Les nouveaux ministres n’auront pas droit aux 100 jours

Le projet de Loi de finances devra être déposé dans 48 heures devant le Parlement.
La régionalisation, les élections communales, la compensation, l’éducation, la justice…, que des dossiers brûlants sur la table des nouveaux. Moulay Hafid El Alamy aura la lourde tà¢che de relancer la machine économique en redonnant confiance et plus de visibilité au secteur privé.

A près trois mois de perdu dans les négociations et la recherche de consensus et presque une année de surplace, le gouvernement, dans sa nouvelle configuration, va enfin se mettre au travail. Salaheddine Mezouar, le nouveau titulaire des affaires étrangères et sa ministre déléguée, Mbarka Bouaida, à peine terminée la cérémonie de passation des pouvoirs avec leurs prédécesseurs, auront déjà les yeux tournés vers sur New York où devrait se tenir la réunion de la quatrième commission qui se penchera encore une fois sur la question du Sahara. Le nouveau ministre des finances, lui, n’aura plus que quelques jours pour finaliser le projet de Loi de finances 2014 qui devrait atterrir incessamment devant le Parlement, au plus tard le 20 octobre. Ses autres collègues, les nouveaux en particulier, devront mettre les bouchées doubles pour assimiler, rectifier et amender si besoin, en tout cas apporter leur touche sur les budgets sectoriels de leurs départements qu’ils seront tenus de défendre devant les commissions parlementaires dans les jours à venir. Le nouveau ministre de l’éducation nationale, un habitué du poste puisqu’il a déjà assumé la charge de ce stratégique département et enclenché l’une des réformes les plus importantes qu’il a connues en ces deux dernières décennies, l’informatisation du ministère, aura à mettre à profit l’expertise dans le domaine de l’éducation qu’il a acquise au fil des années de recherches et d’exercice pour initier la révolution que tout le monde attend dans l’école publique. Mustapha Ramid, ministre de la Justice, confirmé dans son poste, devra concentrer ses efforts sur la mise en œuvre de la réforme de la justice dont le dialogue national qu’il a initié et supervisé vient de tracer les contours.

Hassad et Laenser pour asseoir les fondements  de la régionalisation

Mais le dossier le plus important que le gouvernement ne devrait plus tarder à aborder est, de loin, la mise en œuvre de la régionalisation avancée. Dans son discours d’ouverture au Parlement, le 11 octobre dernier, le Roi a rappelé encore une fois l’importance d’ouvrir sans plus attendre ce vaste chantier. De l’élaboration de la loi organique sur la régionalisation et les autres collectivités territoriales et les textes y afférents et, comme le précise encore une fois le discours royal, «l’adoption de la charte de déconcentration administrative, d’autant plus que cette initiative relève de sa compétence, et qu’elle ne tient qu’à sa volonté (NDLR. le gouvernement) propre», le gouvernement, mais aussi le Parlement, auront à relever la cadence du travail.
Et c’est vraisemblablement l’ancien ministre de l’intérieur qui hérite dans le deuxième gouvernement Benkirane du département de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire qui aura la charge de superviser ce dossier. Cela bien sûr si l’idée de création d’un ministère de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire national n’est pas de scinder en deux le département que gère le secrétaire général du PPS, Nabil Benabdellah, depuis bientôt deux ans. Si, au contraire, l’objectif de mettre en place ce ministère est de soulager le ministère de l’intérieur de la gestion des collectivités locales, cela expliquerait l’opportunité de mettre en place à sa tête un homme d’Etat de la carrure de Mohand Laenser. N’est-il pas le seul ministre chef de parti à avoir pris ses distances avec sa formation une fois nommé ministre. Il est également le seul ministre secrétaire général de parti à n’avoir jamais participé aux meetings électoraux de sa formation pendant les différentes élections législatives partielles qu’a connues le pays depuis novembre 2011. Autant de détachement fait de lui un candidat idéal pour la mise en chantier de ce dossier de réforme qui va chambouler la structure même de l’Etat.

