Le vrai faux départ de Mahjoubi Aherdane

Il entend se consacrer aux orientations idéologiques du Mouvement populaire à la tête d’une structure nouvelle, mais garder ses pouvoirs
Un changement conditionné au feu vert du congrès ordinaire prévu dans deux ans

Le grand chantier
de la restructuration.

Parti, Mahjoubi Aherdane ? Il y a deux semaines, il se confiait à la presse et l’on en déduisait logiquement qu’il entendait tourner la page du commandement du MP. Mais le vieil Amghar maîtrise l’art de l’esquive. Selon toute vraisemblance, on l’aurait politiquement enterré trop vite, assez, en tout cas, pour parler de lui au passé. «Je n’ai jamais annoncé de départ. J’ai tout simplement dit : je ne vais pas rester dans l’administration», s’indigne faussement le fondateur du Mouvement populaire joint au téléphone par La Vie éco. «Il y a beaucoup de gens qui essayent de dénaturer mes déclarations, je ne sais pas ce que j’ai fait aux gens», s’étonne-t-il avant d’insister sur le fait que sa sortie médiatique n’était qu’«une annonce normale, destinée à [se] dégager, car on [le] sollicite tout le temps pour des questions administratives». Décodons. Si Mahjoubi Aherdane a la ferme intention de se retirer de la gestion quotidienne du parti, il est bien décidé à ne pas y perdre une miette d’influence. «Il faut faire comprendre aux gens qu’il y a un secrétaire général qui s’occupe de l’administration. Moi, je contrôle et je suis de loin les choses», souligne-t-il.
Bizarre. Pourtant, dans l’entretien accordé le 17 décembre dernier, au quotidien Al Massae, le fondateur du parti haraki avait clairement signalé son intention de quitter progressivement la gestion du Mouvement populaire via l’adoption d’un rôle d’observateur, et ce à partir des fêtes de l’Aïd. Annoncée sur fond de pressions multiples, de critiques très vives et surtout d’accusations concernant son rôle dans le passage du parti à l’opposition, la nouvelle prendra tout le monde de court, à commencer par le bureau politique haraki. «M. Aherdane a surpris tout le monde. Il a décidé de se mettre à l’écart, bien sûr, volontairement», explique Saïd Ameskane, porte-parole du Mouvement populaire, et chef de groupe à la Chambre des représentants. Réuni d’urgence, le bureau publiera dès le lendemain un communiqué prenant acte de sa décision et qui, tout en félicitant le plus chaleureusement du monde le patriarche haraki, donne à son geste un caractère définitif. Soulagement des uns et des autres ? Mohand Laenser, secrétaire général du parti, reste diplomate. «Nous avons publié, affirme-t-il, un communiqué dans lequel nous avons effectivement dit qu’il s’agit d’une décision volontaire, courageuse, qui lui permettra de continuer à servir le MP à partir d’une autre position».

