Les 1 000 détenus islamistes en grève de la faim embarrassent l’Etat

Ils clament leur innocence et demandent à  être libérés.
Le ministère de la Justice affirme que les tribunaux ont fait leur travail et que seule la grà¢ce peut jouer.

Les pouvoirs publics vont-ils négocier avec les détenus islamistes? La question se pose depuis le début d’une grève de la faim illimitée déclenchée, le 2 mai, par un millier d’entre eux, emprisonnés après les attentats du 16 mai. La mort, mardi 10 mai, soit une semaine après le début de la grève, du détenu Khalid Boubekri, incarcéré à  la prison Outita 2 (région de Sidi Kacem) et condamné à  cinq ans de prison (commués en une peine de 2 ans), des «suites de la grève», remet le problème sur le devant de la scène. Notons que, pour sa part, le ministre de la Justice, dans une déclaration à  la presse, dément que le décès soit imputable à  la grève.

Ils revendiquent, entre autres, la poursuite des «tortionnaires»
A l’heure o๠nous mettions sous presse, aucun contact n’avait pu être établi à  ce sujet entre responsables et grévistes. Mais que demandent donc ces grévistes ? Dans un communiqué distribué à  la presse, dont la teneur est corroborée par des sources proches des familles et par Abderrahim Mouhtad, président de l’association Annassir de soutien aux prisonniers islamistes, les grévistes, qui vont jusqu’à  démentir leur implication dans les attentats, avancent trois revendications. Ils demandent carrément leur libération, l’ouverture d’une enquête sur les événements du 16 mai – qui avaient fait, rappelons le, 45 morts – afin de déterminer les «vraies responsabilités» et, enfin, la poursuite des «tortionnaires» ayant commis des exactions lors de l’instruction.
La première réaction vient d’une source proche du ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ : «Ces gens ont été condamnés par la justice marocaine en premier et dernier ressort pour avoir commis des actes terroristes sanctionnés par les lois du pays. Ni le gouvernement, ni le ministre de la Justice, ni personne d’autre, excepté la Justice, n’ont le pouvoir d’une levée d’écrou sur ces condamnés. C’est un postulat mathématique et ces gens le savent pertinemment. Il y a d’autres instruments prévus dont peut jouir un prisonnier condamné définitivement pour obtenir sa libération, comme la grâce royale et la libération conditionnelle». Le seul but des grévistes, au-delà  de ces revendications, ajoute la même source, «est inavouable : celui de créer un climat de tension au sein de l’opinion publique».
A noter que ces prisonniers grévistes sont répartis à  travers douze établissements pénitentiaires. Parmi eux se trouvent les quatre ténors du mouvement, les idéologues de ce que l’on appelle la Salafya jihadiya, écroués, eux, au quartier J de la prison centrale de Kénitra. Il s’agit de Mohamed Rafiki dit Abou Hafs, Mohamed Fizazi, Hassan Kettani et Omar Haddouchi. Ces derniers, qui sont les «instigateurs» de cette grève, ont été, samedi 7 mai, «tabassés», selon des sources proches des familles, par le chef de détention et quelques gardiens «pour briser la grève». Ce que nient catégoriquement les responsables de la prison centrale qui qualifient les propos colportés par la presse de «pures affabulations». Les responsables de la prison, sur demande du procureur du Roi, avaient tenté, affirme la même source, de confisquer à  l’un des quatre détenus le téléphone portable qu’il avait en sa possession, se conformant en cela au règlement. «Ils y a sept taxiphones à  leur disposition. Par ailleurs, les portables sont utilisés pour des objectifs qui n’ont rien à  voir avec la grève». Un autre responsable de cet établissement pénitentiaire déclare que les prisonniers islamistes de Kénitra reçoivent toujours leurs familles sans aucun dispositif de séparation, leurs paniers de nourriture leur parviennent sans problème et les détenus mariés ont toujours eu le droit de s’isoler avec leurs épouses.
Pour sensibiliser l’opinion publique, les familles des grévistes ont pris contact avec les associations des droits de l’homme, dont l’Observatoire marocain des prisons (OMP) et l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) et s’apprêtaient, jeudi 12 mai, à  observer un sit-in devant le siège du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH) à  Rabat.

L’AMDH affirme que des violations de droits de l’homme ont été commises
Le président de l’AMDH, Amine Abdelhamid, confirme l’existence de ces contacts et estime que les revendications des détenus ont un caractère politique, vu que «leurs procès ont été expéditifs et ont souffert de plusieurs failles, certains ont même été iniques. On nous reproche de défendre ces gens : je tiens à  préciser que le projet sociétal de ces islamistes est en totale contradiction avec celui que nous défendons, mais quand il s’agit d’atteinte et de violation des droits de l’homme, nous nous hâtons de les condamner». Le chiffre avancé par les associations, 3 000 islamistes sous écrou, lui, semble exagéré. «Selon nos statistiques, 2000 sont passés devant les tribunaux, ceux qui ont été condamnés ne dépasseraient pas les 1500», ajoute le président de l’AMDH. Le chiffre d’un millier de grévistes de la faim est également impossible à  vérifier. Jusqu’à  l’écriture de ces lignes, et toujours selon le président de l’association Annassir, M. Mouhtad, des contacts sont pris avec les prisonniers à  Salé et à  Aà¯t Melloul (Agadir) par le procureur du Roi et un délégué du ministère de la Justice. Or, selon lui, «les revendications ne portent pas sur l’amélioration des conditions carcérales et dépassent largement les compétences de ces deux responsables»

Casa de Espaà±a, le 16 mai. Pour le ministre de la Justice, les grévistes de la faim ont été condamnés par la Justice en premier et dernier ressort pour actes terroristes.