Les questions simples que l’on ne se pose pas

Il y a des questions simples que, curieusement, peu de gens en Occident se posent et tout le monde préfère gloser sur la fortune réelle ou supposée de feu Yasser Arafat ou s’interroger hypocritement sur l’état de la démocratie au sein des institutions palestiniennes.

L’image est révoltante : des Israéliens fêtant bruyamment la mort de Yasser Arafat et un membre du gouvernement d’Ariel Sharon, le ministre de la Justice (tout un symbole), se réjouissant publiquement de la disparition du leader palestinien. Aussi loin que la mémoire peut remonter, on ne trouve nulle trace de pareils comportements. Mais qui s’en étonnera ? Sharon n’a-t-il pas fait de l’assassinat de dirigeants palestiniens (Ahmed Yassine et Abdelaziz Rantissi, tous deux fondateurs de Hamas, pour ne citer que ceux-là) un quasi-programme politique ?
L’étonnement en revanche est de constater que, pour certains, la disparition du président de l’Autorité palestinienne ouvrirait la voie à «de véritables négociations» avec le gouvernement israélien ; comme si Arafat, de son vivant, empêchait ces négociations d’aboutir. C’est non seulement faux mais c’est également une insulte au peuple palestinien. C’est faux parce que Arafat, contrairement à ce qui se dit ces jours-ci sur les plateaux de télévision en Occident, était loin d’être le plus dur au sein du personnel politique palestinien. N’est-ce pas lui qui a déclaré caduque la charte de l’OLP, amorcé le processus de paix avec Israël, signé les accords d’Oslo et, pour tout dire, accepté le principe de deux Etats vivant l’un à côté de l’autre ?
Cette assertion est ensuite une insulte au peuple palestinien, car elle sous-entend qu’il est possible de trouver dans la direction palestinienne des personnalités «plus souples», c’est-à-dire, en fait, des gens prêts à se suicider. Qui, en effet, acceptera de donner plus que Arafat n’a donné ? C’est-à-dire, renoncer à Jérusalem, au droit au retour (des réfugiés palestiniens), aux frontières de 1967… ? Visiblement, Sharon veut avoir en face de lui des collaborateurs. Il se trompe, bien évidemment. Il feint d’oublier que la paix se négocie avec des ennemis et non pas avec des amis, encore moins avec des collaborateurs.
En réalité, le chef du gouvernement israélien ne veut pas d’un Etat palestinien, c’est pourquoi il s’emploie à exiger toujours plus de l’Autorité palestinienne, en sachant pertinemment que celle-ci ne peut pas accéder à ses desiderata, sous peine de perdre toute crédibilité aux yeux de son peuple. C’est une tactique qui a l’air de payer, mais comme stratégie, il n’y a pas pire. On voudrait alimenter la violence qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et la violence appelant la violence, c’est le cercle infernal qui se referme sur les partisans de cette politique.

La paix banaliserait Israël et le rendrait comptable de ses actes
Ce dont Israël a besoin, s’il veut la paix, c’est d’un interlocuteur crédible, comme l’était Arafat, et non de demander toujours davantage sans rien donner en retour. Car, depuis le lancement du processus de paix, voici une quinzaine d’années, qu’a donné Israël en échange de l’abrogation de la Charte de l’OLP, de sa reconnaissance dans la limite des frontières de 1967, de l’arrêt de la lutte armée, etc? Pourquoi Israël n’accepte pas de se retirer purement et simplement des territoires palestiniens qu’il occupe depuis 1967, comme le demandent toutes les résolutions onusiennes ? Pourquoi tergiverse-t-il ?
Qu’est-ce qui empêche les Etats-Unis et les autres parrains du processus de paix (la Russie et l’Union européenne) de contraindre Tel-Aviv à se conformer à la légalité internationale ? Au nom de quoi Israël se singularise-t-il sur la scène internationale en étant le seul Etat à piétiner impunément le droit international? Pour moins que ça, et même pour rien (de l’aveu même de responsables américains), l’Irak est en train de subir une guerre atroce dont nul n’est en mesure de prédire la fin.
Pourquoi Israël et l’Occident (à l’exception de la France chiraquienne) demandent sans cesse aux Palestiniens de faire la preuve qu’ils méritent la paix avant de songer à leur accorder quoi que ce soit ? Jusqu’à quand les gouvernements israéliens continueront-ils à se servir de la Shoah comme d’un fonds de commerce pour mettre en avant la spécificité de l’Etat d’Israël, et les Occidentaux à fermer les yeux pour s’acquitter de leur dette envers les juifs ?
Ces questions simples, curieusement, peu de gens (en Occident) se les posent et tout le monde préfère gloser, c’est à la mode ces jours-ci, sur la fortune réelle ou supposée de feu Yasser Arafat, ou s’interroger hypocritement sur l’état de la démocratie dans les institutions palestiniennes (comme si les Palestiniens avaient déjà un Etat), ou encore imputer sans cesse l’échec de Camp David au leader palestinien tout en sachant l’impossibilité pour lui d’accepter les conditions qui lui étaient alors posées.
Tout se passe comme si, pour les gouvernements israéliens, de droite comme de gauche (si l’on excepte la parenthèse Rabin), ainsi que pour les lobbies qui les soutiennent, un état de ni guerre ni paix, qui mobilise en permanence la puissance américaine en faveur d’Israël, vaut infiniment mieux qu’une paix juste et durable qui banaliserait l’Etat d’Israël et le rendrait comptable de ses actes.