Législatives : les ébauches d’alliances se confirment

Généralement tactiques, le plus souvent conjoncturelles, les alliances n’ont jamais été, jusque-là, vraiment politiques. Le PJD et l’Istiqlal adoptent des positions rapprochées, alors que le PAM et l’USFP se sont engagés dans une coordination politique. Une alliance dans laquelle le PAM et le PJD se retrouveraient côte à côte est définitivement exclue.

C’est un fait et les négociations, en cours, entre les partis politiques et le ministère de l’intérieur sur les lois électorales le prouvent. La scène politique est en voie de polarisation, les futures alliances électorales pointent déjà leur nez. Deux blocs se sont constitués pour défendre des positions complètement opposées relativement à un point clé des prochaines élections, le seuil électoral. D’un côté, le PJD et l’Istiqlal défendent le maintien, sinon le relèvement de l’actuel taux de 6% des voix nécessaires pour assurer une représentativité ouvrant la voie au Parlement. D’un autre côté, le PAM et l’USFP défendent une réduction de ce seuil pour être limité à 3%. Bien sûr, chaque bloc avance des arguments qui peuvent être pris en compte ou non par le ministère de l’intérieur. L’important c’est que ces positionnements viennent donner corps aux intentions de rapprochement et initiatives d’alliances exprimées par les uns et les autres. Ceci intervient, en plus, après que les élections de la deuxième Chambre, en octobre dernier, ont déjà tracé les grandes  lignes des alliances partisanes futures. Deux pôles, pour ainsi dire, ont été dégagés par ces élections. En effet, cela s’est passé au moment de l’élection du président de la Chambre. Le RNI et le MP ont voté pour le PAM, le PJD a voté pour l’Istiqlal. L’USFP avait également donné l’impression de traverser une brouille avec le PAM depuis qu’il a perdu la présidence de la région de Guelmim-Oued Noun. Tout paraissait tellement clair. Avec deux pôles, d’un côté le PAM, le RNI, le MP et l’UC, soit les mêmes alliances que l’on retrouve un peu partout dans les bureaux qui dirigent les Conseils communaux et même dans certaines Régions. D’un autre côté, le PJD et son indéfectible allié le PPS auxquels s’est joint un Istiqlal dépité par le comportement du PAM, avec qui il a décidé de couper toute attache, et éventuellement l’USFP qui se retrouve dans la même situation. Cette configuration a tellement emballé les dirigeants du PJD qu’ils en sont même venus à vanter les mérites d’une improbable «Koutla historique». Un concept qui est resté lettre morte depuis que l’ancien dirigeant de l’USFP, feu Abed El Jabri, l’ait invoqué au détour d’une conférence, au début des années 90 du siècle dernier, dans une conjoncture et une optique qui ne sont plus d’actualité depuis des années. Hamid Chabat de l’Istiqlal qui a commencé à parler, après avoir rompu avec l’opposition, de «soutien critique au gouvernement», un «non-sens politique» inventé par les islamistes du temps du gouvernement d’alternance dirigé par Abderrahmane Youssoufi, a conforté les dirigeants islamistes, ainsi que nombre d’analystes politiques, dans leur lecture politique de la scène partisane post-élections de septembre 2015.

Le trio PJD-PPS-MP se maintient

Le conseil national de l’Istiqlal a revu à la baisse les ambitions du chef du parti. Plutôt que d’un «soutien critique» au gouvernement, l’Istiqlal parle désormais d’une «opposition démocratique istiqlalienne». Ce qui élargit énormément les horizons de ses alliances pour le 7 octobre prochain (élections législatives). Peu après, le PAM tient son congrès et propulse à sa tête l’un des chantres de la gauche. Ilyas El Omari, une fois élu secrétaire général, n’a pas perdu de temps. Il s’est vite retourné vers l’USFP, devenu, après la clarification de ligne idéologique du PAM, non seulement un allié objectif, mais également un allié naturel. Les deux partis fixent les objectifs immédiats de ce rapprochement : un cahier de revendications commun pour entamer les négociations en cours  avec le ministère de l’intérieur pour la réforme du code électoral, une concertation au Parlement, avec ses deux Chambres, pour élaborer des positions communes au moment des débats des projets de lois organiques non encore adoptées et, sur le plan de la société, la constitution d’un front commun contre le discours rétrograde, fondamentaliste et liberticide porté notamment par le PJD.

