Législatives : enfin des programmes !

Les partis veulent prouver qu’ils ont autre chose à présenter que des slogans.
L’emploi, la croissance et le pouvoir d’achat en vedette.
Le Mouvement populaire, le RNI, l’UC et le PND à la traîne.

Les élections législatives de 2007 seront-elles enfin précédées par un réel débat sur le Maroc de demain ? Depuis quelques semaines, les observateurs de la vie politique nationale ont été agréablement surpris de constater que les partis avaient autre chose que les habituels slogans à proposer. Jeudi 5 juillet, le parti Forces citoyennes devait décliner sa vision. Deux jours auparavant, à Rabat, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) présentait son programme électoral au titre des législatives de 2007. Le document, d’une trentaine de pages, présente les quatre engagements majeurs du parti de Ismaïl Alaoui pour la période 2007-2012 : emploi, développement humain, intégration de la femme et lutte contre la corruption, ainsi que les dix axes de son programme gouvernemental.

PIB, grands chantiers, investissement, l’économie est à l’honneur
Depuis le 23 juin, l’Istiqlal décline son programme pour la période 2007-2012, à travers des interventions sur les «infrastructures de transport, d’eau et d’énergie», les «grands chantiers de la ville», ou les «défis du financement». Pour l’occasion, le parti de Abbas El Fassi a fait appel au trio Ghellab-Hejira-Douiri, et, samedi 7 juillet, la ministre Yasmina Baddou devrait clore la série en parlant de développement humain et d’éducation. L’USFP, qui a déjà donné un avant-goût de son programme à la fin du mois de juin, ne devrait plus tarder à en présenter la version définitive. Enfin, le Parti travailliste a ouvert le bal dès les premiers jours de juin.

Etonnamment, cette année, la présentation des programmes, généralement secrets jusqu’à la dernière minute pour réduire les risques de plagiat, a commencé bien plus tôt que d’habitude, mais ce n’est pas tout. En effet, les formations précitées se sont aussi montrées particulièrement studieuses : si, sans surprise, l’emploi, la lutte contre l’analphabétisme et l’éducation ont fait l’objet d’un florilège de propositions – l’on retiendra les projets «Amal Talib», «Dakhiliat annajah», «Adaouat», et «100 projets pour l’avenir» de l’USFP – les partis semblent s’être particulièrement concentrés sur le développement économique.

Ainsi, l’USFP promet de doubler le PIB par habitant sur les dix prochaines années et de diviser par deux le nombre de pauvres en dix ans. L’Istiqlal, lui, s’est attaché à expliquer en détail comment il projette de soutenir la croissance du pays via une politique de grands travaux, en lançant, dès la période 2007-2012, une série de projets de long terme (2030) pour un investissement global de 232 milliards de dirhams en grands chantiers, dont la construction de 3 000 km d’autoroutes, 1500 km de lignes ferroviaires à grande vitesse et un réseau routier de désenclavement desservant au moins 80% de la population rurale à l’horizon 2012. Pendant ce temps, si les premiers échos concernant le programme du PJD indiquent que ce dernier devrait se concentrer, entre autres, sur l’investissement – le parti islamiste compte présenter au total 300 mesures considérées comme urgentes et 1 000 autres sur cinq ans -, le Parti travailliste, lui, concentre son attention sur la petite et moyenne entreprise, sans grande surprise, puisque l’un des principaux artisans de son programme économique n’est autre que Hammad Kessal, président de la Fédération des PME-PMI.

500 DH par famille nécessiteuse ! Qui va payer ?
Autre thème particulièrement prisé des partis : l’amélioration des conditions de vie des Marocains et le renforcement de leur pouvoir d’achat. Ainsi, l’USFP met en avant le programme «Forsa», un projet qui a déjà fait ses preuves dans des pays comme le Brésil, le Chili ou la Turquie, et qui consiste en une dotation directe aux plus pauvres allant jusqu’à 500 DH par famille nécessiteuse, assortie de l’obligation de scolariser ses enfants et leur assurer un suivi dans le domaine de la santé. Au-delà, d’autres aides, moins directes, sont également réclamées par les partis, notamment au niveau de l’impôt sur le revenu ou la TVA, plusieurs formations proposant de réduire les impôts sur le revenu pour les catégories les plus défavorisées ou encore de réduire la TVA sur les produits de première nécessité. «Aujourd’hui, quand vous touchez 24 000 DH par an, vous ne payez pas d’IGR, nous demandons que cette mesure concerne la barre des 30 000 DH par an», explique H. Kessal, qui souhaite également une réduction de la TVA. «C’est la classe moyenne qui paie la TVA à la consommation. Il faudrait la réduire de 20 à 12% et remplacer les 5 taux actuels par deux taux, l’un à 7% et l’autre à 12%», indique-t-il, tout en soulignant que le système de crédit à la consommation, que ce dernier juge en partie responsable de l’endettement de la classe moyenne, devrait être révisé.

