Les enjeux de la bataille dans les sept grandes villes

La participation symbolique du PJD a fait de l’USFP et de l’Istiqlal
les grands favoris de ces communales.
Le MP, le RNI et le PPS auront leur part du gâteau et arbitreront les duels
USFP/PI.
En raison du scrutin de liste, le jeu des alliances sera déterminant dans
la désignation des maires.

Avant les événements tragiques du 16 mai, les communales du 12 septembre 2003 promettaient d’être des élections passionnantes et très disputées qui mettraient aux prises les islamistes du PJD et les partis de gauche. L’enjeu était la présidence des conseils des grandes villes du pays. Après le 16 mai et la décision d’une participation limitée du PJD, ce choc politique n’aura pas lieu et la gestion des grandes agglomérations urbaines du pays échappera au PJD.
Aussi, l’enjeu électoral des élections dans les villes de plus de 500 000 habitants se réduit-il à des duels entre l’USFP et le Parti de l’Istiqlal, arbitrés par le RNI, le MP, le PPS, l’UC voire le PJD dans certains cas. Mais certaines villes, comme Salé et Tanger risquent d’échapper à ces deux partis rivaux.
De toute évidence, cette configuration politique n’enthousiasme pas outre mesure les électeurs. Si on excepte les derniers jours de la campagne électorale marqués par de grands meetings, le contact direct sur le terrain et quelques débats télévisés de qualité, la campagne électorale aura été morose, froide et peu créative. Cela dit, quelles sont les chances de succès des uns et des autres et dans quelle mesure ces élections permettront-elles de renouveler les élites locales ?

Fès ou le Jurassic Park politique
La capitale spirituelle du pays, Fès, dont l’histoire politique est rythmée par l’alternance entre l’USFP et le Parti de l’Istiqlal, n’échappera pas à la règle à l’occasion de ces élections. Certes ces deux formations politiques, qui ont dirigé la ville sans interruption depuis les toutes premières communales du 29 mai 1960, sont meurtries par les dissensions internes qui ont marqué la désignation des têtes de listes, mais, même si elles semblent en perte de vitesse en termes d’implantation populaire, elles garderont probablement la main sur la ville. Le PJD, qui pouvait sérieusement les bousculer et constituer une alternative politique, et qui avait raflé près du quart des voix exprimées lors des législatives du 27 septembre, ne se présente que dans trois des cinq arrondissements de la ville. Il pourra néanmoins faire pencher la balance du côté de l’Istiqlal lorsque le jeu des alliances imposera sa loi.
Il faut dire que les socialistes fassis se sont âprement déchirés lors de la désignation des têtes de listes. Le secrétaire provincial du parti, Mohamed Jawhar, a dû démissionner pour pousser la direction nationale à prendre en considération les choix faits localement par ses camarades. Il n’a eu gain de cause que partiellement. En compensation, il a été désigné deuxième sur la liste conduite par le président de la Communauté urbaine de Fès, Abderrahim Filali Baba, qui rempile et brigue la présidence du Conseil de la ville.
Les istiqlaliens, eux, ont senti le vent tourner et ne veulent en aucun cas rater le coche. Dans ce dessein, ils ont fait appel à leurs grosses pointures. La candidature du septuagénaire Abdelhak Tazi ne surprend guère, puisqu’il se présente dans son fief électoral. Par contre, celle de l’octogénaire M’hamed Douiri, éternel rival de M’hamed Boucetta à la tête du parti, qui sort de sa paisible retraite pour conduire les troupes istiqlaliennes à Fès, est une grosse surprise.
M. Douiri a probablement la présidence du Conseil de la ville en ligne de mire. On peut penser qu’il souhaite finir sa carrière politique en beauté. A moins de céder la place à Hamid Chabat, locomotive électorale du parti à Fès. M. Chabat avait effectivement récolté 14 787 voix lors des législatives du 27 septembre et s’était classé premier devant le PJD. Ce n’est d’ailleurs pas un inconnu puisqu’il est président de la commune de Zouagha, député et secrétaire général adjoint de l’UGTM. Il se peut aussi que M. Douiri fasse jouer son droit d’aînesse, poussant ainsi M. Chabat à jouer le rôle de lièvre électoral.

