deux alternatives, soit créer un nouveau parti ou rejoindre les rangs de l’UNFP», affirme Ali Elyazghi. Un troisième scénario a également été évoqué, mais sa concrétisation est de l’ordre de l’impossible vu les rapports entre les réformistes et la direction du parti. Il s’agit en effet d’appeler à un congrès extraordinaire. Mais pour cela il faut réunir, comme le veulent les statuts du parti, les signatures d’au moins deux tiers des membres de la commission administrative (qui a succédé au conseil national, le parlement du parti, à l’issue du IXe congrès tenu en décembre 2012).

Le diktat des chiffres

Or, comme le fait observer ce proche de Driss Lachgar, les membres du courant, devenu front, «sont minoritaires. Ils sont à peine une quarantaine de membres de la commission sur un total de 300 membres». Nous sommes donc loin du compte. Le fait est que, explique Ali Elyazghi, «pour une telle initiative il faut compter aussi avec la coopération de la direction. De même qu’en l’état actuel, la majorité de la commission administrative est acquise à la direction qui a pris le soin d’en écarter ceux qui ont soutenu Fathallah Oualalou au premier tour des élections du premier secrétaire et feu Ahmed Zaidi au premier et au second tour. En même temps, elle a été renflouée avec les anciens militants du Parti travailliste et du Parti socialiste (NDLR : qui ont fusionné avec l’USFP décidée en mai 2013) et soutiennent de manière inconditionnelle la direction du parti». Les nouveaux ralliés se tiennent en fait à l’écart de ce conflit et restent insensibles à ce bouillonnement.
Bref, pour tenter l’alternative du congrès extraordinaire, qui de l’avis de certains analystes est la seule à même de préserver l’unité du parti, permettre d’aplanir les différends entre les différentes parties et donner une certaine légitimité à la direction qui en sortira. Mais, pour cela, «il faut que la direction soit prête à jouer le jeu», affirme Ali Elyazghi. Ce qui est loin d’être acquis. Car, dans l’autre camp, on estime que «l’USFP poursuit son bonhomme de chemin malgré les perturbations. Nous avons presque bouclé le processus de renouvellement des instances locales. La quasi-totalité des congrès régionaux a été organisée, souvent sans heurts, sauf dans de rares cas comme ce qui s’est passé à Fès. Le dernier s’est tenu à Taroudant le week-end dernier, il en reste encore peu, ceux de Marrakech, Agadir et le Nord», affirme ce membre de la commission administrative et proche de Driss Lachgar. L’année prochaine sera consacrée aux élections, la poursuite de la restructuration du parti, notamment avec la mise en place des structures régionales, sera reportée à plus tard.
La rupture est donc consommée entre les deux clans, et toutes les voies de réconciliation et les bons offices ont été épuisés. Les déclarations des uns et des autres ne facilitent pas non plus la tâche aux initiatives de bons offices. Parler de «tumeurs que nous allons extraire» au moment même où l’on s’apprête à enterrer Ahmed Zaidi, est une «bavure» que ses détracteurs ne sont pas prêts de pardonner au premier secrétaire. Et que quelques jours plus tard, Abdelhadi Khairate vienne déclarer, en substance, que «tout est fini, nous n’avons plus rien à voir avec Driss Lachgar», en dit long sur cette rupture qui n’attend plus qu’à être actée officiellement.