La mutation, salutaire, sera-t-elle généralisée ?
Enfin, l’on notera que certains partis ont également avancé des projets dans des domaines relativement nouveaux tels que la religion, comme dans le cas de l’USFP et du PJD, le sport, pour le PPS, ou la musique, dans le cas du parti de la rose qui est allé jusqu’à chercher à séduire les jeunes avec son «Pack Nayda» pour la subvention de 100 groupes musicaux par an…

Autre nouveauté, cette fois, les partis n’ont pas hésité à accompagner leurs projets de chiffres. Au-delà des slogans et des projets aux titres choc, les partis qui ont présenté leurs programmes jusqu’à présent ont décliné des objectifs chiffrés, allant, dans certains cas, jusqu’à donner des détails plus ou moins précis sur l’origine des ressources nécessaires pour leur financement : augmentation des recettes des impôts grâce à la croissance, baisse des exonérations et cadeaux fiscaux inefficaces, re-fiscalisation des secteurs agricoles les plus riches…, les explications ne manquent pas, les engagements non plus. On est bien loin de la situation observée en 2002, lorsque, malgré l’appel royal du 20 août 2002, les mêmes partis avaient tenu un langage beaucoup plus flou.

En effet, cette fois-ci, les partis concernés semblent avoir démarré leurs préparatifs plus tôt. Ainsi, l’USFP les aurait entamés dès octobre 2006, avant leur lancement officiel en janvier dernier. De même, le parti aura préféré aux préparatifs en petits comités de 2002 le recours à des consultations élargies avec les militants, des sympathisants, mais aussi des experts externes au parti, et il n’est pas le seul dans ce cas. Bien plus, la formation aura eu recours à la mise en place de focus-groups dès le printemps dernier, auxquels l’USFP a présenté des versions préliminaires de son programme. Même approche pour le PPS. «Nous avons commencé en fait en 2006, avec l’adoption de notre programme économique et social par le VIIe congrès national, et nous avons enclenché sur cette dynamique en constituant une commission multidisciplinaire qui a travaillé pendant quatre à six mois. Nous avons ensuite adopté la première mouture en janvier 2007, après quoi nous avons initié un ensemble de forums à travers le Maroc sur différentes problématiques», indique Saïd Saâdi, membre de la commission des programmes du parti.

Qu’est-ce qui explique un tel changement aujourd’hui? Faut-il y voir un effet de la mobilisation de la société civile marocaine ? Cette dernière, en donnant un coup de main en matière de formation et méthodes, a certes élevé le niveau du débat, mais elle n’est peut-être pas seule à l’origine de ce phénomène. «Il y a dix ans, l’on réclamait la démocratie, la liberté d’expression… aujourd’hui, on est pragmatique», indique Khalid El Hariry, membre du conseil national de l’USFP. Désormais, les réclamations s’orientant davantage vers une amélioration du niveau de vie, une augmentation du pouvoir d’achat, l’éducation, etc. Par ailleurs, souligne-t-il, «quand on écoute les gens, ils notent que les partis disent tous la même chose». «A partir du moment où nous disons que nous sommes différents, il faut que dans nos propositions, nos programmes, nous soyons différents. On propose des choses, comment les réaliser ? C’est en proposant des choses précises qui vont marquer les esprits. Les gens vont se dire : tiens, ça c’est une proposition de l’USFP, et si je vote pour l’USFP, j’aurai des chances de voir cette mesure appliquée», conclut-il.

L’effort des partis qui ont présenté un programme sera-t-il récompensé ?
Cette mutation observée au niveau des partis qui ont présenté leur programme concernera-t-elle l’ensemble de la scène politique marocaine ? Quid de l’opposition, et notamment de l’UC et du PND. Idem au sein du gouvernement où des partis comme le RNI ou le Mouvement populaire tardent encore à présenter leurs projets. Si, dans le premier cas, la tenue tardive du congrès du parti de la colombe peut expliquer ce retard, il n’en n’est pas de même pour le Mouvement populaire. Il faut dire que pour les deux formations en question, fondées sur le vote des notables, dans le milieu rural mais aussi de plus en plus dans les villes, le programme reste secondaire sans les affaiblir pour autant, au point que certains soulignent qu’ils n’ont pas intérêt à s’engager sur des programmes sur lesquels des comptes peuvent leur être demandés par la suite… Au final, l’effort des partis qui ont présenté un travail au niveau de leur programme sera-t-il récompensé ?