Les chabibas des partis reprennent le chemin de la rébellion

A l’Istiqlal comme à  l’USFP, les sections jeunesse donnent de plus en plus de fil à  retordre aux aînés. Celles du PJD et du Mouvement populaire semblent plutôt dociles, pour l’instant. Le RNI et le PAM n’avaient pas de chabiba jusqu’alors, mais ils viennent de décider d’en créer.

En un peu moins de deux ans, les chabibas des partis politiques ont pris de l’importance. Beaucoup d’importance. Hier considérée comme un simple accessoire, au mieux un faire-valoir, la jeunesse est aujourd’hui au centre de l’organisation des partis politiques et joue parfois même les premiers rôles. La loi organique des partis politiques oblige certes à une plus grande implication des jeunes dans les instances décisionnelles, mais ce n’est pas seulement cela. C’est surtout pas moins de 30 sièges au Parlement et fort probablement un quota confortable dans les futures communes et régions, réservés aux jeunes, qui appâtent les partis. C’est dire combien les jeunesses sont devenus un enjeu électoral de taille. Et les jeunes en sont conscients.
Ce n’est pas une règle générale, mais, ici et là, les jeunes des partis ont commencé à donner de la voix. Et ce n’est pas pour plaire à leurs aînés. En effet, confirme Abdelkader El Kihel, secrétaire général de la jeunesse istiqlalienne, «beaucoup au parti n’apprécient pas que la jeunesse prenne des positions. Ils ne voient pas non plus d’un bon œil que la jeunesse sorte du cadre stéréotypé dans lequel ils l’ont cantonnée, c’est à dire un soutien sans faille aux décisions des aînés et une propension à recevoir et exécuter, sans les contester, les ordres des grands». Il faut dire qu’en la matière la jeunesse istiqlalienne a donné l’exemple, ces dernières années, et continue de le faire.

Récemment, elle a sévèrement critiqué les velléités de certains dirigeants d’évincer la démocratie interne à l’occasion du choix du secrétaire général et des membres du comité exécutif, prévu le 23 septembre. Bien plus, affirme le député et secrétaire général de la chabiba, cette dernière a laissé ses marques lors du dernier congrès du parti. Les jeunes ont été soit à la tête soit dans les bureaux de 8 parmi les 14 comités préparatoires du congrès.

L’Istiqlal et l’USFP en éclaireurs

En somme, affirme M. El Kihel, «désormais, les positions de la jeunesse gênent la direction du parti. C’est le moins que l’on puisse dire». Ce qui fait dire à Khalid Achibane, ancien membre du cabinet au ministère de la jeunesse et membre du comité préparatoire du congrès constitutif de la jeunesse PAM, que «ce qui s’est passé au congrès de l’Istiqlal a montré que la jeunesse, en général, a pris un poids considérable. Le comportement de celle de l’USFP au prochain congrès, que tout porte à croire qu’il sera décisif, nous donnera une idée du rôle important et crucial que vont jouer les jeunesses des partis dans l’avenir».

Bref, en un peu moins de deux ans, les jeunesses partisanes ont réussi à s’affirmer. La preuve, observe M. Achibane, «la liste nationale qui a permis à 30 jeunes de moins de 40 ans d’accéder au Parlement, a pu voir le jour grâce au lobbying des jeunesses des partis qui l’ont imposée avec force». Il faut dire aussi que le mouvement du 20 Février est passé par là. Certes, pas forcément de manière directe, mais il a donné aux chabibas une occasion de se rebiffer. C’est le cas, notamment, de celles du PJD et de l’USFP qui, contrairement aux positions de leurs partis, sont descendues dans la rue pour soutenir les revendications du mouvement. Depuis, la jeunesse partisane, toutes tendances confondues, a tenté de s’organiser en groupe de pression. De cette initiative est née une coordination d’une quinzaine d’organisations qui regroupe toutes les idéologies, des islamistes aux gauchistes en passant par les libéraux. Elle a également redonné vie à un projet initié en 2006, l’Instance nationale pour les jeunes et la démocratie. «L’instance s’est doté de ses propres statuts et est aujourd’hui complètement indépendante des partis et du ministère de la jeunesse», explique Aziz Dermoumi, député et secrétaire général de la jeunesse MP. L’instance focalise actuellement son action sur la formation de la jeunesse partisane à l’animation des débats politiques et à la prise de décision. «Il lui arrive aussi de prendre des positions et des initiatives communes, abstraction faite de l’idéologie de chacun de ses membres, sur des problématiques liées aux domaines aussi vaste que l’enseignement, la santé et l’emploi». Globalement, «nous avons essayé de constituer une force de frappe et tenu à faire de cette initiative une locomotive qui tirerait les jeunesses des partis vers plus d’indépendance dans l’opinion et les positions», affirme le député et secrétaire général de la jeunesse istiqlalienne,
M. El Kihel.

