Les damnés du bagne de Tagounit : 1 000 jours de détention sans raison valable

Entre décembre 1971 et mars 1972, 215 personnes ont été raflées, à  Casablanca, en marge du sommet de la Conférence islamique qui devait se tenir au Maroc.
Du commissariat du Maà¢rif à  Tagounit, en passant par Dar El Hamra, 2 ans et 8 mois de détention.
Seulement 77 dossiers d’indemnisation déposés sur 215.

« Il y avait des jeunes, des vieux, des enfants, cela fait 37 ans, et nous nous demandons toujours pourquoi», Mohamed Ouannass cherche juste à savoir, mais personne ne peut lui expliquer pourquoi. Aujourd’hui marié et père de cinq enfants, il était un jeune lycéen de 17 ans lorsqu’il a été arrêté en 1971. Emprisonné pendant plus de deux ans au bagne de Tagounit, ce dernier peut, aujourd’hui, s’estimer relativement chanceux par rapport à ses co-détenus : le 14 avril dernier, il a fait partie des anciens de Tagounit reçus par le président du Conseil consultatif des Droits de l’homme (CCDH), Ahmed Herzenni, dans le cadre de l’application des recommandations de l’Instance équité et réconciliation (IER). «On nous a indemnisés, chacun a eu droit à 250 000 DH plus une couverture médicale à vie», expliquent ses anciens compagnons.
Aujourd’hui, ils sont 62 à avoir été indemnisés pour  violations des droits de l’homme dont ils ont été victimes durant plus de deux ans dans la prison de Tagounit, un coin perdu à 33 km de Mhamid El Ghizlane. 77 dossiers ont été traités par l’IER, dont 62 ont bénéficié d’indemnisations et 15 sont toujours en instance, le temps de compléter leurs dossiers. Toutefois, les 138 anciens détenus restants, qui n’ont pas réclamé leurs droits auprès du CCDH dans les délais, ne seront vraisemblablement pas indemnisés. «La nouveauté dans ce dossier c’est que les personnes ayant déposé leurs dossiers après le délai ne seront jamais remboursées», souligne Mohamed Sebbar, président du Forum vérité et justice (FVJ). Du côté du CCDH, que le sujet dérange visiblement, l’on explique qu’en l’absence d’une liste des victimes, il est impossible de prendre contact avec elles.

Incarcérés sans jugement
Qui sont ces anciens prisonniers ? Victimes de disparitions forcées, ils sont moins connus que d’autres anciens de Tagounit, comme le groupe Bnou Hachem. Leur délit ? Etonnamment aucun sauf peut-être celui de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment ! Cela s’est passé en décembre 1971, en marge des préparatifs de la première conférence islamique, qui devait avoir lieu à Casablanca. Les autorités ont procédé au nettoyage de la ville, aussi bien sur le plan urbain qu’humain puisqu’il était question de ramasser clochards, vagabonds, mendiants et SDF. Selon le rapport officiel de l’IER, 215 personnes ont ainsi été interpellées dans la rue. Il s’agit de personnes ordinaires qui n’appartenaient ni à un mouvement politique, ni à un syndicat, ni à une association. Le «nettoyage» aurait été fait sur ordre du caïd et du gouverneur qui en aurait reçu l’ordre du Général Oufkir, à l’époque ministre de la défense.
Pour les 215 victimes, les arrestations se sont faites dans des circonstances différentes, beaucoup ont été arrêtés chez eux. On parle de règlements de comptes. «J’étais à la maison, quelqu’un m’attendait devant la porte», explique Driss Adan, un ancien ouvrier, lors d’une rencontre avec La Vie éco. «Je rentrais du marché de poisson, on m’a emmené à l’arrondissement du coin et ensuite au commissariat du Maârif», raconte Mostapha Rafaa, un ancien marchand ambulant. Mohamed Ouannass, lui, a une autre histoire : il était épris d’une jeune fille qui, selon lui, plaisait à un inspecteur de police. «Le jour de mon arrestation, j’étais avec elle, ils sont venus, ils m’ont embarqué de force dans une voiture».

Une recommandation spéciale de l’IER pour les indemniser
Pourquoi ce groupe de jeunes a-t-il fait objet d’arrestations? On l’ignore jusqu’à présent. Selon Mohamed Hacine du Forum vérité et justice, plusieurs hypothèses circulent à ce sujet: «En Amérique latine, il existait ce qu’on appelle “les Escadrons de la mort”, des personnes capturées dans des circonstances mystérieuses, victimes de violences et par la suite entraînées pour commettre des brutalités à leur tour. Selon des rumeurs, ces jeunes personnes étaient destinées à subir le même sort, mais personne ne peut vérifier la véracité de cette hypothèse».
Le dossier des victimes de Tagounit n’a commencé à bouger réellement qu’en 2003, soit 30 ans après. Des responsables du CCDH et des ONG des droits de l’homme ont mené une enquête sur place, à Tagounit. «Selon les autorités, le centre de détention de Tagounit n’existait pas. Rien n’est mentionné sur notre casier judiciaire. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de procès», explique Mohamed Ould Ghazala, ancien détenu.
Les circonstances de leur arrestation et de leur incarcération posent encore problème. En effet, selon l’article 5 de l’IER, la disparition forcée est par définition liée à l’implication de la victime dans une activité politique, syndicale ou associative, ce qui n’était pas le cas des 215 détenus.
Du coup, ces derniers étaient été exclus d’une possibilité d’indemnisation. «Nos dossiers ont été refusés au début», explique Mohamed Ouannass dont le dossier a été rejeté, dans un premier temps, par le CCDH, dans la mesure où il n’avait aucune appartenance politique.
Il a été question ensuite de formuler une recommandation spéciale pour traiter les dossiers des 215 détenus de Casablanca et reconnaître qu’ils sont victimes de disparition forcée. En juillet 2007, le Forum vérité et justice et d’autres associations des droits de l’homme ont organisé une caravane pour amener l’Etat et les organismes concernés à réparer cette injustice.
C’est à la suite de toutes ces actions que certains des damnés de Tagounit ont pu prétendre à compensation. Reste les autres, les 138 autres dont on n’a aucune trace. Le problème est que le délai de forclusion a expiré.