De toutes les manières, il faudra attendre la promulgation du décret portant attributions du nouveau département de Mohand Laenser pour en avoir le cœur net. Ce qui n’enlève en rien, observe cet analyste politique, à l’importance des chantiers qui attendent le nouveau ministre de l’intérieur, ancien ministre de l’équipement et ancien wali de Tanger et Marrakech, Mohamed Hassad. Le nouveau titulaire de l’Intérieur qui vient d’acquérir une riche expérience dans la gestion de l’opération électorale dans une ville réputée fief des islamistes du PJD, aura à mettre à profit tout cela dans la préparation et la supervision d’un interminable marathon électoral qui débutera, avec la mise en place de l’arsenal juridique nécessaire, dans les mois à venir.
Comme l’ont fait ses prédécesseurs, Chakib Benmoussa et Mohamed Taieb Cherkaoui, le nouveau ministre aura à mener, en tandem avec son ministre délégué Charki Draiss confirmé dans le poste, des négociations très serrées avec les formations politiques de tous bords pour arriver à un minimum de consensus sur des points litigieux comme le découpage électoral, le seuil électoral ou le mode de scrutin. La nouvelle équipe de l’Intérieur et, certainement aussi, celle de l’Aménagement du territoire seront également amenées à revoir si nécessaire l’actuel statut de l’unité de la ville. Régime qui, s’il a donné des résultats relativement satisfaisants dans certaines villes, a complètement échoué à garantir une bonne gouvernance dans d’autres. Casablanca a largement été citée en exemple en ce sens dans le dernier discours royal du 11 octobre.

Le tout pour l’économie, la politique politicienne pourra attendre

A ces chantiers s’ajoute un autre, tout aussi important, qui est d’initier des réformes économiques et fiscales, faire redémarrer l’investissement et assainir l’économie pour sortir le pays de la crise. Pour ce faire, le RNI fait appel, en renfort, à des hommes aux compétences avérées. L’ancien patron de la CGEM, Moulay Hafid El Alamy, a été nommé à la tête d’un département-clé: le ministère de l’industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique. Le nouveau titulaire de ce département est secondé par un ingénieur chimiste et en agroalimentaire, Mohamed Abbou, qui s’occupe du commerce extérieur, un secteur où la pays a accusé un net recul, et d’un ingénieur financier, le jeune Mamoun Bouhadhoud qui aura la charge des petites entreprises et de l’économie informelle. Avec le ministère des finances et celui de l’artisanat et de l’économie sociale qu’occupe un médecin endocrinologue, Fatema Marouane, le RNI contrôle donc l’essentiel des portefeuilles à caractère économique. Pour certains, ceci n’est pas le fruit du hasard étant donné l’expertise des cadres du parti en la matière, tandis que pour d’autres il s’agit d’un recul flagrant de la part du PJD qui a été incapable d’insuffler en près de deux ans au pouvoir un véritable élan à l’économie nationale. Ce qui fait dire à certains analystes, que le RNI tient ainsi les rênes du gouvernement. Aucune décision ne peut plus passer sans le feu vert de Salaheddine Mezouar et son équipe. Le RNI aura tout le loisir pour donner corps à sa nouvelle doctrine, la démocratie sociale, qu’il vient d’adopter lors de son dernier congrès.
Le ministère des affaires générales qui, vu l’étendue de ses attributions, aurait pu constituer un obstacle a été retiré du giron du parti islamiste et remis à un économiste, Mohamed El Ouafa devenu SAP après avoir dirigé le ministère de l’éducation nationale sous les couleurs de l’Istiqlal. Est-ce pour autant la fin des décisions intempestives, non calculées et unilatérales, du chef du gouvernement et de ses ministres PJD qui ont caractérisé les premiers pas de l’Exécutif sortant ? Tout porte à croire que oui.