Quand il ne reste plus que la nostalgie…

Pour le reste, les choses se sont un peu tassées. «Seule une minorité continue à tenir face et s’imposer au sein de leurs partis. Certains leaders des jeunesses partisanes, une fois au Parlement, ont baissé les bras», observe M. Achibane. D’autres se sont donné pour mission de soutenir leurs partis. C’est le cas notamment de la jeunesse du PJD. La jeunesse de la justice et du développement (JJD) semble, en effet, avoir tourné la page du mouvement du 20 Février. Elle évolue, de nouveau, dans la discipline et dans l’ombre du parti si ce n’est dans celui du MUR (Mouvement unicité et réforme). Son rôle est relativement simple, explique un observateur de la scène politique : elle soutient le parti contre tout le monde et quand c’est le PJD qui fait l’objet de ses critiques, c’est forcément pour relayer celles du MUR contre le parti. De même, la JJD a repris de l’importance en tant qu’instrument d’encadrement des nouvelles recrues après que le mouvement estudiantin affilié au PJD et sa matrice, le MUR, a commencé à perdre du terrain dans les universités. C’est ce qui explique, sans doute, cet intérêt que porte le parti à sa jeunesse au point de lui apporter, contrairement à ce qui se passe dans les autres formations politiques, toute l’aide matérielle et logistique nécessaire pour ses multiples activités.

Si le PJD tente de renforcer sa jeunesse tout en veillant à ce que sa marge de liberté reste la plus restreinte possible, l’USFP, elle, a réussi au fil des années à brider complètement l’élan de la sienne. La chabiba, à l’image du parti, est en pleine crise organisationnelle. Elle est victime de tiraillements et de querelles intestines qui opposent les différents clans du parti. Les limitations successives d’âge (passé 30 ans on est éjecté) ont également contribué à son effacement. Le prochain congrès du parti est, semble-t-il, son dernier espoir pour sortir la tête de l’eau. En attendant, l’USFP ne trouve pas meilleur remède que de se replier sur le passé de sa jeunesse. La dernière activité grand public organisée par le parti a, en effet, réuni, début septembre, les anciens patrons de sa jeunesse autour, entre autres, du thème tant galvaudé de la reconstruction de la gauche. Ils étaient tous là : Mohamed Sassi, Mohamed Hafid et même Abdelhadi Khairate… en plus des jeunes Hassan Tarek et Soufiane Khairate, notamment, pour se remémorer les temps où la chabiba faisait vibrer les masses.
Quant au MP, sa jeunesse boucle sa troisième année après sa reconstitution. Là les choses sont bien précises, son secrétaire général, le député Aziz Dermoumi, trace une ligne de démarcation entre le parti et sa jeunesse. «Tout ce qui est politique et électoral relève du parti. La jeunesse s’occupe de la formation des cadres et de la préparation des jeunes à assumer des responsabilités dans différentes instances exécutives et décisionnelles où elle occupe déjà plus de 25% des sièges», explique-t-il.

