Le «Zaïm», une nécessité ou une calamité pour les partis ?

Ce n’est pas un phénomène récent, mais il revient en force depuis les dernières législatives. Pour certains, la conjoncture actuelle exige le retour des zaïms, pour d’autres ce retour nuit à l’organisation des partis.

Deux événements ont suscité un intérêt bien particulier sur la scène politique. L’éventuel troisième mandat de Benkirane à la direction de son parti et la récente élection d’Ilyas El Omari à la tête du PAM. Les deux évènements augurent certes d’un climat politique houleux et riche en rebondissements, mais ils posent également (de nouveau) la question du chef charismatique du parti ou le «zaïm». La scène politique est, pour ainsi dire, en train de se personnaliser. Tout, ou presque, se joue non pas entre les partis en tant qu’organisations constituées, mais entre leurs dirigeants. Ilyas El Omari, secrétaire général fraîchement élu du PAM, rejoint ainsi les zaïms du PJD, de l’Istiqlal, de l’USFP et dans une moindre mesure du RNI et du MP. Ce n’est pas nouveau, le Maroc a déjà connu des partis dont le sort était intimement lié à leurs dirigeants comme l’USFP d’Abderrahim Bouabid, l’Istiqlal d’Allal El Fassi, le PPS d’Ali Yata et le MP de Mahjoubi Aherdane n’en sont que des exemples. Aujourd’hui la donne a changé. Les partis disposent, depuis 2006, d’une loi organique dont l’un des principaux apports est la régulation et la démocratisation de la gestion et l’alternance aux postes de direction. C’est ainsi que, contrairement à ce qui se faisait avant, les formations politiques sont obligées d’organiser leur congrès, avec tout ce que cela suppose comme changement des instances dirigeantes et décisionnelles, tous les quatre ans. De même que la loi exige une limitation des mandats aux postes de responsabilité. Plusieurs partis, sinon une majorité d’entre eux, ont opté pour une limitation à deux mandats pour le secrétaire général. Bien que la règle soit facilement contournable. Le premier parti à y avoir failli est l’Istiqlal, il a décidé lors de son avant-dernier congrès de porter à trois le nombre des mandats de son secrétaire général alors Premier ministre. Le PJD est, aujourd’hui, en train de discuter cette option. Le parti qui se considère jusque-là comme modèle en démocratie interne pourrait bien céder face à la forte personnalité, au charisme, mais, plus souvent, à l’opiniâtreté de son zaïm. L’Istiqlal et l’USFP, après une brève période de «normalisation», ont vite fait de retomber dans cette tradition bien ancrée dans nos pratiques politiques. L’Istiqlal, après deux secrétaires généraux, M’hamed Boucetta et Abbas El Fassi, a renoué avec l’ère des zaïms avec Hamid Chabat. Le parti a commencé à s’identifier, puis par se réduire à la personne de son secrétaire général avant que ce dernier ne perde les élections à Fès et que les militants du parti fassent montre ouvertement de leur mécontentement quant à sa gestion, jugée unilatérale et hasardeuse, du parti. Ses interventions et ses logorrhées faisaient plus de mal que du bien au parti.

Une réaction en chaîne

Mais, alors que tout le monde le donnait sur le départ et que cela ne tenait qu’à une décision qui allait être officialisée par le conseil national, il parvient à convaincre les militants à garder son poste. Il a su courber l’échine et faire face à l’ire des militants et les cadres de son parti, il est arrivé à s’imposer comme personnalité incontournable, non seulement pour le restant de son mandat, mais probablement pour un nouveau mandat. A l’USFP, Driss Lachgar, quant à lui, est arrivé à se faire élire d’une manière plus ou moins démocratique, il impose une liste fermée des futurs membres du bureau politique (qui a été validée) et puis, ferme la porte du dialogue surtout avec ses adversaires menés par son rival feu Ahmed Zaidi. La suite est connue. Mais chemin faisant, il a pu convaincre deux partis, issus d’une scission de l’USFP, a rentrer au bercail, sûrement dans le but de compenser un éventuel départ de ses adversaires. Ses détracteurs, de guerre lasse, ont fini par claquer la porte. Certains pour former une entité politique dont la date du congrès constitutif vient d’être reportée, pour la énième fois, au 7 mai prochain. Le nouveau zaïm socialiste profite de tout ce temps pour imposer une restructuration du parti, du sommet à la plus modeste antenne locale.

