Les Anciens ont lu le Coran avec les savoirs de leur époque. Nous devons faire de même

Je préfère parler aujourd’hui de lectures au pluriel du Coran que d’exégèse. L’exégèse avait la prétention de délivrer le sens de la globalité du Coran, alors que les lectures contemporaines s’opèrent à partir de disciplines multiples pour éclairer des dimensions différentes du texte coranique et aucune lecture moderne ne prétend à l’exhaustivité.
A mon avis, le renouvellement des connaissances et les multiples changements que connaît la société font que l’on se pose aujourd’hui des questions que les exégètes du IVe siècle de l’Hégire ne pouvaient pas connaître. Des questions aussi que ne pouvaient pas se poser les réformistes du XIXe siècle. Comment Mohamed Abdou aurait pu interroger le texte coranique sur la question de la globalisation, phénomène qui n’existait pas à l’époque ? Le renouvellement de la lecture du Coran est un mouvement incessant qui procède de cette quête de sens qui est le propre de l’être humain.
Il y a une multitude de lectures du texte coranique, notamment anthropologique, linguistique, historique, morale et politique. Il faut être simplement conscient que chacune de ces lectures ne concerne qu’un aspect qui relève d’une spécialité.
Il est exact que la nature sacrée de l’objet étudié peut poser problème pour le simple croyant. Par contre, je ne vois pas en quoi elle peut importuner le chercheur scientifique. Le chercheur l’étudie comme un texte qui participe de la quête de sens de l’humanité comme plusieurs textes, d’ailleurs. Je ne vois pas pourquoi, au nom d’une spécificité de l’Islam, ce qui a été appliqué à la Bible et aux textes fondateurs des autres grandes religions ne pourrait pas être appliqué au texte coranique.
Au contraire, ce sont ceux qui se réclament d’un certain essentialisme culturaliste qui cherchent à enfermer les musulmans dans une identité particulière, opposée au reste de l’humanité, telle qu’on la retrouve chez Samuel Huntington et telle qu’on la retrouve chez les musulmans identitaires.
Les Anciens ont lu le Coran avec les savoirs de leur époque. Ils ont utilisé la grammaire (nahw) et la rhétorique (balagha). Mohamed Abdou revendiquait le droit de relire le texte en argumentant que nos savoirs sont supérieurs à ceux des Anciens parce que nous sommes arrivés plusieurs siècles après et que nous avons accumulé de nouvelles découvertes scientifiques. Si donc, on ne relit pas le texte, on n’assume pas notre responsabilité pour le rendre capable de signifier à notre époque. Le texte ne peut pas signifier s’il n’est pas expliqué à la lumière des problèmes de l’humanité et les connaissances acquises par notre société

Mohamed Abdou revendiquait le droit de relire le texte en argumentant que nos savoirs sont supérieurs à ceux des Anciens parce que nous sommes arrivés plusieurs siècles après et avons accumulé de nouvelles découvertes scientifiques.

Mohamed Cherif Ferjani
n Directeur du département des études islamiques, Université Lyon II «Je ne vois pas pourquoi, au nom d’une spécificité de l’Islam, ce qui a été appliqué à la Bible et aux textes fondateurs des autres grandes religions ne pourrait pas être appliqué au texte coranique.»