Un départ à confirmer… dans deux ans ?
Une position qui permet tout de même à Aherdane de conserver ses pouvoirs. De président du parti, doté de prérogatives similaires à celles du secrétaire général, dont celle de présider les instances du parti ou de le représenter auprès des administrations, M. Aherdane devrait se retrouver à la tête d’une structure qu’il souhaite au-dessus du bureau politique du parti. Cette dernière aurait essentiellement pour mission de déterminer et assurer le respect des grandes orientations du parti, mettant fin, de facto, au système du parti à deux têtes. La nouvelle structure n’est pas sans rappeler la commission des dirigeants (lajnat al houkama), prévue par les statuts du MP mais non utilisée, ainsi que le conseil de la présidence du Parti de l’Istiqlal, aujourd’hui composé de plusieurs poids lourds à la retraite comme Abou Bakr Kadiri, El Hachmi El Filali, M’hamed Boucetta, M’hamed Douiri ou Abdelkrim Ghellab, et qui a pour mission de «veiller au respect de la doctrine du Parti de l’Istiqlal, de ses principes fondateurs et de son référentiel idéologique». Toutefois, à la différence de ces deux autres, l’instance que devrait diriger M. Aherdane devrait comprendre dans ses rangs, entre autres, des représentants des différentes structures du parti, tels que la jeunesse ou la section féminine.
Libérant l’Amghar des activités quotidiennes, ce changement devrait ainsi lui permettre d’élargir son horizon, et, reconnaissent certains, le pousser imperceptiblement et très graduellement vers la sortie. Toutefois, au vu de la situation actuelle, rien ne permet de prédire à M. Aherdane un départ à la Osman ni encore moins à la Elyazghi. En effet, si, dans la pratique, l’annonce publique du président du Mouvement populaire ne devrait pas tarder à s’appliquer sur le terrain, le parti devra évoluer vers une situation intermédiaire en attendant que son prochain congrès vienne adapter les statuts à la pratique. En effet, contrairement à l’USFP et à l’Istiqlal, dont le premier secrétaire et le secrétaire général sont respectivement désignés et démis par le bureau politique ittihadi et le Conseil national istiqlalien, au Mouvement populaire, c’est le congrès qui détermine le sort du président et du secrétaire général.
Une confirmation qui devrait d’ailleurs très probablement s’accompagner de la suppression du poste de président du parti, taillé sur mesure pour le fondateur du parti haraki au moment de la fusion du Mouvement populaire, du Mouvement national populaire et de l’Union démocratique en 2006, et de la mise en place de la nouvelle instance voulue par M. Aherdane. Face à cette situation, certaines voix se prononcent en faveur de l’organisation d’un congrès extraordinaire pour accélérer les choses, mais cette option reste peu probable, car d’autres mutations sont également en cours, qui nécessiteront confirmation dans le cadre d’un congrès.
Issu de la fusion opérée en mars 2006 entre le MP, dirigé par Mohand Laenser, le MNP, de Mahjoubi Aherdane et l’UD, réunie derrière Mohamed Fadili, le MP a pu remporter un score plutôt honorable aux dernières élections législatives, malgré l’utilisation du scrutin de liste, qui lui est défavorable par définition. Obligé de jongler avec ses trois composantes, notamment au moment de la sélection de ses candidats, le parti a quand même pu obtenir 9,3% des voix à l’échelle nationale, contre 10,7% pour l’Istiqlal et 10,9% pour le PJD. Il a confirmé au passage sa présence dans plusieurs grandes villes du pays, fait impensable il y a dix ans, ce qui prouve sa capacité d’adaptation à l’évolution de la réalité marocaine à travers des phénomènes tels que l’exode rural, notamment d’adaptation de ses techniques de communication aux différents milieux auxquels ses candidats ont été confrontés, le parti ayant utilisé des méthodes traditionnelles dans les campagnes et des moyens modernes dans les villes.

Restructuration sur toute la ligne
Poussé à l’opposition à la suite de l’échec des négociations pour la formation du gouvernement El Fassi, le parti dispose aujourd’hui d’une chance inespérée de se restructurer, une action qui remporte le soutien de Mahjoubi Aherdane lui-même, et qui devrait toucher jusqu’au journal du parti, Al Haraka. Pour y arriver, le parti devra commencer par sa base, à travers le recensement des militants et la distribution des cartes du parti. «Une fois la carte du mouvement distribuée aux adhérents, [il faudra] faire des bureaux, établir une autre organisation interne. A ce moment-là, nous pourrons organiser un congrès pour réélire complètement les structures», explique M. Aherdane. «Après les élections, après la fusion des trois partis, etc., il faut passer à une restructuration de toutes les régions, créer les bureaux locaux conformément aux statuts et revoir la représentation du parti. Là où elle existe, elle sera maintenue, avec des retouches si nécessaire. Sinon, il faudra créer de nouvelles implantations», explique Ahmed Moussaoui, membre du bureau politique du parti, qui souligne que la réorganisation pourra parfois être difficile, mais est nécessaire, car si la fusion est désormais consommée au niveau national, il n’en n’est pas forcément de même au niveau local, certaines localités comprenant encore des locaux au nom des composantes du parti, le MP, le MNP et l’UD.
Passée cette étape, qui devrait lui permettre d’en finir avec l’épisode de la fusion, le parti pourra se rendre à son prochain congrès, avec une élite issue d’une base plus homogène, et sélectionnée de manière nouvelle, selon Saïd Ameskane.
Une commission a d’ailleurs déjà été constituée au niveau du bureau politique pour veiller au bon déroulement de l’opération qui devrait prendre plusieurs mois, jusqu’à six, selon certains, car s’il reste près de deux ans avant le prochain congrès, le parti devra aussi faire attention à ne pas laisser l’opération déborder sur les préparatifs des prochaines élections communales. Partira ? Partira pas ? Une chose est sûre, quelle que soit la date choisie par Mahjoubi Aherdane pour quitter la scène, son parti, lui, prépare déjà l’après-Aherdane. Reste à savoir si l’Amghar lâchera du lest à l’issue de la réorganisation.