Le style El Othmani pourra-t-il faire la différence ?

En une journée, Dr El Othmani a reçu, au siège du parti et pas chez lui, les huit premiers partis représentés au Parlement. Pour le moment, il ne s’agit que de consultations, les vraies négociations commencent au deuxième round. Les contours de la majorité devraient être connus dans quelque temps, le gouvernement verra probablement le jour sous peu.

Les choses semblent s’accélérer. Les compteurs ont certes été remis à zéro, mais c’est toute la méthodologie qui a changé. Saad Eddine El Othmani, nouveau chef de gouvernement désigné, n’a pas trop attendu pour, non pas reprendre les négociations là où les a laissées son prédécesseur, mais entamer ses propres tractations. Il avait annoncé d’entrée de jeu qu’il allait consulter tous les partis politiques représentés au Parlement, en commençant par celui qui a obtenu le plus de sièges. C’était donc avec le PAM qu’était programmée la première rencontre, mardi dans la matinée, au siège du PJD à Rabat. Sauf que l’agenda chargé de son secrétaire général, Ilyas El Omari, a fait que c’est l’Istiqlal qui a été reçu en premier par El Othmani. Ce dernier s’est entretenu, ensuite, avec le président du RNI, Aziz Akhannouch, accompagné du secrétaire général de l’UC, Mohammed Sajid. Le même jour, dans l’après-midi, le chef de gouvernement a, finalement, reçu, successivement, la direction du PAM et celle du MP. Puis il a enchaîné avec des entretiens avec les directions de l’USFP et du PPS. La rencontre avec ces deux partis avait été programmée pour le lendemain. Une journée marathon, donc. Et cela ne fait que commencer.
Voilà pour le programme des consultations. Les négociations devraient démarrer, ensuite, avec les formations qui devraient potentiellement faire partie de la future majorité gouvernementale. C’est un changement de taille dans la méthodologie des négociations. Le nouveau chef de gouvernement désigné ne part pas avec des a priori, il n’exclut aucun parti sous prétexte que c’est une ligne rouge. Ce faisant, il peut toujours demander leur avis aux partis sur la formation et l’architecture du gouvernement. Le fait qu’ils seront dans l’opposition, pour rappel également institutionnalisée par la Constitution, ne change en rien que leur point de vue est toujours le bienvenu tant il s’agit de l’intérêt de la nation, estiment certains analystes politiques. D’autre part, le fait d’inviter le PAM aux consultations dénote d’une volonté du chef de gouvernement de normaliser les rapports politiques entre toutes les formations représentées au Parlement. Cela permettrait de faire baisser les tentions pour pouvoir travailler, dans le futur, entre gouvernement et opposition en toute sérénité et dans un climat constructif.
A chacun sa méthode
La démarche, bien évidemment, peut ne pas faire l’unanimité au sein du PJD où certaines «factions» ne verraient pas d’un bon œil ce «rapprochement» entre le nouveau chef de gouvernement et le PAM. C’est pour cela que la direction du parti s’est empressée de préciser qu’il ne s’agit, pour cette première étape, que de consultations et non pas de négociations. Ce qui n’a pas empêché ces mêmes «factions» de voir dans l’invitation de l’Istiqlal à ces «consultations» un signe de son «retour en grâce» et donc la possibilité de l’intégrer à la future majorité. De toutes les manières, les partis, potentiellement membres de la future majorité gouvernementale ne seront connus qu’à la deuxième étape des rencontres, soit la phase des négociations proprement dites qui suit immédiatement les consultations.
Cela étant, le deuxième élément de méthodologie d’action du nouveau chef de gouvernement est relatif à sa communication. Contrairement à son prédécesseur dont les indiscrétions et les petites confidences et déclarations, savamment orchestrées, indisposaient ses interlocuteurs et empoisonnaient le climat des négociations, Dr El Othmani a choisi d’agir au grand jour au su et au vu de tout le monde. Déjà le choix du lieu de rencontres, quand bien même ce serait un détail, est très révélateur : Dr El Othmani a choisi d’emblée que tout se passe au siège du parti, un lieu public accessible à tous, et non pas son domicile. D’un autre côté, il a vite chargé l’ancien ministre de la communication Mustapha El Khalfi, d’annoncer, lors d’un point de presse, son programme de rencontres, peu avant qu’il ne reçoive la délégation istiqlalienne. C’est une tactique qui permettra au chef de gouvernement désigné, le cas échéant, de revenir sur certaines déclarations ou, s’il le faut, rectifier des prises de position sans risque de se contredire et en se ménageant, à tout moment, une porte de sortie. De même, ce qui n’est pas rien, à la fin de chaque rencontre, El Othmani donne, systématiquement, la parole à ses hôtes pour s’exprimer devant la presse, sans intervenir à aucun moment. Cela pour la forme.
