Les partis sortent leurs griffes… deux ans avant les législatives

Le PAM invite indirectement Abbas El Fassi à  rendre son tablier.
L’Istiqlal s’en prend, pour la première fois, et ouvertement aux personnalités du PAM.
Le PJD fait les frais de ses maladresses médiatiques des derniers mois.
Presse, Parlement et même gouvernement, les escarmouches se multiplient.

C’est la guerre des tranchées entre l’Istiqlal et le Parti authenticité et modernité. C’est d’abord les ministres du premier qui ont été pris à partie par les conseillers du second avant que l’hostilité latente depuis plusieurs mois ne dégénère pour atteindre la presse. «Ma démission est un message à tous les responsables politiques et à leur tête Abbas El Fassi, le Premier ministre. Ce message veut que tout responsable ne disposant plus d’une majorité, à la tête du gouvernement ou dans un conseil de la ville ou autre conseil élu, doit démissionner». Ces propos ont constitué les premières déclarations à la presse, le 20 octobre, de Samir Abdelmoula, à l’issue d’une réunion marathonienne avec le bureau national du PAM, lors de laquelle il a pris la décision de démissionner de son poste de maire de Tanger. Une invitation on ne peut plus directe au Premier ministre de se retirer de la gestion des affaires du pays, une provocation aussi. Depuis, le PAM a tenté de relativiser la sortie de son maire, mais sans grand succès. «Il ne faut pas sortir cette déclaration de son contexte. Elle est liée à un fait ponctuel, celui de la démission de Samir Abdelmoula. Cela d’autant qu’elle n’engage pas le parti», affirme Mohamed Aterguine, professeur de sciences politiques fraîchement nommé président de la commission de l’information du PAM.
Cette méthode de défense ne diffère pas de celle adoptée par l’Istiqlal. Samedi 23 octobre, Nizar Baraka, sur les ondes d’une radio privée, va dans le même sens pour réagir aux multiples sorties de Hamid Chabat qui, depuis plusieurs mois, mène une guerre ouverte contre le PAM. Il n’en reste pas moins que par cette dernière sortie, longuement réfléchie, du membre de son bureau national, Samir Abdelmoula, le PAM tenait sa revanche. Le parti ne pouvait trouver meilleure occasion pour rendre la pareille à l’Istiqlal. Ce dernier, pour sa part, ne veut pas être en reste. Depuis quelques jours, Abdellah Bakkali et Adel Benhamza, tous deux membres du comité exécutif de l’Istiqlal, se sont relayés dans les colonnes d’Al Alam, porte-parole du parti, pour distiller les critiques envers le PAM, à la limite de l’injure.

Depuis la rentrée parlementaire, le PJD et le PAM s’en donnent à cœur joie

Depuis la rentrée parlementaire, les joutes verbales entre les deux partis ont pris de l’ampleur. A la Chambre des conseillers, dans le cadre du fameux droit d’informer, le président du groupe du PAM ne s’est pas privé de fustiger la politique des ministres istiqlaliens, Karim Ghellab et Yasmina Badou étant les têtes de Turc. En réponse, l’Istiqlal traite, par la voix de sa presse,  le très médiatisé Hakim Benchemmass, SG adjoint du parti et président de son groupe parlementaire à la deuxième Chambre, d’«éphémère phénomène politique électoraliste». L’Istiqlal l’accuse de «déprécier la pratique de la politique et la rendre superficielle». Driss Radi, président du groupe RNI-UC, a eu droit au même traitement…, à une différence près. «Benchemmass est venu de la politique à la politique alors que Driss Radi est venu de la jungle à la politique», lit-on dans un édito signé Abdellah Bakkali. C’est clair que l’Istiqlal ne compte pas faire dans la dentelle. «Les partis politiques nationalistes ont toujours su cohabiter avec ce genre de phénomènes», écrit Abdellah Bakkali. Le PAM ne s’y méprend pas. «Pas de doute, cette campagne contre le PAM est bel et bien une réponse politique à notre action. Les positions exprimées dans Al Alam, porte-parole du parti, émanent de membres du comité exécutif. Cela d’autant que la pratique politique au Maroc nous le montre, les éditoriaux des journaux de partis engagent ces mêmes partis», explique Mohamed Aterguine. «C’est une manière de redistribuer les rôles pour des attaques ciblées contre le PAM», ajoute la même source.
Mais, qu’est-ce qui a valu aux deux hommes cette attaque frontale ? Tout est parti d’un incident survenu au sein même de l’Istiqlal. Les présidents des deux groupes PAM et RNI-UC à la deuxième Chambre avaient publiquement relevé une incohérence au sein du groupe parlementaire istiqlalien, deux jours plutôt, lors de la séance des questions orales du mardi 12 octobre, quand Abdeslam Lebbar, conseiller de l’Istiqlal, s’en est pris au ministre de son propre parti, Karim Ghellab, à propos du Code de la route. Mais on a du mal à croire que c’est cet incident qui a irrité l’Istiqlal au point de s’en prendre aux symboles du PAM et au parti même qu’il n’a pas hésité à comparer au parti «totalitaire et hégémonique» Al Baath. Une réaction excessive que le politologue Mohamed Darif traduit par le fait que «l’Istiqlal a décidé de changer de tactique et de passer de la position défensive dans laquelle il se contentait de réagir à celle de l’attaque».