L’USFP part favori à Marrakech
A Marrakech, le scénario est inverse. C’est l’Istiqlal qui est en difficulté et l’USFP en passe de rafler la mise. Les istiqlaliens sortent divisés de leurs querelles pour les têtes de listes. Les trois députés du parti dans cette ville, M’hamed El Khalifa, Jilali Aït Bouali et Ahmed Khalil Boucetta sont candidats, et têtes de listes pour les deux premiers. Cela ne s’est pas fait sans difficulté. A titre d’exemple, M. Boucetta s’est incliné devant la volonté farouche de M. El Khalifa de conduire la tête de liste du parti à Marrakech Ménara et a dû se contenter de la deuxième place.
Face à ce trio, l’USFP a aligné également ses trois députés marrakchis : Abderafiie Jouahri (ex-président de l’Union des écrivains du Maroc et membre du bureau politique), Driss Abou Al Fadl (président de l’Association des barreaux du Maroc) et Mohamed Lakhsassi. Les socialistes ont cependant deux longueurs d’avance sur les istiqlaliens. Ils avaient d’abord cartonné, lors des dernières législatives, en obtenant 26 % des voix exprimées dans la ville ocre, contre seulement 13% pour le PI. De plus, s’il y a une ville où les socialistes sont unis et sereins, c’est bien Marrakech. L’alternance locale pourra donc jouer en leur faveur.
Mais une alliance entre l’Istiqlal, le PJD (présent dans deux arrondissements sur cinq) et l’UC n’est pas totalement exclue et pourrait complètement changer la donne… A moins qu’un accord-package n’intervienne entre l’USFP et le PI englobant Fès et Marrakech et, pourquoi pas, d’autres villes.

Casablanca : les alliances seront nécessaires
Quant à Casablanca, son attrait sur les poids lourds des partis politiques a été irrésistible. Ministres, chefs de partis ou dirigeants de premier plan, députés en très grand nombre et hommes d’affaires, ont choisi de jeter leur dévolu sur la métropole économique du Royaume. D’autant plus qu’il y a de la place pour beaucoup de monde : 131 postes pour le conseil de la ville et 254 pour les conseils d’arrondissements.
L’avantage avec le mode de scrutin proportionnel de liste, en vigueur à Casablanca et dans les villes de plus de 250 000 habitants, c’est que la plupart des têtes de listes, à la condition de réunir 3% des voix exprimées localement, seront élues.
Les seize têtes de listes de l’USFP, de l’Istiqlal et du PJD sont quasiment assurés d’être élus. Mais une question reste posée et sera déterminante pour la désignation du président du conseil de ville de Casablanca : combien de candidats sur leurs listes seront-ils également élus ? Selon toute vraisemblance, le futur maire de la ville blanche sera usfpéiste ou istiqlalien. L’USFP a déjà désigné Khalid Alioua comme candidat du parti à ce poste, et ce malgré les protestations véhémentes et la grogne des militants ittihadis casablancais.
Pour l’Istiqlal, ils sont cinq candidats en lice : Karim Ghellab, Yasmina Baddou, Ahmed Kadiri, Fihr El Fassi Fihri (fils de Abbès El Fassi) et l’inénarrable et champion toutes catégories du cumul des mandats : Abderrazzak Afilal. Il reviendra au Comité exécutif du parti de trancher et de choisir entre les cinq postulants. Karim Ghellab a néanmoins de fortes chances de l’emporter.
Mais comme aucun parti ne pourra avoir la majorité à lui seul, il faudra bien nouer des alliances avec d’autres partis. Et là, tout peut arriver. Signalons enfin que le fléau de la transhumance continue de faire des ravages. Ainsi, après avoir transité par le MDS et le RNI, Nasreddine Doublali arbore aujourd’hui les couleurs du PSD dans l’arrondissement de Sidi Belyout !

Agadir : trois partis dans un mouchoir de poche

A Agadir, l’USFP domine politiquement la ville depuis 1976. Un exemple entre mille pour démontrer la puissance électorale de ce parti dans la capitale du Souss : lors des législatives du 27 septembre, Abderrazzak Mouisset a été élu avec 32 887 voix, soit 31,77% des voix exprimées, c’est-à-dire qu’un électeur sur trois qui a voté a plébiscité M. Mouisset. Son concurrent immédiat, Brahim Zerkdi (MP), n’avait obtenu que 13 922 voix , soit 13,45% des voix exprimées !
La guerre fratricide entre partisans de Mohamed Bouzidi et ceux de Tariq Kabbage pour la tête de liste USFP à Agadir a affaibli le parti et risque de lui coûter quelques milliers de voix, puisqu’une partie de l’appareil local du parti n’a pas accepté l’arbitrage du bureau politique en faveur de M. Kabbage.
Si l’USFP, même affaiblie, reste la première force politique de la ville, les deux principaux concurrents de Tariq Kabbage seront un homme d’affaires, Brahim Zerkdi (MP) et le notable RNI d’Agadir, Lahcen Bijdiguen, député, armateur, président de la Chambre de pêche maritime de l’Atlantique Centre. Les trois hommes se retrouveront certainement au conseil de la ville d’Agadir. L’USFP part favori, mais des surprises ne sont pas à écarter. Quant au PJD, il ne présente aucune liste dans cette ville.