Sur le fond, Saad Eddine El Othmani n’a jamais cessé de répéter ce credo qui est le sien: «En négociation, on commence toujours par ce qui nous rassemble en remettant nos désaccords à plus tard». Ce qui fait dire à cet analyste politique que, dès le départ, on note déjà un changement radical de méthodologie de négociations. Les tractations d’El Othmani reflètent, certes, toujours les orientations du secrétariat général de son parti, mais elles se font selon sa méthode à lui et portent sa propre empreinte. Naturellement, cela ne veut pas dire que la mission du nouveau chef de gouvernement sera de tout repos.
La récente réunion extraordinaire du PJD, samedi 18 mars à Salé, l’a d’ailleurs montré : Saad Eddine El Othmani devra s’ingénier à trouver les bonnes recettes pour combler le vide laissé par le départ du charismatique Abdelilah Benkirane. Au sein du parti s’entend.
Les forces de freinage
Certains analystes vont même jusqu’à affirmer que Dr El Othmani risque d’être contraint d’évoluer dans l’ombre de Benkirane. Or, c’est ce même Benkirane qui a fini par isoler politiquement son parti au point de ne pas pouvoir réunir une majorité après cinq longs mois de négociations. Ce qui fait dire à certains cadres, encore lucides, du parti, que le PJD doit changer de politique. Abdelkader Amara est d’ailleurs l’un des rares dirigeants à avoir soulevé ce point lors de cette session du conseil national. «Benkirane a fini par épuiser tout le monde autour de lui, il doit se reposer», a-t-il ouvertement déclaré. Et d’ajouter : «Le PJD ne doit pas continuer à tirer sur les autres partis politiques», appelant par la même occasion la direction de son parti à ouvrir une nouvelle page avec les autres formations. N’étant pas porté sur les discours populistes qui galvanisent les foules et n’ayant pas le même réseau dont dispose Benkirane au parti et ailleurs, El Othmani devra imposer son propre style dans une scène politique appelée à connaître une grande mutation. Le changement prévu à la tête de l’Istiqlal et éventuellement aussi à l’USFP pourrait marquer, également avec le départ de Benkirane, la fin d’un profil de patrons de partis politiques et donc l’ouverture d’une nouvelle ère politique. Serait-ce la fin d’un cycle qui a démarré en 2008 avec l’élection de Benkirane à la tête du PJD suivie de celle de Chabat aux commandes de l’Istiqlal, pour lui donner la réplique, et un peu plus tard de celle de Lachgar à la direction de l’USFP ? Nos partis pourraient-ils renoncer enfin au populisme, à la confrontation et la politique politicienne pour faire de la vraie politique, la politique constructive dont le Maroc a le plus besoin aujourd’hui? Les jours à venir nous le diront. Pour revenir au nouveau chef de gouvernement désigné, Dr El Othmani devrait certainement faire face à un autre genre de difficultés. Il est inhérent aux structures et au fonctionnement de son parti auxquels il a lui-même grandement contribué à la mise en place. La question que se posent les analystes politiques est de savoir si, aujourd’hui, El Othmani peut se soustraire à l’emprise du secrétariat général de son parti et agir en tant que chef de gouvernement de tous les Marocains.
C’est une réalité qui n’échappe à personne, le secrétariat général du PJD a beaucoup plus de poids et d’influence qu’un simple bureau politique. Même Benkirane, alors chef de gouvernement, n’a pas réussi à échapper à son ascendant, puisque lui et ses ministres étaient tout au long de leur mandat, obligés, de présenter régulièrement des rapports sur l’action du gouvernement et de leurs ministères respectifs devant cette puissante instance de leur parti. Ce qui veut dire que le chef de gouvernement désigné doit revenir le plus souvent vers le secrétariat général, et donc vers Benkirane, pour l’informer des détails de ses négociations.