L’UC victime collatérale de la colère de l’Istiqlal

Car si cet échange de coups est, somme toute, normal entre un parti qui conduit le gouvernement et un autre qui se targue d’incarner l’opposition, ce qui l’est moins c’est le timing choisi pour la mise en œuvre du plan istiqlalien. La nouvelle stratégie du parti de la Balance intervient au lendemain des dernières défections, dans le Nord, le Gharb et le Sahara, des élus locaux, parlementaires et conseillers du parti de l’Istiqlal, qui ont décidé d’aller renforcer les rangs du PAM. Les salves du parti dirigées contre le PAM se sont accentuées juste après les départs collectifs des siens. Et «au lieu de s’attaquer à ses anciens militants, l’Istiqlal préfère, certainement par faute d’arguments, s’en prendre au parti qui les a accueillis», observe Mohamed Darif.
Autre fait notoire, relevé par le politologue, le «non-dit» de cette personnification des attaques. «Cibler des personnalités du PAM est lourd de signification, notamment Hakim Benchemmass et Hamid Narjiss. L’Istiqlal veut ainsi signifier qu’il ne considère pas le PAM comme une institution organisée et structurée, un parti politique, mais plutôt un rassemblement hétéroclite d’individus aux intérêts divers». Pour cet observateur de la scène politique, s’en prendre nommément à des personnalités du PAM «est un acte voulu». Il ne faut pas oublier, rappelle le professeur universitaire, que l’Istiqlal n’a jamais digéré le fait que le PAM ait décidé de lui retirer son soutien à la veille des communales de juin 2009, ce qui a eu comme conséquence une perte de majorité parlementaire pour le gouvernement El Fassi.

L’USFP offre un tremplin au PJD mais n’omet pas de le torpiller

Que vient alors faire l’UC dans la mêlée ? Là encore, les cartes sont brouillées. L’Union constitutionnelle, alliée du RNI, fait partie, théoriquement, de la majorité, mais agit en tant que parti de l’opposition. En renforçant les rangs des partis de la coalition gouvernementale, l’UC espérait, en retour, une récompense sous forme de portefeuilles ministériels. La décision certes revient au Souverain, mais Abbas El Fassi lui-même a coupé court aux espoirs. Il a déclaré, à maintes reprises, que «le remaniement ministériel n’est pas d’actualité». L’UC a donc pris acte et décidé d’agir en conséquence. Mardi 19 octobre, par exemple, le Premier ministre présidait une réunion des partis de la majorité à laquelle ont pris part les secrétaires généraux, les présidents des groupes parlementaires et des commissions des partis de sa coalition gouvernementale. L’UC a décidé de boycotter cette réunion. Mohamed Abied, le SG, Driss Radi, le président du groupe parlementaire UC-RNI à la deuxième Chambre et Chaoui Belassal, président de la commission des finances à la Chambre des représentants, y étaient pourtant conviés, mais aucun n’a répondu à l’invitation. «Nous sommes alliés au RNI et non aux partis de la majorité du Premier ministre», laisse-t-on entendre auprès de la direction de l’UC.
Par ailleurs, et en matière d’attaques ciblées, l’USFP fait mieux. Se considérant probablement visé par les propos de Samir Abdelmoula, Fathallah Oualalou, maire USFP de Rabat ayant été lui-même mis en minorité, l’USFP est allé jusqu’à fouiner dans l’entourage familial de l’ex-maire tangérois pour évoquer un lien de parenté avec le général Ahmed Dlimi, une tentative de ternir sa réputation . L’éditorial d’Al Ittihad Alichtiraki du 24 octobre, contenant ces propos, a été repris le lendemain, dans son intégralité, par Attajdid, porte-parole officieux du PJD. L’USFP n’en est pas à son premier fait d’armes en la matière. Moncef Belkhayat, ministre RNI de la jeunesse et des sports, a été la cible d’attaques quotidiennes du parti socialiste sur son journal au début de l’été dernier. Pour revenir à l’affaire du maire de Tanger, même en jouant le jeu de l’Istiqlal et de l’USFP, le PJD ne semble pas, lui non plus, épargné par les attaques du parti de Allal El Fassi qui estime que la formation  islamiste manque de démocratie interne et ne permet pas l’émergence de nouvelles élites. Pour preuve : trois noms, Mustapha Ramid, Lahcen Daoudi et Saâdeddine Othmani se relaient, depuis des années, via un jeu de permutations aux postes de responsabilité au Parlement, écrit, en substance, Abdellah Bakkali (Al Alam du 14 octobre). Message à retenir : le PJD n’a pas de leçon à donner aux autres partis en matière de démocratie interne et de renouvellement des élites. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le PI s’en prend à son cousin idéologique. L’Istiqlal, par la voix de son SG, a toujours tenu à rappeler au PJD les lignes rouges au-delà desquelles les islamistes ne devaient pas s’aventurer. La classe politique n’est pas prête d’oublier cette réaction, pour le moins virulente, vers la fin 2008, de Abbas El Fassi à une déclaration d’Abdelilah Benkirane dans laquelle il revendique l’initiative de la proposition de création d’un fonds de solidarité pour Ghaza, rappelle Mohamed Darif. Les déclarations, le 11 juin 2010 au congrès du Mouvement populaire, du même SG du PJD reniant la légitimité politique et populaire à de nombreuses formations politiques (le PAM, le RNI, l’UC entre autres) lui a valu un tir groupé de presque tous les partis. De même, lorsque Mustapha Ramid s’en est pris, quelques semaines auparavant à l’institution du Parlement, ou encore des récentes déclarations, le 25 septembre, d’Abdelilah Benkirane concernant les attentats terroristes du 16 Mai. Cela sans oublier les attaques, souvent sous-entendues, dirigées contre la personne même de Fouad Ali El Himma; et la liste est longue.
Pour expliquer, en partie, cette guerre des communiqués, des déclarations et ce recours à la presse pour faire passer des messages politiques, Mohamed Aterguine estime qu’«à défaut de pouvoir exprimer des positions politiques via les institutions, le Parlement notamment, les partis, l’Istiqlal en premier, choisissent de recourir à la polémique dans les colonnes de leurs journaux». Le politologue Mohamed Darif avance, pour sa part, une autre explication. «Les partis de l’opposition, de par leur rôle, critiquent l’action du gouvernement. Et l’Istiqlal qui dirige l’exécutif considère que les critiques contre le gouvernement lui sont directement destinées puisque c’est lui qui récolte les bénéfices de la réussite de son équipe et assume son échec». Il répond donc aux
attaques par d’autres attaques. Il va même jusqu’à les anticiper.
Enfin, autre facteur à prendre en compte, selon M.Darif : l’approche des législatives de 2012. Tout semble normal, sauf cette personnification des critiques.

