Législatives : le duel sera rude entre le PJD et le PAM

Le PJD présente tous ses ministres hommes à l’exception de Mustapha Ramid. Le PAM propose un «plan de sauvetage» et une révision du modèle de croissance. Benkirane compte sur certaines personnalités publiques et politiques pour augmenter les chances de son parti.

Les deux partis, le PAM et le PJD, qui dominent la scène politique, en plus de représenter deux projets de sociétés, font montre de deux stratégies électorales opposées. L’un présente ses hommes, l’autre son programme. Toute la différence est là. Alors que le secrétariat du PJD annonçait, vendredi tard dans la nuit, la liste de ses 74 premières têtes de listes, le PAM s’apprêtait à tenir, le lendemain, son Conseil national pour finaliser les grandes lignes de son programme électoral. L’un estime que le seul fait de présenter des hommes qu’il considère comme «irréprochables», dont un salafiste notoire à Gueliz-Ménara, chantre du tourisme national, est suffisant pour gagner les élections. L’autre se démène à confectionner un programme électoral, ce qu’il a appelé un «plan de sauvetage» pour séduire l’électorat. Fait corroborant cette démarche, au moment où il annonçait sa première fournée des candidats, le PJD gardait encore sous la manche quelque 18 circonscriptions. Selon des sources du parti islamiste, ses dirigeants comptent sur l’effet surprise pour tenir en haleine l’électeur et les observateurs politiques et sur les nerfs ses adversaires, surtout du PAM. C’est ainsi que, lundi dans la soirée, le secrétariat national du PJD annonçait dans un communiqué s’être réuni avec le secrétaire général du parti d’Al Ahd, Najib Ouazzani. Néanmoins les deux partis, aux démarches diamétralement opposées, seront appelés à se livrer une rude bataille dans de nombreuses circonscriptions électorales. Seulement la démarche du PJD est quelque peu gauche, notent certains analystes politiques. La candidature du salafiste Kebbaj à Marrakech et Ouazzani à Al Hoceima et bien d’autres «vedettes» électorales est signe non pas d’ouverture du PJD sur les composantes de la société, mais de manque de compétences, d’incapacité de faire face, avec ses propres moyens, à ses adversaires dans certaines régions et surtout de la limite de la démocratie interne dont il ne cesse de se targuer. Car, comment mobiliser ses bases, tenir des réunions locales, proposer des candidats, discuter leur profil, établir des listes pour que le secrétariat général finisse par tout balayer d’un revers de main et imposer ses propres candidats. Cela s’est passé à Marrakech, Casablanca, Tétouan, Oujda, Salé et dans bien d’autres villes. Ce qui suscite une vague de démissions et, dans une moindre mesure, de retraits de centaines de militants et membres influents, à l’échelle locale du parti.

Un chef de parti comme candidat

Autre incongruité supposée par une telle démarche, celle illustrée par le cas de Najib Ouazzani. Le communiqué fait état de «sa disposition à se présenter comme candidat tête de liste du PJD dans la circonscription d’Al Hoceima».

M. Ouazzani est d’abord, jusqu’à nouvel ordre, secrétaire général d’un parti politique pour lequel il a été élu au dernier scrutin local et régional du 4 septembre. Pour se présenter sous la bannière du PJD, il doit renoncer à son poste au parti et son siège dans la commune. Questions : Qu’adviendra-t-il de son parti, Al Ahd, dont il est le pivot et le maître absolu depuis sa création en 2002, jusqu’à sa renaissance en tant que parti d’Al Ahd Démocratique en 2009, en passant par sa fusion ratée avec le PAM, une année plus tôt ? Najib Ouazzani n’est-il pas en situation d’infraction avec la loi organique des partis politiques, surtout l’article 21 qui interdit aux citoyens d’appartenir, en même temps, à deux partis politiques ? Ces questions restent posées, note-t-on, à moins que le PJD ne se rattrape et envisage une union électorale avec le parti de Ouazzani ou, du moins, un soutien à sa liste. Le ralliement, c’est ainsi que les fais ont été présentés, de Najib Ouazzani a été annoncé comme un coup dur pour le PAM, mettant en avant son ancien poste au parti. Najib Ouazzani occupait, en effet, durant son bref passage au PAM, le poste de secrétaire général-adjoint, au même titre que les patrons des quatre autres formations politiques qui ont fusionné dans ce parti en 2009 comme Abdellah El Kadiri (PND) et Ali Belhaj (Alliance des libertés, ADL) entre autres. Dans un autre registre, et pour tuer dans l’œuf une guerre intestine larvée à Larache, le parti propose comme candidat tête de liste l’ancien président de son bras idéologique, le MUR, Mohamed Hamdaoui. Ce qui jette un voile de doute sur ses sorties relatives à la séparation entre le politique et le religieux. Pendant ce temps, le PAM, lui, veut se positionner comme «véritable alternative» si ce n’est l’unique au «manque d’inventivité» du PJD et son gouvernement. Concrètement, le PAM propose des «mesures précises, chiffrées, sectorialisées, avec les détails de leur mise en place dans le temps et dans l’espace».