«Le PJD, l’Istiqlal, l’USFP (NDLR : et aujourd’hui le PAM) sont intimement liés et s’identifient déjà à la personne de leurs secrétaires généraux. C’est une tendance du moment. C’est la conjoncture, cette phase particulière que traverse la scène politique, qui a imposé cette gestion “patronale” des partis. C’est elle qui a permis l’émergence et l’omniprésence de la personnalité du zaïm. Ces zaïms ont pu émerger grâce à leur forte présence sur la scène politique, à leurs prises de positions et à la défense des intérêts et du projet de leurs partis», explique Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques. Pour ce dernier, c’est donc une nécessité conjoncturelle. En fait, cette réaction en chaîne a démarré avec la création du PAM en 2008. Le PJD se sentant menacé a décidé d’opter, contre toute attente, non pas pour le paisible et diplomate, et néanmoins ferme, Saâdeddine El Othmani, mais pour le frondeur et polémique Abdelilah Benkirane comme secrétaire général. La formule a marché et le PJD a commencé à gagner du terrain au détriment non pas du PAM, mais aussi de l’USFP et de l’Istiqlal. L’élection d’un syndicaliste, rompu à la confrontation, à la tête de ce dernier n’en est qu’une conséquence. L’USFP lui emboîte le pas et Driss Lachgar s’est retrouvé en toute logique aux commandes du parti. Il fallait bien que le PAM, pour faire face à cette catégorie de patrons de partis, décide de confier son destin à un chef charismatique, «un dirigeant qui tire sa légitimité de son passé de militant engagé et surtout d’un parcours démocratique au sein de la formation politique», pour reprendre les termes de ce cadre du parti.

Le risque est grave…

Le risque, selon Khalid Rahmouni, député et membre du secrétariat général du PJD, est grave. «Au sein du parti, le choix et les positions sont réduits aux discours et interventions publics du zaïm-tribun, devenu symbole du parti, même si ses paroles, actes, choix, décisions politiques et action n’émanent que de lui et non des instances du parti habilité à produire des politiques, faire des choix et prendre des décisions, produit d’un travail collectif, d’un processus démocratique et de longs débats qui reflètent les attentes et les choix de la société ou d’une partie de la société qui se retrouve dans l’offre politique de ce parti». Pour ce chercheur en sociologie politique, «cette personnalisation est un fléau pour les institutions (partisanes) tout comme l’est également la réduction des organisations (partisanes) à la personne de leurs dirigeants. Le zaïm devient non plus une force pour le parti, mais un voile qui cache son identité. Il ne suffit plus du symbole du parti, de son programme et de son référentiel idéologique pour le reconnaître, il faut également lui associer un zaïm pour qu’il soit reconnaissable auprès des citoyens». Et d’ajouter qu’«on ne parle plus d’untel dirigeant d’un parti, mais du parti d’untel. Il le manipule, le façonne et le dirige selon ses penchants, ses mœurs, son humeur, ses idées et sa vision». Le problème se posait avant, rétorque Tarik Tlati, notamment pour les partis de la gauche qui, à un moment de l’histoire, s’identifiaient à leur chef (éternels, car ils ne tenaient pratiquement pas de congrès). «Il reste posé également, aujourd’hui, dans le cas des partis islamistes qui ne se sont pas encore émancipés du modèle de confrérie où le chef est à la fois guide et maître absolu et il n’est donc pas questionnable et ses actes ne sont pas non plus contestés ou remis en question», précise-t-il. En effet, dans le passé, la dictature des zaïms a souvent eu pour réponse directe l’émergence de tendances scissionnistes et, plus récemment, de mouvements de réforme qui conduisent généralement à des scissions. Tous les partis politiques sont passés par là. Même le PJD qui ne cesse de mettre en avant la solidité de sa démocratie interne et la cohésion de ses structures a connu un départ massif des militants et cadres de parti sous la pression du Mouvement unicité et réforme (MUR) dont ils ne sont pas membres. Ces derniers sont allés créer leur propre parti et leur propre syndicat. Le mouvement de réforme créé au RNI est sans doute le seul à avoir pu prendre les commandes sans avoir à passer par une scission.

Phénomène conjoncturel

En plus des scissions, les zaïms empêchent l’évolution au sein du parti et donc une éviction des jeunes et des cadres au profit de l’entourage immédiat du zaïm. Nous ne sommes plus dans cette configuration, objecte M.Tlaty. «Dans la plupart des partis, sauf ceux de tendance islamiste, le secrétaire fait partie des organisations du parti, que ce soit sur le plan des idées et du référentiel politique ou au niveau des structures administratives. C’est juste que la conjoncture actuelle l’a mis en avant. La phase actuelle qui traverse la scène politique nationale exige des chefs de partis qui disposent d’un certain charisme et de certaines compétences. Nous sommes à la veille des élections, ce qui implique la confrontation politique entre partis et le chef se doit d’aller au front».