Salé : entre l’Istiqlal et le MP, le PJD peut jouer les trublions
Dans la ville des corsaires, Salé, le jeu électoral est très ouvert. Les candidats se valent, mais deux d’entre eux sortent du lot et peuvent demain être, l’un ou l’autre, maire de cette ville. Il s’agit du promoteur istiqlalien, Mohamed Aouad et de son collègue président du groupe parlementaire du MP à la Chambre des Représentants, Driss Sentissi. Ce dernier avait réalisé un score électoral de 18 361 voix, soit 14% des voix exprimées dans cette ville. Si l’USFP a réussi à faire élire deux députés à Salé (Seddik Zniber et Nasser Hajji), pour ces communales, Jamal Aghmani, personnalité socialiste, aura fort à faire face à MM. Sentissi et Aouad.
Cela sans parler des gros bataillons «péjidistes». N’oublions pas justement que le parti de Abdelkrim Khatib avait réalisé de bonnes performances électorales avec 15,57% des voix exprimées et a fait élire deux députés dans cette ville : Abdelilah Benkirane et Abdelkader Amara. Aujourd’hui, le PJD est présent dans quatre arrondissements sur les cinq que compte Salé. Il peut donc parfaitement coiffer tout le monde au poteau et remporter le nouveau conseil de la ville.

Rabat : le Mouvement populaire menace, l’USFP sort l’artillerie lourde
Dans la capitale du Royaume, le paysage politique semble un peu mieux structuré. Bastion électoral de l’USFP, cette ville peut parfaitement rester sous le contrôle de ce parti. Rappelons que lors des législatives du 27 septembre, le parti de Abderrahmane Youssoufi avait remporté presque le quart des voix exprimées à Rabat. Pour les communales, un trio de choc mène les troupes socialistes : Driss Lachgar , Abdelhadi Khaïrat et Abdelkader Baïna.
Face à l’USFP, le président sortant de la communauté urbaine, Omar Bahraoui (MP), ne facilitera pas la tâche aux socialistes, puisqu’il avait remporté la circonscription de Rabat-Chellah avec 11 786 voix et s’est même payé le luxe de se classer premier devant M. Lachgar. De plus, s’il parvient à arracher le soutien du PJD, qui se présente dans trois sur les cinq arrondissements que compte Rabat, il pourra prétendre à la présidence du conseil de la ville.
On ne peut ici passer sous silence la dynamique campagne menée par Nabil Benabdellah, membre du bureau politique du PPS et ministre de la Communication, dans l’arrondissement d’Agdal, ainsi que la candidature surprenante de Fawzi Chaâbi, le fils de Miloud Chaâbi, à la tête de la liste du PPS à Souissi. Le poids électoral du PPS déterminera alors ses prétentions et le mettra en position de monnayer son soutien à l’USFP.

Tanger : que le meilleur gagne !
A Tanger, les choses ont considérablement été simplifiées par l’absence de toute candidature du PJD et l’interdiction faite aux «barons électoraux» de se présenter aux Communales. Du coup, la ville qui connaîtra le renouvellement le plus large de ses élus locaux sera Tanger. Les grands partis ont des chances égales d’obtenir la présidence du conseil de cette ville puisque les têtes de listes, tous partis confondus, sont inconnus du grand public, à l’exception peut-être de l’unique député USFP de la ville, Mohamed Bekkali Tahiri.
Enfin, il convient de conclure en soulignant que le jeu des alliances sera indéniablement décisif dans la désignation des maires des grandes villes du pays, puisque aucun parti ne pourra remporter à lui seul la majorité. Les futurs conseils de ville, des conseils d’arrondissements et des conseils communaux risquent bien de ressembler à des mosaïques politiques. La cause réside dans le mode de scrutin proportionnel de liste qui ne favorise pas l’émergence de majorités homogènes. Les tractations de coulisses et les négociations entre les partis auront alors de beaux jours devant elles.