Benkirane au front

Pour ce faire, le PAM est allé au-delà «du bilan désastreux de ce gouvernement, pour revenir deux décennies en arrière, et ainsi maîtriser le rythme de la croissance, les déterminants du modèle économique. Tout ceci, afin de répondre aux questions: Pourquoi l’actuel modèle économique est incapable de faire en sorte que notre pays devienne un pays émergent? Pourquoi le rythme de la croissance est en recul depuis plusieurs années? Pourquoi l’éducation et la recherche scientifique sont des secteurs défaillants, au même titre que la santé ?», précise la même source. Le PAM propose également de mener «des réformes structurelles concernant les politiques de stabilisation, le budget, la politique monétaire, etc. Il y a toute une architecture de réformes, et des actions concrètes à mener pour remédier aux dysfonctionnements profonds du modèle actuel», ajoute Samir Belfkih. Le programme du parti comporte, de même, «des mesures précises concernant l’éducation, la recherche scientifique, la formation, ainsi que l’habitat, la santé, la culture, la communication, la protection de l’enfance». En somme, les démarches des deux partis seront confrontées, l’une à l’autre, sur le terrain, dans les circonscriptions électorales. Si le secrétaire général du PAM ne se présente pas, souhaitant servir sa Région, ce qu’il fait déjà avec mérite depuis qu’il est président, Abdelilah Benkirane, lui, a décidé de mettre à l’épreuve sa supposée popularité politique et, par la même occasion, diriger la campagne de son parti. C’est ainsi qu’il s’est porté candidat à Salé-Médina, circonscription où il a été élu pour la première fois en 1998, à la faveur des élections partielles très contestées, lorsqu’il a arraché difficilement son siège face à l’Usfpéiste et ancien ministre de l’emploi Jamal Rhmani, alors candidat de la Koutla. L’élection de Benkirane a, par la même occasion, permis à son parti, nouvellement créé, de disposer d’un groupe parlementaire en totalisant 11 sièges après ralliement d’autres élus. Depuis, Benkirane s’est toujours présenté dans cette circonscription. Aux dernières élections de 2011, les militants ont désigné Mohamed Zouiten comme tête de liste et au moment de validation des listes électorales, le secrétariat national a imposé Benkirane pour conduire la liste du parti dans cette circonscription. Aujourd’hui, il fait face à Rachid El Abdi du PAM, et selon des sources partisanes, à Noureddine Lazrak, ancien député et maire de la ville, du RNI et, entre autres, Omar Sentissi de l’Istiqlal.

Les Chaâbi rallient le PAM

A Rabat, le duel entre les deux partis aura lieu dans les circonscriptions dites «de la mort». Celle de Challah, fief du défunt ministre d’Etat, en est un exemple et connaîtra une rude confrontation entre le secrétaire général-adjoint du PJD, Slimane El Amrani, bras droit de Benkirane qui l’a imposé comme candidat, et l’homme d’affaires Brahim El Joumani, candidat du PAM. Dans l’arrondissement Rabat-Océan, le PJD a placé Mohamed Sadiki, le maire contesté de Rabat, contre Abdelfattah El Aouni.

Non loin, à Kénitra, Aziz Rebbah, le ministre et maire de la ville qui se présente pour un troisième mandat, doit faire face à un candidat de taille : Faouzi Chaâbi qui vient de rallier le PAM. La ville étant le fief incontesté de la famille Chaâbi, comme Essaouira d’ailleurs où se présente Asmae Chaâbi également pour le PAM, la bataille sera certainement rude entre les deux clans. Et pour comble, c’est dans cette ville, Kénitra, que Abdeslam Seddiki, ministre PPS, parti allié inconditionnel du PJD, décide de se présenter. L’Istiqlal et l’UC ont également leur chance dans cette circonscription. Ailleurs, à Tanger-Médina, Mohamed Najib Boulif, qui brigue son quatrième mandat, conduit la liste avec Samir Abdelmoula comme second de liste suivis du jeune député sortant Mohamed Kheyi. Tanger, faut-il le rappeler, connaît un fort clivage entre deux clans du PJD: l’un est favorable à la prise en main du MUR, l’autre plaide pour une ouverture du parti sur les compétences locales. Pour le moment, il s’avère que c’est le deuxième qui a la main puisque Abdelmoula, ex-patron de la compagnie de transport maritime Comarit tombée en faillite, s’est présenté pour la première fois aux élections locales et a dirigé la ville en 2009 sous les couleurs du PAM avant de tomber en disgrâce de ce parti. Le candidat PAM n’est pas encore connu dans la ville quoique le nom de l’ancien maire et frère du secrétaire général, Fouad El Omari, revient dans les discussions. On évoque également la candidature de Hassan Bouhriz, député sortant, élu en 2011 sur la liste nationale du RNI. Dans la même Région, à Tétouan, la candidature, imposée par le secrétariat général, d’un proche de Benkirane, Mohamed Idaomar, maire de la ville contesté par les militants, a ébranlé le parti à l’échelle locale. Des démissions ont déjà été annoncées. Les militants reprochent au maire de Tétouan son alliance avec les pires ennemis du PJD, les conseillers PAM. Il doit faire face, entre autres, au président sortant de la Chambre des représentants Talbi Alami du RNI, un des ténors des élections dans la ville.