Un problème qui remonte à 2001

Depuis déjà quelque temps, personne ne souhaite plus intervenir ne serait-ce que pour convaincre les deux clans à se retrouver autour de la table de dialogue. Même cette initiative qui a été initiée, à Casablanca, par des militants dont certains membres de la commission administrative qui ont lancé un appel avec collecte de signatures dans plusieurs régions, n’a abouti à rien de concret. L’initiative s’est pourtant basée sur le fait que ce qui sépare les deux clans adverses de l’USFP n’est pas d’ordre idéologique, mais organisationnel et politique. Cependant, malgré toute la bonne foi qui y a été mise, cet appel au respect de la légalité partisane et à l’instauration d’une véritable démocratie interne, qui interpelle les deux clans et qui a été signé par des centaines de militants et cadres du parti, n’a pas reçu d’écho de la part des deux parties concernées. Le groupe qui l’a initié n’a pas pour autant baissé les bras, il promet une feuille politique pour la prochaine réunion de la commission administrative (qui se réunit deux fois par an) et document plus élaboré au prochain congrès. Cela sans se faire des illusions, puisque les racines que ce que vit l’USFP aujourd’hui, analyse ce cadre du parti, remontent à plus d’une décennie. Plus exactement au VIe congrès (tenu en 2001). Le parti avait décidé alors de passer, dans le choix de sa direction, de la légitimité historique à la légitimité démocratique. Du coup, la commission des élections qui servait d’un premier sas a été dissoute, tout le monde pouvait donc prétendre à faire partie du conseil national, devenu commission administrative, au bureau politique et même à la direction du parti et c’était aux congressistes de décider, par le vote, qui devait faire partie de ces instances. En parallèle, et pour éviter des dérapages, le parti devait faire preuve de plus de rigueur organisationnelle et renforcer la position et surtout les pouvoirs de ses instances, locales et régionales pour contrer le pouvoir des personnes influentes et des groupes de pression. Le parti n’a pas été tenu et le parti vit, depuis, dans un flou organisationnel. Et pour ne pas arranger les choses, c’est à cette époque que le parti a décidé d’organiser une grande opération «portes ouvertes» dont il subit, aujourd’hui, les retombées négatives. L’objectif de cette opération était de capter les cadres et compétences et ce sont les notables et les professionnels des élections qui en ont profité.
Depuis, ce sont eux qui sont aujourd’hui accusés d’avoir pris les commandes au parti. L’actuelle direction se targue, peut-être, d’avoir élargi les structures du parti, notamment avec l’intégration des militants de l’ex-Parti socialiste et de l’ex-Parti travailliste, mais ces structures renforcées, multipliées et élargies, soit avec l’extension de leur nombre, le gonflement de leurs rangs ou la mise en place de nouvelles structures, peuvent-elles résister longtemps sans cet élément ou ce ciment éthique et idéologique capable de les souder et assurer leur cohésion ?, s’interroge cet analyste politique. La preuve est que ce renouvellement organisationnel n’a pas empêché l’éclatement du parti. Autre point de discorde, la ligne politique adoptée par la nouvelle direction. Le rapprochement avec l’Istiqlal, la coordination, au niveau des groupes parlementaires, avec les trois autres formations de l’opposition (l’Istiqlal, le PAM et l’UC) afin d’acculer le gouvernement, est une démarche politique qui ne convainc pas les initiateurs du courant réformiste devenu un front d’opposition.

Le dilemme des élus

Pour eux, l’USFP devrait adopter une position neutre et garder la même distance avec le gouvernement et le reste de l’opposition. C’est d’ailleurs ce qu’a entrepris de faire, depuis la rentrée parlementaire, le «groupement de fait» créé par les amis de feu Ahmed Zaidi à la première Chambre. A ce niveau, la scission est déjà en marche. Pour aller où ? La question sera posée à la prochaine rencontre nationale projetée par le courant. Et comme il faut choisir entre deux alternatives, créer un nouveau parti ou rejoindre l’UNFP, la réponse saute aux yeux. Il faut juste l’entériner par le plus grand nombre de militants. Il va de soi que la création d’une nouvelle structure partisane demande du temps, de l’effort et une grande disponibilité. Ce qui fait défaut à ce «front» qui entend participer aux prochaines élections qui ont lieu dans un peu plus de six mois. Il aura fallu, en effet, plus de neuf mois au politologue Mohamed Darif pour finaliser la création de son parti, le PND. De même qu’aucune expérience d’un parti né d’une scission qu’a connue l’USFP dans ces trente dernières années (www.lavieeco.com) n’a réussi. Reste donc l’alternative de l’UNFP. Certaines personnalités comme Abdelhadi Khairate ou Abdelali Doumou ont été très claires quant à cette éventualité. Pour Abdelhadi Khairate, élections proches oblige, le seul choix possible est celui de rejoindre ce parti alors que, selon Abdelali Doumou, la décision de rejoindre l’UNFP est déjà prise et elle sera officialisée dans quelques semaines. Les élus, principalement les parlementaires, sont devant un dilemme. Faut-il accompagner leur camarade dans cette migration vers l’UNFP au risque de perdre, de facto, leur sièges ou attendre encore quelques mois (plus d’une année en fait) pour les rejoindre au risque de se voir infliger des sanctions, pour indiscipline, et voir leur bonne foi mise à l’épreuve ? S’ils démissionnent, l’article 61 interdisant la transhumance leur sera apposé. S’ils restent à l’USFP, ils risquent d’être démis pour refus de se conformer à la discipline partisane ou, dans une moindre mesure, se faire taxer d’opportunistes dont le seul souci est de garder leurs sièges. Et leur action sera considérée comme une forme de pression pour arracher à la direction du parti leur accréditation pour les prochaines élections. Autre question, qu’adviendra-t-il du patrimoine de l’USFP et de sa presse ? Les dissidents vont-ils quitter le parti les mains vides ? Ce sont des questions très terre-à-terre qui surgiront une fois les considérations idéologiques, électorales, politiques et organisationnelles dépassées.