En somme, cette phase a permis l’émergence d’un type de personnalités politiques sans lesquelles aucun parti ne pourra la traverser sans heurts. Cela dit, note ce politologue, «ce sont surtout les outils avec lesquels travaillent ces dirigeants qui font qu’ils soient indispensables». De même, pour Abdelali Hamieddine, professeur du droit constitutionnel et conseiller parlementaire PJD, la question à laquelle il faut répondre est «comment traduire le charisme des zaïms en institutions fortes, la popularité des dirigeants en pratiques démocratiques et le rayonnement populaire de certains chefs de partis en énergie pour accélérer l’aboutissement des réformes. Le pays a beaucoup à gagner avec des zaïms capables de concilier le commun des citoyens avec la politique». Ce n’est pas seulement cela, ajoute M.Tlaty, «la conjoncture actuelle exige des chefs charismatiques qui font l’unanimité au sein de leurs partis, mais aussi qui ont une forte présence au niveau international». Ainsi, explique-t-il, ce ne sont pas seulement leurs partis qui ont besoin de ces zaïms, mais également, et dans une autre mesure, le pays en entier. En ce sens, le rôle que joue l’USFP et son premier secrétaire au sein de l’Internationale socialiste est indéniable. De même que celui de Hamid Chabat dans l’Internationale des partis centristes et, dans une moindre mesure, de l’UC et du MP au sein de l’Internationale libérale.

Ilyas El Omari, du PAM, entretient des liens étroits avec des personnalités influentes et des dirigeants des pays de l’Amérique latine et de l’Afrique alors que l’influence du PJD se limite à la Turquie et son AKP (le PJD turc) et à l’organisation des Frères musulmans. Quant au risque que le parti soit réduit au départ de son zaïm, notre interlocuteur estime qu’un parti «incapable de produire des générations de zaïms n’en est pas vraiment un. Si les mécanismes de production des dirigeants qui ont statut de zaïm ne fonctionnent pas c’est que le parti ne mène pas bien sa mission de formation et d’encadrement des citoyens». C’est pour cela qu’il existe des organisations de jeunes, des structures de cadres et d’autres organes parallèles pour peu qu’elles soient sollicitées et mises à contribution.

Malin est bien celui qui peut se rappeler des noms des deux tiers de nos formations politiques, soit une vingtaine de partis. Il n’est pas non plus évident de se rappeler de leur positionnement politique, de leur projet de société, ni même de quelques-uns parmi les membres de leurs instances dirigeantes. Pour la plupart, on arrive à les reconnaître grâce à leurs dirigeants qui sont restés au poste depuis la création de ces partis qui remonte pour nombre d’entre eux à plus de 15 ans. Ainsi peu de gens peuvent se souvenir du PRV, PRE, PML, PAD, mais bien nombreux sont ceux qui savent qu’il existe un parti de Mohamed Khallidi, un autre de Chakir Achahbar, un troisième de Mohamed Ziane et un quatrième de Najib Ouazzani, pour ne citer que ceux-là. Et souvent le secrétaire général cumule tous les postes, à la fois porte-parole, trésorier et directeur administratif. Le parti c’est lui, en somme. Ces petits partis semblent évoluer à la marge de la scène politique. L’obligation de la tenue régulièrement de leurs congrès, une fois tous les quatre ans, ne semble pas les concerner. Encore moins celle de changer de dirigeant et de limiter le nombre de leurs mandats. D’ailleurs, la seule sanction imposée par la loi organique des partis politiques est d’ordre pécuniaire. Les partis qui ne tiennent pas leurs congrès en leur temps sont privés de subventions publiques. Ainsi, comme le précise l’article 49 de cette loi : «Tout parti politique doit réunir son congrès national au moins une fois tous les quatre ans. En cas de non-réunion dudit congrès pendant cette période, le parti politique perd son droit au financement public. Le parti récupère ce droit à compter de la date de régularisation de sa situation». Par ailleurs, ces partis qui revendiquent leur existence, et donc le maintien des subsides de l’Etat en leur faveur, entre autres avantages, au nom du pluralisme politique, sont incapables de maintenir ne serait-ce un niveau minimal de démocratie interne. Cela alors que la même loi stipule dans son article 25 : «Tout parti politique doit être organisé et administré selon des principes démocratiques donnant vocation à chacun de ses membres de participer effectivement à la direction et à la gestion de ses différents organes. Il doit être également tenu compte des principes de la bonne gouvernance dans la gestion des affaires du parti, notamment les principes de transparence, de responsabilité et de reddition des comptes».