Les candidats libres de retour ?

A Fès, dans l’une des deux circonscriptions de la ville, le ministre sortant du Budget et maire de la ville, Driss El Azami, affronte un de ses anciens compagnons, un transfuge du PJD et du MUR, Mohamed Radi Slaouni dont la défection a défrayé la chronique et son intégration par le PAM a eu l’effet d’une douche froide sur les islamistes. A Oujda, le PAM a choisi un ancien bailleur de fonds et financier des campagnes électorales du PJD, Youssef Houar, pour défendre ses couleurs face à un candidat PJD, Abdelilah El Hamel, un proche d’Abdelaziz Aftati. A Marrakech, le duel est emblématique dans la circonscription de Gueliz-Ménara, le salafiste Hammad Kebbaj, en rupture de ban avec son mentor, l’inénarrable Abderrahmane Maghraoui auteur de la fameuse “fatoua” du mariage des mineurs de 9 ans, affronte une femme voilée, la candidate PAM (non encore officielle) Jamila Afif, présidente du conseil préfectoral de la ville. C’est en quelque sorte l’islam marocain, ouvert et tolérant qui affronte l’islam importé radical et rétrograde dans une circonscription qui représente la vitrine touristique du Maroc. Les autres partis politiques devraient annoncer leurs candidatures au fur et à mesure à compter de cette fin de semaine. Ils devraient, de même, communiquer les grandes lignes de leurs programmes. Le dépôt des candidatures commencera le 14 septembre. D’ici là, le phénomène de transhumance des candidats devrait également connaître son apogée.  Mais au delà des tractations et des affrontements partisans, et au moment de dépôts des candidatures, certaines listes vont attirer beaucoup plus l’attention que celles des partis. Ce sont les listes présentées par les indépendants, qui ont aujourd’hui beaucoup plus de chance de gagner avec le rabaissement du seuil électoral. Pour cela il faut toutefois réunir un total de 200 signatures pour chaque siège à pourvoir dans la circonscription, dont 40 signatures des élus (que ce soit des parlementaires, des élus des Régions, des conseillers des collectivités territoriales ou des membres des Chambres professionnelles) et 160 des électeurs de leur région. La deuxième catégorie des listes à tenir en compte sera celle des unions de partis. Pour l’heure, hormis la Fédération de la gauche démocratique (FGD) qui s’est arrangée pour répartir les postes de candidatures entre ses trois composantes (le PSU, le CNI et le PADS), aucun autre projet d’union ne se profile à l’horizon. Il a bien été question, il y a quelques semaines, d’une union entre le Parti libéral, Al Ahd et le PRE, mais la candidature de Najib Ouazzani pour le compte du PJD et la décision du Parti libéral de Mohammed Ziane de boycotter les élections en ont fait un projet mort-né.

C’est désormais une habitude chez le PJD, à la veille de chaque élection, une pluie de démissions s’abat sur la direction du parti. Cette année ne déroge pas à la règle. L’imposition de certaines candidatures par le secrétariat général fait des mécontents d’abord parmi les candidats déboutés, ensuite parmi les militants qui ont pris la peine de les présenter et les élire comme tête de liste. Ces crises internes se sont déclarées un peu partout, à Tanger, Tétouan et Nador, mais également à Casablanca. Dans la capitale économique l’imposition de la députée sortante, proposée et désignée à Tiznit, mais imposée à Hay Hassani, a irrité les élus et les militants locaux. A Bernoussi, où le parachutage de Mohamed Yatime, en 2011, a provoqué une vague de départs au profit du PRV, la direction du parti a refait la même erreur en imposant la même personne qui en sera à son cinquième mandat après 20 ans au Parlement. Ces défections interviennent dans une période charnière pour le parti où chaque voix et chaque soutien comptent et peuvent même se révéler cruciaux. Le PJD craint non seulement des retombées électorales négatives au sein des grandes circonscriptions, telles qu’à Tétouan, Nador, Kénitra, Salé ou encore Chichaoua et auparavant Marrakech et Fès, qui ont vu récemment des départs en masse, mais aussi que ces défections déteignent sur son image et sa popularité. Cela d’autant que toutes les démissions annoncées et rendues publiques dénoncent l’absence de démocratie interne et la mainmise d’un groupe limité de dirigeants sur les instances et les structures du parti. Ce qui est sûr, c’est que les démissions de cadres et de militants de base, sur fond de disputes électorales, auront certainement des répercussions négatives sur le résultat de la bataille des frères de Benkirane, lors des législatives du 7 octobre prochain.