«Les grands partis profitent d’un système de rente politique»

Il est diplômé de l’Université Georgetown aux Etats-Unis, qu’il a intégrée après un baccalauréat au lycée Descartes de Rabat. Il est également lauréat de la Pennsylvanie State University où il a décroché un MBA en gestion et administration des entreprises.

Dans le cadre de la préparation des lois électorales, vous avez été reçus, récemment, avec d’autres partis par le gouvernement. Quelles sont les principales propositions de votre parti à ce sujet ?

Nos propositions au gouvernement ne diffèrent pas beaucoup de celles que nous avions déjà mises sur la table en 2015 et même en 2011. En l’occurrence, nous voulons que le gouvernement adopte un certain nombre de mesures qui permettront non seulement de garantir des élections libres et honnêtes mais aussi de définir de nouvelles règles de concurrence entre les partis nationaux en favorisant l’égalité des chances entre eux. Cela n’a pas pu se faire dans le passé avec pour résultat la perte de confiance des Marocains dans les élections. Pour notre parti, le premier objectif des élections est d’inverser cette tendance lourde de désaffection des citoyens vis-à-vis de la politique et de la démocratie.

Concrètement, quelles sont les mesures que vous avez proposées ?

Il y en a plusieurs. D’abord, il faudrait trouver une manière d’assainir les listes électorales pour que les gens en âge de voter puissent le faire sans difficulté. Il faudrait faciliter les procédures d’inscription pour les gens qui ont changé de résidence pour qu’ils puissent voter et se porter candidat. Il y a tout un processus d’inscription et de réinscription dans les listes qui est assez mal géré et qu’il faudrait revoir. La deuxième question concerne les MRE. Elle a été vite évacuée par le gouvernement alors que la Constitution a décrété que les MRE devraient avoir une représentation au Parlement. Le gouvernement continue de leur nier ce droit sous prétexte de difficultés pratiques alors que plusieurs pays l’accordent à leurs citoyens. C’est le cas de nos voisins algériens et tunisiens, c’est aussi le cas de la France et de la Turquie entre autres pays. On continue de dire qu’ils doivent pouvoir s’inscrire sur les listes électorales, voter à partir de leur pays de résidence et se porter candidat sur des listes électorales, également à partir de leur pays de résidence, aux élections législatives. Nous voulons aussi que les mécanismes de contrôle et de sanction soient beaucoup plus efficaces qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent pour prévenir l’usage de l’argent et l’achat de voix. Nous avons également voulu que le seuil électoral porte non seulement sur le seuil de représentativité (Ndlr, qui est actuellement de 6% et que le gouvernement propose de baisser à 3%), mais aussi à un autre seuil, beaucoup plus déterminant, qui permet l’accès au financement public. Ce seuil, d’ailleurs arbitraire, est fixé à 5% des voix et qui fait que 80% du financement public va aux 8 premiers partis et les 20% restants sont répartis entre tous les partis politiques qui participent à l’opération électorale, y compris les 8 premiers partis. Les 80% des aides sont ensuite réparties entre les premiers partis sur la base des sièges obtenus. On demande à ce que tous les partis politiques aient droit au financement public, de manière plus équitable, selon une règle qui profite à tout le monde et non seulement aux 8 premiers partis.

Lesquelles parmi ces propositions ont été prises en compte ou sont susceptibles d’être retenues ?

Certaines mesures que je qualifierais de «cosmétiques» semblent être retenues, aujourd’hui, par le gouvernement, en particulier l’adoption d’un seuil électoral de 3% pour les listes locales. Mais ces mesures restent bien en deçà des attentes de la grande majorité des partis politiques, des acteurs de la société civile et de la plupart de nos concitoyens. Evidemment, les 8 partis qui profitent aujourd’hui du système de rente politique, mis en place du temps de feu Driss Basri, se félicitent des mesures proposées par le gouvernement car, grâce à l’impertinence de ces mesures, ils continueront à profiter de manière indue de leurs privilèges. Mais, dans ces conditions, le grand perdant demeurera le peuple marocain et sa démocratie. C’est pourquoi nous continuons, avec d’autres partis nationaux, à militer pour une véritable réforme électorale. Une réforme qui permettra de réconcilier les Marocains avec la politique et qui les motivera à s’impliquer dans la gestion de la chose publique. Je tiens à vous rappeler ici que le taux national effectif de la participation des citoyens aux élections dépasse à peine 15%. Quelle légitimité démocratique peuvent avoir des institutions élues dans de telles conditions ? Evidemment, nous sommes tous responsables de cette situation mais cette responsabilité revient avant tout au gouvernement et à certains partis hégémoniques pour les raisons que j’ai citées précédemment.