«Vous faites trop d’études !» vs «Et cette Caisse de compensation ?»

Il reste que ces tirs croisés compliquent davantage la situation et rendent malsaine la pratique de la politique dans le pays. «C’est parce que, à ce jour, nous ne connaissons pas encore la nature des alliances entre les partis. Rien n’est stable», argumente Mohamed Darif.  En effet, il y a quelques mois, Driss Lachgar, actuel ministre USFP des relations avec le Parlement, appelait à la création d’un «front commun» avec le PJD pour défendre la démocratie. A l’époque (fin 2007 et début 2008), l’USFP, comme d’autres partis, considéraient le PAM comme un «nouveau venu» qu’ils n’ont pas hésité à comparer au FDIC de Réda Guédira, au début des années 1960. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et le PAM a écrasé sur son passage les autres partis, lors des communales de juin 2009.
Tout cela laisse entendre, comme le soutient Mohamed Darif, qu’au sein de certains partis existent des courants et tendances occultes dont les positions font surface de temps à autre. Ce qui explique certainement ces contradictions dans l’action et les déclarations de ces formations.
Pour finir, ces bisbilles trouvent par ailleurs des échos non seulement au Parlement, mais au sein même du Conseil de gouvernement. En atteste cet incident intervenu, à la rentrée politique, au cours de l’une des premières réunions de l’exécutif. Abbas El Fassi a désapprouvé devant ses ministres le recours jugé excessif aux études considérées comme budgétivores. Le président du RNI, Salaheddine Mezouar, estimant les ministres de son parti directement visés par cette pique, se lance dans une critique da la gestion de la Caisse de compensation qui relève des compétences du ministre des affaires générales du gouvernement, l’Istiqlalien Nizar Baraka. Plus récemment, les conseillers de la majorité ont décidé de faire faux bond, mardi 19 octobre, à la ministre RNI, de l’energie et des mines, Amina Benkhadra, alors qu’elle tentait de faire adopter, en commission, le projet de loi portant fusion des offices ONE et ONEP. Les conseillers de l’opposition ont même réussi à faire adopter un amendement du texte auquel le gouvernement s’était pourtant fermement opposé. Ce manque de cohésion au sein de la majorité présage bien des surprises désagréables pendant les débats, actuellement en cours, du projet de Loi de finances, mais surtout il pose la question de la cohérence de l’action gouvernementale au cours des mois à venir, alors qu’il reste deux ans avant les législatives. Et deux ans… c’est quand même long.