Après le black-out sur le gouvernement, le temps est aux explications

Il faut dire aussi que le PJD, du moins sa direction, qui ne pèse plus que pour le tiers dans le nouveau gouvernement, s’est quelque peu assagi. A l’opposé, le grand gagnant reste le Maroc qui gagne en stabilité politique et surtout une équipe efficace et efficiente très attendue pour mener à terme, dans de meilleures conditions, les réformes économiques et la mise en œuvre de la Constitution. Et, bien sûr, en plus du RNI, il y a aussi d’autres gagnants, l’Istiqlal en premier qui, après la victoire aux dernières élections partielles à Moulay Yaâcoub et les transformations radicales qu’il a connues, est parti pour s’ériger en leader de l’opposition sans conteste. Le PAM, explique Mohamed Darif, va également gagner en popularité alors que le PJD, qui s’est, chemin faisant, défait des secteurs sociaux qui génère une grande pression social, aura réalisé l’exploit de se maintenir à la tête du gouvernement au moment où le courant islamiste est en recul dans les pays de la région après les piètres résultats de ses deux dernières années au pouvoir.

Le chef du gouvernement aura donc monnayé son poste par de douloureuses concessions sur lesquelles il est appelé à s’expliquer devant les siens. Déjà que certains cadres du parti n’avaient pas apprécié le fait de négocier avec le RNI et encore moins de lui accorder autant de portefeuilles, la grogne s’est amplifiée à mesure qu’avançaient les négociations entre les nouveaux alliés. Abdelilah Benkirane doit bien à ces militants mécontents une explication d’abord sur la nomination de SAP, ces fameux «technocrates» auquels son parti était pourtant foncièrement hostile, sous prétexte de l’obligation de reddition de compte érigée en principe constitutionnel. Le secrétaire général, casquette qu’il aime tant porter dès qu’il est question de faire passer des messages, doit également expliquer pourquoi avoir renoncé à trois ministères aussi importants que les affaires étrangères, les affaires générales et le commerce et l’industrie et surtout pourquoi avoir poussé vers la porte le numéro deux du parti, le président du conseil national Saâd-eddine El Othmani. D’aucuns avanceront qu’en agissant ainsi, il a fait d’une pierre plusieurs coups. Il a d’abord mis sur la touche un redoutable adversaire au sein du parti tout en contentant le tout aussi redoutable négociateur qu’est le président du RNI et en gardant un œil sur le département-clé des finances en la personne du ministre délégué Driss El Azami. Autre question sur laquelle le chef du gouvernement devra rendre des comptes, explique ce cadre islamiste, la nomination de Soumiya Benkhaldoun qui vient renforcer le clan des cadres du MUR au gouvernement. Et cela, sans passer par la procédure mise en place par le parti pour gérer les nominations aux postes de responsabilité. Selon les statuts du PJD, c’est le conseil national qui a décidé, par le biais d’une commission adhoc et non le secrétaire général, qui sera nommé à tel ou tel poste de responsabilité. Cela d’autant que lors de la formation du premier gouvernement, la nouvelle ministre déléguée auprès du ministère de l’enseignement supérieur ne figurait pas en pôle position sur la liste des candidats «ministrables» telle qu’elle a été établie par le conseil national du parti. Ce qui est en soi un coup dur à la démocratie interne dont le parti a jusque-là fait sa fierté. Désormais, même sur ce point qui en faisait une exception, le PJD devient peu à peu un parti comme les autres. Sauf que certains parmi ces «autres» ont déjà fait des avancées considérables en la matière.  Bref, la fronde prend de plus en plus d’ampleur au sein des institutions du parti, parmi les élus, les membres du conseil national et même le reste des cadres et militants. Pour minimiser l’effervescence que connaît le parti islamiste, sa direction met en avant sa rengaine préférée : «L’opinion est libre et la décision est engageante». En d’autres termes, tout va pour le meilleur des mondes, tant que les instances du parti, le secrétariat général ou le conseil national n’auront pas décidé du contraire.    

En somme, entre un RNI qui ne se laissera pas faire et des frondeurs de plus en plus nombreux dans son parti, Benkirane est pris en tenaille. Rien  ne se fera plus sans l’aval du RNI. Le groupe parlementaire cautionnera-t-il les décisions d’un gouvernement dont le parti ne contrôle plus que le tiers des sièges, un gouvernement formé à plus d’un tiers d’anciens alliés du G8, le pire ennemi du PJD? Les jours à venir, notamment lors du débat de la Loi de finances, nous le diront.