Vous avez formé avec le MDS et Al Ahd un groupement parlementaire qui a soutenu le gouvernement. Etes-vous satisfaits d’avoir soutenu la majorité sans avoir participé au gouvernement ?

Oui et non. Lorsque le gouvernement s’est constitué en 2011, nous avions estimé qu’il était de l’intérêt du pays de soutenir la volonté populaire telle qu’elle s’était exprimée et cela exigeait de soutenir une politique de réformes profondes pour redresser la situation du pays, en particulier en luttant contre la corruption et la gabegie. Par ailleurs, nous avions considéré le programme gouvernemental ambitieux mais tout-à-fait réalisable à condition que le gouvernement s’attelle sérieusement à sa mise en œuvre. C’est pourquoi nous avons soutenu le gouvernement sans même y participer. Malheureusement, sans nier certaines réalisations gouvernementales durant ces quatre dernières années, nous devons admettre que les Marocains ont surtout eu droit à une action gouvernementale décousue et inefficace, à une série de crises et de scandales au sein de la majorité, à une approche bassement politicienne quand il a fallu traiter des dossiers déterminants pour l’avenir du Maroc et à un manque de résultats qui se traduit par les difficultés accrues que connaissent nos entreprises, nos communautés, nos jeunes, et, plus généralement, nos concitoyens. Il est clair que les choses n’ont pas été faciles pour le gouvernement, surtout à cause des lobbys, corporatismes et autres poches de résistance aux réformes. Mais il est incontestable que le gouvernement a manqué de talent, voire de compétences pour maintenir une vision claire de sa mission et atteindre les objectifs qu’il s’est fixés dans son programme.

Quelles sont les réalisations du gouvernement qui sont les plus importantes selon vous ?

Probablement, d’avoir pu entamer la réforme de la compensation et d’avoir aussi pu obtenir des résultats positifs dans la lutte contre le laisser-aller que connaissaient l’administration et certaines institutions de l’Etat. Par ailleurs, certaines politiques sectorielles ont pu atteindre des objectifs assez significatifs. Je pense, en particulier, à la politique des grands chantiers. Des chantiers, cela dit en passant, dont le gouvernement n’est forcément pas l’initiateur mais qui ont progressé au cours de ce mandat. Ce sont des chantiers qui s’inscrivent dans une durée plus longue que le mandat électoral et qui bénéficient du soutien de S.M. le Roi.

Y a-t-il des décisions que vous jugez importantes que le gouvernement aurait dû prendre et qu’il n’a pas prises?

Oui, certainement. Le gouvernement se devait d’accélérer la cadence de ses réalisations, en particulier pour mieux opérationnaliser les dispositions de la Constitution de 2011. Et là, je pense en particulier à la loi relative à la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe. Dans ce sens, j’estime honteux que la politique de réhabilitation de la langue amazighe ait connu une régression durant le mandat de ce gouvernement. Par ailleurs, le gouvernement a pris beaucoup de retard pour mettre en place le cadre légal qui garantit au mieux les droits fondamentaux des citoyens tels que promulgués dans la nouvelle Constitution.

Y a-t-il des domaines où le gouvernement pouvait faire mieux que ce qu’il a fait ?

Bien sûr. Je citerais, avant tout, l’éducation, la santé, l’emploi des jeunes, le développement rural, la lutte contre la pauvreté et la vulnérabilité sociale, l’insécurité, en particulier sur nos routes. Et aussi, de manière générale, nous pouvons relever que tous les chantiers qui nécessitent une approche transversale inter-ministérielle ont été les parents pauvres de la politique gouvernementale. L’exemple le plus patent qui requiert une plus grande marge d’«interministérialité» est celui de la sécurité routière. C’est un domaine qui fait intervenir 7 ou 8 départements ministériels: l’équipement, le transport, l’intérieur, la justice, la santé, le tourisme, l’éducation nationale… Un créneau comme celui-ci aurait mérité une institution transversale. D’ailleurs, on en a parlé dans différents gouvernements, on a parlé d’un commissariat ou d’une agence. Cela ne s’est jamais fait et aujourd’hui on compte près de 4 000 morts par an alors que les pays d’un niveau de développement similaire enregistrent une moyenne de 1 000 décès dans les accidents de la circulation. Et le gouvernement assume une grande part de responsabilité dans ce fléau. Il y a un manque de coordination des politiques publiques qui fait que, malgré les efforts et les énormes dépenses concédées par le gouvernement, on a été incapable de mettre en place une stratégie coordonnée à même de limiter cette hécatombe.

