Les femmes écartées des listes électorales locales

Selon les premiers indices, le nombre de candidatures féminines aux listes locales sera très faible.
A l’Istiqlal, trois à quatre femmes têtes de listes seulement.
Silence absolu du côté du PPS, du RNI, du Mouvement populaire
ou même
du PJD.
Facteurs mis en cause : effet pervers de la liste nationale, réticences
des partis ou encore manque d’implication des femmes.

Liste nationale, quota de participation féminine au Parlement, femmes têtes de listes…, tout le monde se souvient des élections 2002 où, contrairement aux années précédentes, les partis politiques avaient fait de la participation des femmes un de leurs chevaux de bataille. Cinq ans plus tard, pourtant, tout cela n’a pas véritablement changé la donne. La participation des femmes aux listes locales reste désespérément faible.

Alors que les principaux partis s’apprêtent à publier leurs listes de candidats aux législatives du 7 septembre, les premiers indices font état, en effet, d’un nombre extrêmement réduit de candidatures féminines au niveau des circonscriptions locales. «Une vingtaine de militantes ont présenté leur candidature, et nous avons tranché pour deux d’entre elles», indique Latifa Bennani Smirès, membre du comité exécutif de l’Istiqlal. Selon cette dernière, deux ou trois autres candidates devraient être sélectionnées pour occuper des têtes de listes au niveau des circonscriptions locales. Un chiffre bien maigre, qui prend toutefois des allures de record lorsqu’on le compare à celui des autres formations politiques.

Fatma Moustaghfir, membre du bureau politique du Mouvement populaire, indique que, pour le moment, seules deux femmes devraient représenter le parti haraki au niveau local, en l’occurrence Fatna El Khiel dans la circonscription du Gharb, et Wafae Laraki à Fès. Pendant ce temps, au PPS, où l’on annonce que trois ou quatre militantes devraient occuper des têtes de listes, notamment à Tétouan, avec Sabrina Hamina, ou dans l’Oriental, le parti risque de devoir revoir le chiffre à la baisse, la candidature d’Asmaa Chaâbi étant désormais sujette à caution. En effet, présentée à l’origine comme la tête de liste potentielle de l’ancien parti communiste dans la ville des alizés, la maire d’Essaouira a ensuite été citée comme la probable numéro deux de la liste dirigée par son père, Haj Miloud Chaâbi, lui-même élu sous l’étiquette PPS à Essaouira en 2002. A l’heure où nous mettions sous presse, interrogé sur la question, le concerné, en froid avec le PPS depuis quelques années, confirmait qu’Asmaa Chaâbi devrait bien l’accompagner en tant que numéro deux de sa liste, mais annonce toutefois qu’il ne choisira de se présenter – au nom d’un parti ou en tant que sans appartenance politique – qu’à la mi-juillet…

Au PSU, les femmes ont réclamé un minimum de 10% des listes locales
En attendant, au RNI et au PJD, le silence est de mise tant que le processus n’est pas achevé. Aucune femme n’est encore mentionnée pour le premier, tandis qu’un seul nom émerge chez le second : Souad Boulaïch, qui devrait se présenter dans la circonscription de Fahs-Anjra, qui reprend une partie de l’ancienne circonscription de Fahs Beni Makada, territoire de la députée sortante Fatna Belahcen… Pendant ce temps, au niveau de l’union PSU-Congrès national ittihadi et PADS, si l’on sait que le nombre de circonscriptions disponibles a été divisé, tant bien que mal, entre les trois formations, le nombre de listes locales dirigées par des femmes reste inconnu. Cela sachant que les femmes du PSU ont réclamé un minimum de 10% au niveau des listes locales. Cette demande est-elle toutefois applicable au sein d’une alliance encore fragile ? Rien n’est moins sûr.
Mais, les bras de fer se poursuivent aussi au niveau des listes nationales, à l’exception du PPS. «J’ai terminé mon travail, je vais le proposer aux camarades responsables. C’est certainement à l’occasion de notre conférence de presse que nous aurons la possibilité d’annoncer tout cela», promet Ismaïl Alaoui, secrétaire général de l’ex-parti communiste, qui, tout en reconnaissant que Nouzha Skalli, Gajmoula Bent Abbi, Aïcha El Korch et Charafat Afailal font partie des candidates considérées, se refuse à livrer des noms.

Quel que soit le parti, la sélection des candidates ne se fait pas sans remous. Dans les formations assurées d’obtenir les 6% nécessaires pour prétendre à des sièges au sein de la liste nationale, les têtes de listes sont particulièrement prisées puisqu’elles offrent les plus grandes chances d’accéder au Parlement. Au PPS, c’est le numéro un du parti qui s’est retrouvé avec la patate chaude. A l’Istiqlal, on prévoit de mettre en œuvre les grands moyens pour départager ces dames, le 30 juin prochain : «C’est le conseil national qui va trancher sur la liste nationale, et ce sont les conseils locaux et régionaux qui vont statuer concernant les autres listes», indique Latifa Bennani Smirès.