PAM, RNI, des jeunesses nouvelle génération

De ce fait, ajoute-t-il, «si nous avons des revendications d’ordre politique, nous les exprimons à l’intérieur des instances du parti. Une chose est sûre, notre voix est de plus en plus écoutée et prise en compte ces dernières années». Une manière de faire qui semble jusque-là réussir aux Harakis. En sera-t-il de même pour le PAM et le RNI qui viennent d’entamer les préparatifs pour la création de leurs chabibas ? Pour le RNI, ce n’est pas la première fois, en 34 ans d’existence, que l’idée de création d’une structure dédiée a été évoquée, mais cette fois semble être la bonne. Le projet est désormais sur les rails. Pour le PAM, en revanche, les choses sont différentes. «Au début, nous ne voulions pas reproduire la structure classique des partis, avec une entité centrale et des organes parallèles. Nous avons intégré les jeunes directement dans les instances du parti. Mais, au bout de quatre années d’existence, nous nous sommes rendu compte que notre formule ne fonctionnait pas», explique Khalid Achibane.

«Il s’agit d’une décision qui n’est pas facile dès lors que d’autres partis l’ont déjà pratiquée. L’expérience des autres montre bien des défaillances dans le modèle de la chabiba partisane. Elle est traditionnellement perçue comme un espace réservé aux jeunes, généralement les hommes, afin d’éviter aux bureaux politiques “le bruit” et “le désordre” que commettent les jeunes…, rares sont les situations où les jeunes ont eu réellement l’occasion de prendre part au processus de décision», affirme pour sa part Younes Sekkouri, jeune député PAM.
Contrairement aux autres, «notre espace de la jeunesse se voit d’abord au service de l’édification d’un modèle équilibré du jeune Marocain engagé sans excès. Un modèle qui favorise les valeurs du travail, de l’excellence, de la maîtrise des outils modernes d’analyse et de production, de l’ouverture sur les autres cultures sans aliénation, de la valorisation de l’identité nationale dans sa multiplicité et sa richesse», ajoute M.Sekkouri.

En filigrane, les sièges électoraux

Question : qu’est-ce qui a poussé ces deux partis, le RNI et le PAM, à vouloir à tout prix se doter de leur chabiba ? Les élections d’abord, les dernières législatives l’ont démontré, certains partis qui ne disposent pas de chabiba ont fait face à quelques problèmes relatifs au choix de leurs candidats sur la liste nationale.

Ensuite, à défaut de ces structures, ces partis risquent de rencontrer les mêmes soucis au moment de la désignation des futurs membres du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative. Cela d’autant que -et c’est une autre raison- pour participer aux organisations internationales de la jeunesse, le Forum mondial pour la jeunesse entre autres, disposer d’une chabiba facilite la tâche aux partis. Toutefois, se doter d’une jeunesse n’est pas sans risque.
Les chabibas sont souvent considérés comme un terrain propice à la montée des rébellions. L’USFP hier comme l’Istiqlal aujourd’hui en savent quelque chose.       
C’est que, explique Mehdi Mezouari, député, secrétaire général adjoint de la jeunesse de l’USFP et coordinateur national de l’Instance nationale pour les jeunes et la démocratie (INJD), le climat général au Maroc est très approprié pour une affirmation de la jeunesse et son implication effective dans les débats de société.

«Les jeunes des partis politiques en général peuvent jouer un rôle important. Ils peuvent imposer de nouvelles règles de jeu et batailler pour imposer la démocratie interne dans leurs partis. Les jeunesses sont la conscience vive des partis».
Cependant, observe le coordinateur national de l’INJD, les chabibas d’aujourd’hui ne sont plus comme celles des années 70 et 80. «Les partis ne peuvent plus compter sur leurs jeunesses comme réservoirs de cadres. Cela en raison de l’absence de structures de relais entre ces organisations et le reste de la société. L’université n’est plus ce qu’elle était, de même pour la jeunesse scolaire et autres structures similaires», affirme-t-il.

Les partis politiques en sont conscients. C’est sans doute pour cela, note la même source, qu’ils ont mis en place d’autres relais pour le recrutement : les forums professionnels, les chasseurs de têtes… Il faut reconnaître , affirme le député PAM,
M. Sekkouri, que «le processus de régénération des élites et des cadres partisans connaît une véritable stagnation dans nombre de partis, malgré l’existence de jeunes de grandes qualités dans leurs différentes institutions…Ils n’arrivent pas à faire face aux jeux des vieux routiers, des professionnels du métier de la politique». Des dirigeants qui, malgré leur longévité anormale, ne veulent toujours pas lâcher prise. Mais ça, c’est une autre histoire.