Les islamistes lorgnent les droits de l’Homme

Le Forum de la dignité, nouvelle organisation des droits de l’Homme, affiche clairement son référentiel islamique.
Il compte combler les lacunes des autres organisations quand à  la défense
des détenus islamistes.
Le référentiel est la principale pomme de discorde entre le Forum
d’un côté et l’AMDH et l’OMDH de l’autre.

Samedi 11 juin, le congrès constitutif d’une nouvelle association de défense des droits de l’homme a eu lieu. L’événement est passé inaperçu, hormis quelques titres de la presse arabophone qui ont relayé l’information. Des associations de défense des droits de l’Homme, il en existe déjà  plusieurs et le thème des droits de l’Homme est passablement galvaudé avec l’ouverture des cinq dernières années. Mais la nouveauté est moins dans l’appellation du «Forum de la dignité pour les droits de l’Homme» (FDDH), ou les objectifs de cette association, que dans ses références.
Le projet de plate-forme est en effet on ne peut plus clair. Il invoque clairement le référentiel islamique comme source d’inspiration. Tout au long du document, la terminologie utilisée est évocatrice. D’ailleurs, il n’y a qu’à  parcourir la liste des membres du bureau exécutif du FDDH pour se rendre compte de la particularité de cette association. Le premier vice-président, Mustapha Ramid, est membre dirigeant du PJD. Abdelali Hami Eddine est également membre du PJD. Mohamed Talabi est, quant à  lui, membre du Mouvement pour l’unité et la réforme (MUR). Enfin, Mohamed Amine Ragala est le porte-parole d’Al Badil Al Hadari, parti d’obédience islamiste récemment autorisé.
Après les champs politique et syndical, les islamistes seraient-ils en train d’investir le pré-carré des droits de l’homme, jusque-là  chasse gardée des anciens militants de la gauche ? Pour Abdellatif Hatimi, avocat auprès du barreau de Casablanca et président de la FDDH, là  n’est pas la question : « La défense des droits de l’Homme est un domaine très large. Un spectre sans limites. Une association ne peut pas gérer tous les aspects des droits de l’Homme. On se trompe quand on dit qu’il y a beaucoup d’associations des droits de l’Homme au Maroc. Il y en a deux qui sont efficaces et une troisième qui est en stand by ».

Les autres organisations n’ont pas bien défendu les détenus islamistes
Mais pourquoi une association avec un référentiel islamique ? « Le forum n’est pas islamiste. Il a un référentiel islamique qui est clairement cité dans les statuts de l’association. Cela veut dire que nous faisons passer le référentiel islamique avant les conventions internationales.Nous sommes convaincus que les contradictions entre les deux référentiels sont minimes ». L’argumentaire est un peu plus clair mais encore… « Tout en saluant l’énorme travail accompli par les autres associations dans l’évolution de la situation des droits de l’Homme au Maroc, nous avons constaté dernièrement qu’elles n’ont pas pu régler tous les problèmes et, à  chaque fois, elles sont freinées… par leur appartenance politique». L’ombre des détenus des attentats du 16 mai à  Casablanca plane sur la nouvelle association. En effet, plusieurs militants islamistes ont trouvé la réaction des associations de défense des droits de l’homme assez molle face aux « dépassements » commis lors des arrestations et des procès qui ont suivi les attentats.
Est-ce à  dire que les associations existantes ont mal fait leur travail ? « A part l’AMDH, aucune association ne s’est élevée contre ces dépassements… Sur ce plan-là , il y a une sorte de connivence pour fermer les yeux sur les procès des islamistes », accuse M.Hatimi. Faux, répond Abdallah Oualladi, président de l’OMDH. «Juste après les procès des islamistes accusés en marge des attentats de Casablanca, nous avons, dit-il, produit un document de 54 pages o๠nous épinglons les dérives de la justice. Notre mission est d’observer le déroulement des procès et non de soutenir les détenus». Du côté de l’AMDH, le même son de cloche se fait entendre : «Concernant le procès des détenus islamistes, nous n’avons rien à  nous reprocher. Nous avons défendu tous les droits des islamistes même si nous ne partageons pas leur projet de société», explique Abdelhamid Amine, président de l’AMDH.

Pour l’AMDH, seul le référentiel universel compte
Mais si les avis sur les positions des uns et des autres par rapport aux rafles et procès post-16 mai peuvent être conciliables, tel ne semble pas être le cas en ce qui concerne le référentiel adopté. Ainsi, le Centre marocain des droits de l’Homme, qui a remplacé, en 2001, le Centre d’étude pour l’éducation des droits de l’homme, créé en 1999 par Khalid Selmouni Cherkaoui, ex-membre du PJD, se dit contre toute référence autre qu’universelle. «Nous n’avons pas de référentiel islamique et nous sommes contre, d’ailleurs, parce que, en matière de droits de l’homme, seuls les référentiels universels peuvent s’appliquer. Il est vrai que, dans le bureau du centre, nous avons trois membres du PJD mais également trois gauchistes », précise le président du centre. Ces propos de l’ex-militant du parti islamiste sonnent comme un désaveu de la plate-forme du Forum de la dignité d’inspiration islamiste.
Il est à  signaler qu’un précédent existe déjà . La Ligue marocaine des droits de l’homme, née en 1972, et qui est plongée depuis plusieurs années dans un coma organisationnel, avait adopté dans ses statuts un référentiel mixte. L’association, apparentée au parti de l’Istiqlal, se réfère à  la fois aux principes de l’islam et aux conventions internationales des droits de l’homme. Une réelle ambiguà¯té, qu’elle traà®ne comme un boulet, et qui n’est pas étrangère à  la situation dans laquelle elle est empêtrée actuellement.
Pour les autres organisations, qui sont venues après, le choix a été plus nuancé. Ainsi, l’AMDH a vu le jour, en juin 1979, sous l’impulsion de plusieurs militants de gauche. Elle opte dès le départ pour cinq principes clairs : l’universalité des droits humains, la globalité de ces droits, l’action de masse, la démocratie et, enfin, le caractère progressiste de l’association. « Nous acceptons toute personne qui s’engage à  respecter les statuts de l’association ainsi que ces cinq principes », précise Abdelhamid Amine, avant d’ajouter que l’AMDH a pour référentiel unique la déclaration universelle des droits de l’homme et les conventions internationales relatives aux respects des droits humains. « En cas de contradiction entre un principe universel et un autre de la Chariaâ, nous trancherons pour l’universel. Il y a quelques années, nous avions déjà  écarté un président d’une section qui était polygame », continue M. Amine.