Les alliances entre petits partis posent un problème de hiérarchie dans les listes
Le même jour, le PJD prévoit de finaliser sa liste via une rencontre au niveau de sa commission nationale chargée des accréditations, qui choisira les représentantes du parti parmi les 130 candidates présélectionnées au niveau des régions. Le Mouvement populaire, lui, pourrait s’accorder une à deux semaines de plus pour finaliser ses listes, le temps de finir de trancher au niveau des circonscriptions où les prétendants à la candidature sont encore trop nombreux. Au RNI, le mode de sélection des candidates reste encore inconnu.
Toutefois, les difficultés ne se limitent pas aux formations plus ou moins assurées d’atteindre la barrière des 6%. Ainsi, les sections féminines du PSU, du CNI et du PADS, qui se sont vu donner pour mission de déterminer la liste nationale de l’union peinent à se mettre d’accord. Après avoir décidé de partager les trente sièges de la liste en trois séries de 10, les militantes achoppent sur l’ordre dans lequel les noms devraient figurer.

Une chose est sûre, indépendamment des partis, le déséquilibre est aujourd’hui flagrant dans la distribution des candidates entre les listes locales et les listes nationales avancées par les partis. La liste nationale se serait-elle retournée contre les femmes ?

Mise en place pour la première fois en 2002, cette liste réservée aux femmes via un accord symbolique entre les partis (puisque des hommes peuvent tout aussi bien y figurer), distribue trente sièges parlementaires aux différentes formations politiques en fonction de leur performance aux élections législatives, auxquels sont venus s’ajouter cette année-là cinq femmes parlementaires élues sur liste locale. Aujourd’hui, cinq ans après sa mise en place, la liste nationale présente un bilan plutôt honnête : «L’expérience pendant une législature a été positive car le travail des femmes a été notoire à tous les niveaux, aussi bien au niveau des commissions que dans les questions orales, les projets de loi, ou la diplomatie parlementaire», indique Souad Krafess, députée RNI.
Cela dit, au-delà des trente sièges que la liste réserve aux femmes, la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué. «La participation aux élections au niveau local a des rituels auxquels la femme n’est pas adaptée», explique Fatma Moustaghfir, qui souligne que ce n’est qu’une fois que les citoyens auront compris ce qu’est le travail de parlementaire qu’ils comprendront que les femmes peuvent assumer de telles responsabilités. Ailleurs, des militantes soulignent que les formations politiques sont, en grande partie, responsables de l’absence des femmes au niveau des listes locales. Manque d’encadrement, absence de poids au niveau des prises de décision… malgré l’existence de quotas dans les organes dirigeants, la liste des reproches est longue, et cela d’autant plus que de nombreuses femmes dénoncent la pratique du deux poids, deux mesures envers les militantes : listes nationales remplies au hasard par tirage au sort, ou avec des proches parentes de membres influents des partis, et ce aux dépens des militantes les plus compétentes, alors que les candidatures locales – souvent masculines – font l’objet de la plus grande attention. L’une des militantes interrogées, élue sur liste locale depuis 1997, va jusqu’à souligner que des collègues de son parti ont même essayé de l’envoyer se présenter sur la liste nationale pour libérer sa place au profit d’un collègue homme, alors que la règle adoptée pour les parlementaires de sa formation était que les candidats sortants avaient la priorité au niveau de leurs circonscriptions.

Plusieurs militantes interrogées indiquent aussi que le problème trouve ses racines au niveau du mouvement féminin lui-même. En effet, divisées en décembre dernier à l’occasion du débat sur l’élargissement de la liste nationale, qui s’était soldé par un échec, ces dernières n’ont pas regroupé leurs forces pour exiger des partis une plus grande présence au niveau local. D’autres considèrent que les causes du mal sont plus anciennes. «Les femmes ont commis une erreur en ne commençant pas à réfléchir dès 2002 de manière à renforcer cet acquis», indique Fatna Khiel, une des rares élues sur liste locale.

Cette dernière souligne que le manque se situe aussi au niveau de l’insuffisante préparation aux élections : «En politique, il faut avoir une vision à long terme, et l’action est permanente ; c’est tous les jours que les gens vont à l’hôpital, que les jeunes filles ne vont pas à l’école, que les gens n’ont pas l’eau potable. Et la politique repose justement sur ce travail de proximité pour résoudre les problèmes quotidiens de la population. C’est un travail de longue haleine, et c’est un travail d’accompagnement», insiste-t-elle. Une analyse qu’approuve Ismaïl Alaoui, qui prend pour référence… la députée istiqlalienne d’Anfa, Yasmina Baddou : «Je lui tire mon chapeau. C’est une personnalité politique qui fait beaucoup de travail de proximité, qui est toujours présente dans sa circonscription, et qui certainement va cueillir une nouvelle fois les fruits de sa présence».

Ainsi, quatre ans après l’expérience cuisante des communales de 2003 à la suite desquelles seules 127 femmes ont été élues au niveau des communes – pour 23 689 mandats disponibles -, les militantes semblent avoir encore du mal à s’organiser pour prendre leur part de représentation politique. Sauront-elles au moins en tirer la leçon pour les prochaines communales ?