L’ère Chabat ou la deuxième vie de l’Istiqlal

Adil Douiri devient membre du comité exécutif et désormais potentiel successeur de Chabat. Démocratie interne, transparence, respect des règlements, décentralisation et bonne gouvernance, voilà  le credo du nouveau secrétaire général.

Et maintenant ? C’est certainement la question que se posent tous les Istiqlaliens et, accessoirement, les observateurs de la scène politique. Hamid Chabat, le syndicaliste et maire de Fès, a été élu, le 23 septembre, secrétaire général de l’Istiqlal, le 4e depuis le «zaïm» Allal El Fassi et le 5e dans l’histoire du parti. En réaction, son rival Abdelouahed El Fassi, fils du «zaïm» et beau-frère du secrétaire général sortant, a tenu, comme les membres de la famille El Fassi, sa promesse. Il ne s’est pas présenté aux élections des 26 membres du comité exécutif. Aucun des membres de la famille ne pourra, ainsi, prétendre, dans quatre ans, à la succession de Hamid Chabat. C’est le cas également d’une quarantaine de membres du conseil national qui se sont retirés de la course pour protester contre le refus du nouveau patron du parti de reporter l’élection de l’instance exécutive du parti. Hamid Chabat s’est montré intransigeant sur ce point. Pour lui, il n’est pas question de bafouer les règles que les Istiqlaliens eux-mêmes ont mises en place. L’ordre du jour de la réunion du 23 septembre du conseil national sera respecté. Est-ce un avant-goût de ce que sera, dorénavant, la marche des affaires du parti : transparence, démocratie et strict respect du règlement ? L’avenir nous le dira. En attendant, les contestataires, eux, brandissent déjà la menace d’un recours devant la justice. Mais c’est là une toute autre affaire. Le nouveau comité exécutif se prépare déjà à la nomination du tout premier président du conseil national du parti. Un poste qui vient, en effet, d’être créé.

Pour l’heure, il aura suffi donc à Hamid Chabat de 20 voix d’écart pour arriver au firmament de la hiérarchie de l’Istiqlal, le doyen des partis politiques au Maroc. Comme on le sait, il a obtenu 478 voix contre 458 pour son rival, Abdelouahed El Fassi. Dans l’entourage du nouveau secrétaire général, l’on soutient mordicus que ces 20 voix auront suffi pour enclencher, sans plus tarder, une refonte des structures et de l’organisation du parti. Elles auront suffi pour que la culture du consensus, de l’unanimité et l’esprit de la famille ne soient plus qu’un vague souvenir. Ce faible écart aura suffi, enfin, pour inaugurer définitivement un avenir nouveau, inconnu (et incertain ?), pour l’Istiqlal.
Pour des observateurs de l’échiquier politique, l’élection de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal va certainement secouer une scène politique largement dominée par le parti majoritaire, «hégémonique» pour certains, à savoir le PJD.

Quand les conservateurs de l’Istiqlal narguent les progressistes

L’Istiqlal, parti conservateur souvent assimilé à une «zaouia» (confrérie) nargue aujourd’hui, en jouant jusqu’au bout la démocratie interne, les plus avant-gardistes de nos formations politiques. Mais au-delà de toutes ces considérations, pour le moment, nous sommes bel et bien devant le scénario où le nouveau secrétaire général contrôle également le comité exécutif. Aucun membre de la famille El Fassi ne figure sur la nouvelle liste du comité exécutif diffusée dans la matinée du mardi 25 septembre, à l’issue d’un scrutin qui aura duré plus de 16 heures. Un scénario qui a ses conséquences qui ne vont pas tarder à se manifester. De cet exercice de démocratie interne, l’Istiqlal est non seulement sorti fort, mais se positionne en rival du PJD qui s’est toujours donné en exemple en matière de démocratie interne. Il n’est donc pas exclu que la rivalité entre les deux partis se reflète sur la coalition gouvernementale. Le nouveau secrétaire général va, d’abord, exiger un contrôle régulier et périodique du conseil national sur l’action des ministres du parti. Il n’est pas à écarter, comme tout le monde s’y attend, qu’il exige un remaniement ministériel. Mais si remaniement il y aura, il ne devrait pas intervenir avant l’adoption du projet de Loi de finances.

Une chose est sûre, explique Abdelkader El Kihel, allié de Chabat, classé premier, avec 510 voix, lors de l’élection du comité exécutif, «l’Istiqlal va continuer à soutenir cette expérience gouvernementale. Nous sommes conscients que si problème il y a ce n’est pas le changement de personnes qui va le régler». Seulement, Hamid Chabat l’a promis au moment de sa campagne : il fera en sorte que la représentation de l’Istiqlal au gouvernement soit proportionnelle à son poids électoral, que les femmes et le Sahara y soient représentés d’une manière significative.

Cela, d’une part. D’autre part, il ne faut pas oublier que Hamid Chabat est à la base un syndicaliste. Et les réflexes d’un syndicaliste sont connus : l’emportement, la surenchère, la confrontation… Rien à voir avec la démarche, nettement plus mesurée d’un politicien. Mais sur ce point, les Istiqlaliens pourront compter sur un comité exécutif, plutôt modéré (il compte 6 ministres et anciens ministres dont, pour son premier mandat, Adil Douiri, et 17 parlementaires), pour calmer les ardeurs de leur nouveau chef.

Cependant le suspens demeure entier : qu’est-ce que cette nouvelle configuration suppose pour le parti ? Le candidat Hamid Chabat avait déjà tracé dans son programme intitulé «le Changement», la voie, déclinée en 19 points. Il faut s’attendre, si l’on s’en tient à ce document, à une refonte du parti, un renouvellement de ses structures et de ses méthodes de travail, la bonne gouvernance, la formation… Bref, en plus du strict respect de la démocratie interne et des règlements du parti, le nouveau chef promet la modernisation de sa gestion, la décentralisation et le renforcement de l’institution des inspecteurs. Il va sans dire que l’accession de Hamid Chabat et ses partisans aux commandes de l’Istiqlal n’a pas que des côtés positifs. «Deux clans devront désormais cohabiter au sein de l’Istiqlal, une situation nouvelle pour ce parti qui a toujours été géré grâce au consensus et à l’unanimité», explique le politologue Tarik Tlaty. Les différends entre les deux clans, s’ils ne sont pas savamment gérés, risquent de conduire le parti à sa perte, observe-t-il.

De même, ce qu’il faut craindre le plus, c’est que l’Istiqlal, une fois affaibli par ces frictions internes, «ne sera plus aussi attractif pour les notables. Ses élites vont partir ailleurs, dans d’autres formations. Il va donc perdre une grande partie de son électorat». Ce qui fait dire à cet observateur que, si le virage n’est pas bien négocié, il peut facilement être synonyme de «début du déclin d’un grand parti».