L’action du gouvernement correspond-elle à votre vision, au programme de votre parti et à son projet de société ?

Sur certains objectifs de la politique gouvernementale, il y a certainement des points d’accord. Nous sommes partis, comme j’ai dit, sur la base d’un gouvernement réformateur, qui va lutter contre la corruption, contre l’économie de rente, qui va ouvrir la possibilité à l’entreprenariat, qui va favoriser la compétitivité de l’entreprise et encourager l’investissement. Le gouvernement a essayé d’aller dans cette voie, mais les résultats n’ont pas été au rendez-vous, parce que les politiques du gouvernement en ce sens n’ont pas été assez ambitieuses. Et la mise en œuvre de ces politiques a été un peu cafouilleuse. Toute la politique du gouvernement a été pendant longtemps hypothéquée par des crises stériles et les différents mini-scandales qu’il y a eu tout au long de ce mandat. En réalité, notre parti milite pour un projet de société plus émancipateur, plus moderne, plus ouvert et pour un gouvernement plus efficace, plus démocratique et plus respectueux des droits des citoyens.

Quelles sont vos attentes du futur gouvernement ?

Nous attendons de lui d’entamer réellement les réformes dont notre pays et nos concitoyens ont besoin. Et rien de moins. Ce qui nous tient à cœur c’est d’abord de faire en sorte que les dispositions de la Constitution soient opérationnelles. Lorsqu’on parle, par exemple, de la question amazighe, pour nous ce n’est pas seulement une question de langue et de culture. Pour nous, il faut trouver dans l’espace public la juste place de ce vecteur identitaire qui appartient aujourd’hui à tous les Marocains et qui est à la base d’un certain renouveau non seulement sur le plan culturel mais également social et économique. C’est une réconciliation qui va ressortir la force de tous les Marocains qui est dans leurs racines, dans leur identité, dans leur vision du futur, leur ouverture sur le monde où la diversité est une valeur recherchée… C’est pour nous un chantier fondamental. Tout comme l’est celui de la régionalisation. Le gouvernement a géré ce dossier, jusqu’à présent, surtout sur le plan formel, il a mis en place des lois et des conseils régionaux. Mais, est-ce que le Maroc est aujourd’hui conscient de la portée de ce projet ? Est-ce qu’il s’inscrit déjà dans un projet de Maroc des Régions? Est-ce que chaque Marocain raisonne en termes de sa région et comment il peut contribuer à son évolution ? Le Maroc sera fort si ses régions sont fortes par l’action des Marocains. Ce chantier doit être mieux géré et mieux expliqué aux citoyens.

Vous avez évoqué dans le passé, avec le MDS et le MP, un projet d’alliance ou d’union de partis, ce projet est-il toujours d’actualité? Est-ce qu’il est faisable aujourd’hui ? Pour l’instant, la loi sur les partis de 2011 a rendu les unions de partis difficiles et peu intéressantes sur le plan électoral. Dans un champ politique tel que le nôtre, les unions de partis favorisent les grandes orientations politiques tout en préservant cette diversité que certains appellent balkanisation, mais qui est une richesse pour le pays. C’est une forme de gestion de la diversité des opinions publiques et l’agglomération de ces petits partis dans des unions de partis plus grands et moins nombreux est un processus naturel inéluctable qui doit prendre le temps de mûrir et d’arriver à terme. D’ici là, il faut qu’il y ait des mécanismes qui permettent aux forces politiques de se fédérer autour de programmes. Or, les unions de partis telles qu’elles ont été mises en place par la loi sur les partis est un mécanisme assez stérile parce que les règles font que personne ne s’y intéresse. D’ailleurs, c’est pour cela que lors des élections de 2015, le ministère de l’intérieur a essayé à la dernière minute d’amender cette loi en mettant en place un nouveau mécanisme, l’alliance des partis qui est beaucoup plus souple et plus facile à utiliser. Pour ces élections, c’est un peu différent parce qu’il y a l’enjeu du financement public qui n’était pas présent aux élections locales. Ce financement dépend des résultats que vont obtenir les partis. Nous avons donc soumis au gouvernement des propositions d’amendement de la loi et nous espérons qu’il en sera tenu compte. A ce moment-là, nous pourrions envisager d’unir nos forces pour les élections et de présenter des listes communes avec ces partis, voire avec d’autres partis.