Le PAM a tenté une ouverture similaire sur l’Istiqlal, mais la réponse de Chabat fut diplomatique et néanmoins ferme. «C’est le conseil national qui décide de ce genre de rencontre entre partis. Quand il décidera que le secrétaire général et le comité exécutif peuvent rencontrer leurs homologues du PAM, il en sera ainsi», aurait répondu en substance Hamid Chabat à la requête d’Ilyas El Omari. En outre, les récentes sorties du président du RNI, pour le moins amènes avec le chef du gouvernement et son parti, viennent jeter une chape de doute sur ces rapports inter-partisans. Du coup, nous ne sommes plus dans la configuration où le PJD pourrait compter pleinement sur l’USFP et l’Istiqlal pour, éventuellement, proposer une alliance préélectorale, version «Koutla historique», aux électeurs à la veille des législatives du 7 octobre. Ce parti ne peut pas non plus compter sur sa coalition actuelle, puisque l’un de ses piliers, le RNI, n’en fera certainement plus partie. Ce qui nous amène aux déclarations, relativement récentes, du chef du gouvernement au cours de l’une des innombrables manifestations internes de son parti. Abdelilah Benkirane a laissé entendre qu’il comptait sur la loyauté du PPS tout comme sur le soutien du MP. De toutes les manières, affirmait-il, le RNI ne fera plus partie des alliés du PJD. Lahcen Haddad, porte-parole et membre du bureau politique du parti, a confirmé cette thèse. Le MP, a-t-il déclaré en substance, «continuera à faire partie d’une alliance avec les islamistes du PJD même après les élections. Et ce, qu’il soit au gouvernement ou dans l’opposition». Mohamed Moubdiî, également membre du bureau politique du parti, verse dans le même sens.

L’Istiqlal, une troisième alternative ?

Le secrétaire général du MP, lui, n’a pas, jusqu’à aujourd’hui, infirmé ou confirmé les déclarations des deux dirigeants, mais il reste prudent. «Les alliances se tissent, dit-il, après les élections et sur la base du programme de chacun». Au final, et à en croire les déclarations des uns et des autres, on se retrouve, à peu près, dans la configuration suivante : d’un côté le PJD et le PPS avec la possibilité d’attirer également le MP. Et de l’autre côté, le PAM et l’USFP qui en sont encore à parler de rapprochement et de coordination d’action, mais pas d’une alliance politique au vrai sens. Le RNI pourrait fort probablement les rejoindre. Du moins c’est ce qui ressort de son comportement au lendemain des élections locales et surtout régionales. L’Istiqlal ne semble avoir opté franchement ni pour un camp ni pour l’autre. Mieux encore, ce parti, qui s’est classé premier aux élections de la deuxième Chambre, se positionne comme une alternative à «la bipolarisation forcée» de la scène politique. «L’Istiqlal va remporter les prochaines élections législatives, nous nous préparons depuis longtemps pour pouvoir réaliser cet exploit», a affirmé, il y a un mois, le secrétaire général du parti lors d’une rencontre politique à Salé. Il a, en même temps, assuré que son parti pourrait aussi bien s’allier au PJD comme au PAM. «Nous pouvons nous allier au PJD avec qui nous partageons le même référentiel islamique. Nous pouvons également le faire avec le PAM avec qui nous partageons les valeurs du progrès», a-t-il ajouté. C’est un exploit en soi pour ce parti qui est passé, en l’espace de trois ans, du statut d’allié au PJD dans la majorité gouvernementale à celui de l’opposant et qui est allé très loin dans une coordination avec le PAM pour, enfin, rompre ses attaches avec ce dernier et déclarer qu’il peut très bien s’allier aux deux partis. Mais certainement pas en même temps. Car on peut envisager toutes les combinaisons possibles et imaginables, en permutant les partis dans tous les sens, sauf celle où le PAM et le PJD se retrouveraient dans le même bord.

C’est une idée qui a été évoquée et galvaudée avant d’être totalement abandonnée au lendemain de l’élection du nouveau secrétaire général du PAM et ses déclarations visant directement l’islamisme politique. Mais pourquoi une alliance entre le PAM et le PJD ne pourra jamais fonctionner ? L’une des raisons, explique l’analyste politique Omar Cherkaoui, est que «depuis 2008, le PJD a transformé sa confrontation avec le PAM en recette politique qui permet d’attirer les électeurs, susciter l’intérêt des sympathisants et de gagner des positions sur l’échiquier politique».

Une recette qui marche

«De plus, lors des dernières élections communales, Abdelilah Benkirane a bâti sa campagne électorale sur une offensive contre le PAM lors de laquelle il l’a accusé de tous les torts possibles et imaginables». Le parti et ses dirigeants, observe cet analyste, ne vont certainement pas renoncer à une recette qui marche à tous les coups. Cela d’autant que, vu comment les alliances ont été nouées un peu partout dans les communes et régions au lendemain des élections locales, le PAM a donné davantage de raison aux islamistes de s’en prendre à lui et d’en faire matière pour leur future campagne électorale. Cela d’autant qu’une telle alliance, toujours selon le même analyste, aura des retombées négatives, dans la conjoncture actuelle, sur les bases du parti. Cela pourrait même provoquer un séisme organisationnel et faire éclater le parti, tant l’inimitié entre les deux formations est devenue un solide dogme politique au sein du PJD. Bien plus, cette attitude envers le PAM fait aujourd’hui partie de la légitimité populaire du PJD et un changement de rapport avec ce parti risquerait de lui faire perdre une partie non négligeable de son électorat. Du côté du PAM, la situation est relativement similaire. Malgré son pragmatisme politique qui l’a déjà conduit à des alliances avec tout le spectre politique, allant des «libéraux» du RNI, du MP et de l’UC jusqu’aux gauchistes du Parti travailliste, Parti socialiste (tous les deux dissous dans l’USFP) et Parti de la gauche verte, et même une partie de la mouvance islamiste, le PRV en l’occurrence, du temps du fameux et néanmoins éphémère G8. Il a dû également composer sans problème avec les conservateurs de l’Istiqlal et les socialistes de l’USFP dans l’opposition. Mais de là à envisager une alliance avec le PJD, «cela mettrait en cause les raisons mêmes de son existence politique», estime cet analyste. Le projet politique du PAM est construit, en partie, sur la lutte contre le fondamentalisme religieux et l’islam politique et en même temps sur la promotion du progressisme et de la modernité. Une alliance avec le PJD reviendrait à revoir de manière radicale son projet de société.