L’accusation de politisation lancée par le Forum peut se retourner contre lui
Si le choix de l’AMDH ne souffre aucune ambiguà¯té, c’est parce qu’elle est issue des milieux de la gauche qu’importunait la nature «sacrée» du régime de Hassan II. Si le défunt roi basait son règne sur une conception d’un pouvoir quasi absolu, les militants de gauche lui opposaient un modernisme juridique qui trouvait un appui dans la législation internationale des droits de l’homme. Cette position valut d’ailleurs à  l’AMDH plusieurs tracas, et ce pendant plusieurs années. Son congrès a été interdit deux fois (en mars et en juin 1983) et, jusqu’à  récemment, ses dirigeants ont été traduit en justice (en décembre 2001).
L’OMDH, l’autre grande association de défense des droits de l’homme, quant à  elle, fait allusion, dans ses statuts, à  la spécificité islamique du pays. Cependant, Abdallah Oualladi, président en exercice de l’OMDH, explique que le référentiel de son association reste avant tout universel. « le référentiel islamique se prête à  plusieurs exégèses, alors que les principes internationaux sont l’aboutissement de la civilisation humaine. La Chariaâ peut s’avérer problématique en ce qui concerne la femme, par exemple », se plaà®t à  dire le président de l’OMDH. La raison de ce choix est à  trouver également dans sa création. L’OMDH a été fondé, en décembre 1988, par plusieurs personnalités indépendantes, mais aussi par des partisans venus de divers horizons. « La participation d’un membre de la direction d’un parti dit de l’administration laissait perplexe. L’Etat voulait garder la main haute sur ces partis et les conservateurs avaient peur de la réaction du pouvoir », se souvient Mohamed Aujjar, dirigeant du RNI et membre fondateur de l’OMDH. La création de l’OMDH marquait le début d’une ouverture politique et d’une collaboration entre plusieurs partis et des personnalités à  la crédibilité prouvée. Le passage de Mehdi El Mendjra et d’Omar Azzimane à  la tête de l’OMDH a conféré à  celle-ci une certaine indépendance ainsi qu’une certaine aura. « L’organisation a vu le jour dans des conditions difficiles. Malgré l’hostilité du pouvoir, nous étions la première organisation à  dénoncer les centres de détention secrets», insiste M.Aujjar.
Aujourd’hui, alors que les associations de défense des droits de l’homme semblent avoir acquis une certaine autonomie par rapport à  l’Etat et aux partis, l’avènement du Forum de la dignité pourrait remettre en cause l’indépendance du mouvement des droits de l’Homme. Malgré les dénégations de Abdellatif Hatimi, le caractère islamiste du FDDH est indéniable. L’accusation de politisation que M.Hatimi lance aux associations des droits de l’Homme peut se retourner contre lui. « Nous sommes une organisation des victimes qui comprend toutes les victimes d’avant 1999, aussi bien islamistes, gauchistes que militaires. Nous ne servons de parapluie politique à  personne », souligne Ahmed Sebbar, président du Forum justice et vérité. « Sur le principe, la création d’une association avec un référentiel ne pose pas de problème, même si il est difficile de se référer au corpus religieux quand la tendance mondiale se dirige vers un corpus commun des droits humains, loin de toute idéologie et de toute interférence politique », ajoute M. Sebbar.
Si personne ne conteste le droit pour une association de défense des droits de l’homme d’adopter un référentiel islamique, il est clair que cela risque de poser problème dans l’avenir. Même si aussi bien l’OMDH, l’AMDH que le FJV ont le sentiment du devoir accompli envers les détenus islamistes, une frange par contre des militants des droits de l’homme pense qu’elle est exclue de la dynamique actuelle parce qu’elle n’a pas de porte-parole. « Aucune des associations n’accepterait d’inclure le référentiel islamique dans ses statuts, c’est pourquoi nous créons la nôtre », justifie M.Hatimi. Les positions des uns et des autres sont inconciliables. Dans ce sens, le président du Forum de la dignité aimerait bien que l’Etat l’inclue dans le processus en cours à  travers sa cooptation dans des instances comme le CCDH ou l’IER. L’AMDH et le FJV avaient, eux, refusé d’entamer une telle démarche, arguant du manque d’indépendance de telles institutions par rapport au pouvoir politique… Les stratégies sont déjà  divergentes

De g. à  dr., Abdallah Oualladi, président de l’OMDH ; Abdellatif Hatimi, président du Forum de la dignité pour les droits de l’Homme et Abdelhamid Amine, président de l’AMDH. Les divergences entre le leader du FDDH et les autres portent sur une question de référentiel – islam/valeurs universelles.