Par ailleurs, partant du fait que le courant des gauchistes est fortement ancré dans l’appareil du parti, et que les inimitiés entre les militants de gauche et le mouvement islamiste qui remontent à des décennies ne se sont pas complètement estompées, il est difficile d’envisager un rapprochement entre les deux formations. En théorie, il est pour ainsi dire impossible que les deux partis se retrouvent dans une même coalition politique.

Des alliances politiques, enfin ?

En théorie seulement, puisque Aziz Rebbah, ministre de l’équipement et l’un des dirigeants du PJD, a affirmé, il y a un peu moins d’une année, que son parti «ne mettait pas de lignes rouges devant les composantes de la majorité gouvernementale dont il fera partie dans le futur». Ces déclarations sont, certes, aujourd’hui dépassées mais la porte reste entrouverte, au cas où… Cela étant, pour reprendre les termes du politologue Mohamed Zineddine, au Maroc les alliances partisanes ont toujours été motivées par des considérations purement tactiques et conjoncturelles. Le plus souvent, ce sont des alliances post-électorales, hybrides et qui n’obéissent à aucune logique objective sauf celle de constituer une majorité numérique dont découle un gouvernement généralement pléthorique. Même les alliances qui se sont constituées avant les élections de novembre 2011, la première fois où il a été question de rapprochements de partis sur la base de programmes communs, n’ont pas survécu aux élections. Le G8 et la Koutla ont volé en éclats, une partie de chaque groupe s’est retrouvée à l’opposition et l’autre au gouvernement. Cependant, que des partis se réunissent autour d’un programme, c’était déjà un acquis en soi. Et tenant compte des alliances électorales qui dirigent un grand nombre de communes, où la polarité gouvernement-opposition a été relativement bien respectée, il n’est pas à écarter que des alliances plus solides se constituent dans les mois à venir sur la base de programmes communs et, éventuellement, surtout pour les partis, de listes électorales communes. Cela va dans le sens d’une rationalisation de la scène politique, mais surtout celui de l’évolution démocratique à laquelle aspire le Maroc. C’est que les alliances préélectorales ont ceci de bon qu’elles débouchent sur un gouvernement efficace parce qu’il est dépositaire de la confiance des électeurs. Ce qui lui confère une plus forte légitimité. Elles permettent, dans un second lieu, de connaître à l’avance l’identité du futur gouvernement (et future opposition), ce qui est important dans le sens où cela pourrait rationaliser la pratique politique et réconcilier les citoyens avec les partis et la politique en général. Les alliances préélectorales permettent, en dernier lieu, une plus grande implication, directe qui plus est, de l’électeur dans le choix du futur gouvernement et de sa composition.

Le conseil de gouvernement a adopté, le 7 mai de l’année dernière, un projet de loi qui n’est pas passé inaperçu. Et pour la simple raison que ce projet de loi organique (N° 33-15) modifiant et complétant la loi organique relative aux partis politiques permet notamment à ces derniers de conclure des alliances pour présenter des candidatures communes. L’absence d’un tel cadre légal représentait l’un des principaux obstacles particulièrement devant les petits partis qui voulaient mettre en commun leurs forces. Ce texte, présenté par le ministre de l’intérieur, permet ainsi à deux ou plusieurs partis politiques de mettre en place une alliance entre eux pour présenter des candidatures communes pour les prochaines élections législatives. Il prévoit également la possibilité de présentation de listes de candidatures communes au nom d’alliances de partis politiques au niveau des circonscriptions électorales où a lieu le scrutin de liste, tout en permettant à l’alliance de présenter des candidatures dans les circonscriptions électorales où a lieu le scrutin individuel. En conséquence, les voix recueillies par une liste seront pris comme un tout au moment du calcul du seuil électoral et ne seront pas divisées entre les membres de l’alliance. Il en va de même pour le financement public accordé aux partis pour leur campagne électorale. Par ailleurs, et concernant la création d’alliances, le texte prévoit l’obligation d’une déclaration faite auprès des autorités gouvernementales compétentes au plus tard avant le 35e jour précédant la date du scrutin, signée par les responsables, au niveau national, des partis composant cette alliance. Certaines petites formations envisagent déjà de profiter de cette brèche légale pour s’assurer une présence au Parlement. C’est dans ce sens que le FFD, le parti de la gauche verte marocain et le parti Al Ahd projettent de présenter des candidats communs, notamment dans le cadre de la liste nationale.