L’imposante machine du parti
Il sera, en même temps, contraint, de suivre les directives de cette instance à ce sujet. Certains analystes voient déjà en la présence, mardi, du trio Mustapha Ramid, Lahcen Daoudi et Mohammed Yatime, tous membres de cette instance, dans toutes les rencontres d’El Othmani l’omniprésence du secrétariat général. Seront-ils également de la partie lorsque le chef de gouvernement désigné passera aux négociations à proprement parler ? La question reste posée. Cependant, tempère ce fin connaisseur des rouages du PJD, il ne faut pas oublier que «si Mohamed Yatime est l’homme de Benkirane et même bien souvent son porte-parole, le ministre sortant de la justice, Mustapha Ramid, lui, a pris son envol et son autonomie par rapport au même Benkirane. Il était même, à un certain moment, candidat favori à sa succession à la tête du parti alors qu’El Othmani n’avait pas encore été nommé chef de gouvernement. Quant à Lahcen Daoudi, il est l’électron libre du secrétariat général du PJD». Il va sans dire, affirme la même source, que «Saad Eddine El Otmani est donc, en quelque sorte, étroitement encadré par l’instance dirigeante du PJD, mais dans une représentation de tous les courants». Cela au moment où, selon son entourage, Benkirane a décidé de s’abstenir de tout commentaire et déclaration dans la presse pour ne pas perturber les négociations. Se pose alors une autre question: Et si El Othmani se rebellait et rejetait les consignes de son parti ? Techniquement, s’il peut garantir une majorité qui voterait son programme et soutiendrait ses actions, il peut faire fi des décisions de son parti. Après tout, c’est lui que le Souverain a nommé chef de gouvernement et non pas le secrétariat général du PJD. Dans la pratique, on peut imaginer une majorité sans le PJD. La preuve : l’actuel président de la Première Chambre a bien été élu par une majorité parlementaire de 198 voix, soit exactement la majorité absolue de 50% +1, sans le PJD qui a préféré s’abstenir de voter. Cela reste toutefois un scénario peu probable. Pour l’heure, El Othmani doit d’abord gérer les conditions imposées par son parti et qui ont conduit au blocage. Ses capacités de négociateur étant incontestables, Dr El Othmani devra, néanmoins, trouver une issue à la question de l’USFP tout en veillant à sauver la face de son parti. El Othmani est, pour ainsi dire, cerné par la feuille de route que lui impose le conseil national de son parti. Cette instance même dans laquelle il a fait ses preuves en arrivant à la fin de chaque session à concilier les clans aux positions souvent opposées des clans du parti.
Benkirane dans le fond du décor
C’est, certes, une contrainte imposée par son parti, mais ses talents de pédagogue et de fin négociateur lui permettront certainement d’arriver à un consensus avec ses partenaires politiques. Le sentiment qui se dégage des premières rencontres verse d’ailleurs dans ce sens. Le fait de recevoir le PAM et reprendre contact avec l’USFP n’est-il pas un signe qu’El Othmani ignore cette feuille de route de son parti ? Il va falloir attendre pour voir.
Sur un autre volet, bien que ce soit aujourd’hui un avantage pour lui, El Othmani, pour éviter d’être constamment sous pression de son parti, doit récupérer son ancien poste de secrétaire général. Autrement, il sera sous l’emprise de Benkirane qui reste, jusqu’à nouvel ordre, patron du parti. C’est à ce titre qu’il participera à l’élaboration de la charte de la majorité et continuera à imposer son agenda au chef de gouvernement. Bien après la formation du gouvernement, le nouveau chef de l’Exécutif devra composer, d’une part, avec les instances dirigeantes du parti, et, d’autre part, avec son groupe parlementaire. Or, seul un secrétaire général est à la fois patron des deux. A moins qu’il ne soit désigné secrétaire général, El Othmani devrait certainement faire face à un patron du parti, sinon proposé, du moins soutenu par l’homme (encore) fort du PJD, Abdelilah Benkirane. Par ailleurs, s’il est une contrainte que Saad Eddine El Othmani devra gérer le plus c’est celle du temps. Selon certaines sources non officielles, le chef de gouvernement désigné ne disposerait en tout et pour tout que de quinze jours comme délai pour réunir sa majorité (et pourquoi pas former le gouvernement, quoique, lui, devrait nécessiter un peu plus de temps). Certaines contraintes de l’agenda international du Maroc impliquent, en effet, cette urgence. L’une de ces contraintes vient du Nigéria dont le président du Sénat vient d’annoncer à l’issue d’une visite à Rabat que le Parlement nigérian, avec ses deux Chambres, a décidé d’accélérer le processus de ratification de l’accord maroco-nigérian relatif au gazoduc qui reliera les deux pays. Pour que l’accord entre en vigueur, il doit également être ratifié par le Maroc. Or, ce genre de traités doit d’abord être adopté en conseil des ministres avant d’être examiné et adopté par le Parlement. D’où la nécessité de l’investiture du gouvernement dans les plus brefs délais.

Une fois que Saad Eddine El Othmani aura formé sa majorité, ce qui d’après son premier round des rencontres, ne devrait pas tarder, place au travail sérieux. Les tractations de cette étape porteront d’abord sur l’architecture du gouvernement, le nombre des ministères et des ministères délégués, et éventuellement des secrétariats d’Etat. Ensuite, il s’agira de répartir tout cela selon des critères convenus avec les membres de la majorité. Le nombre de sièges est déjà un premier critère, mais certains partis voudront sans doute décrocher plus de portefeuilles que ne permet le nombre de sièges remportés aux élections. Certains observateurs diront que c’est, sans doute, dans ce cadre qu’entre la visite, le même jour des négociations, d’une délégation des quatre ministres du PPS, membres du gouvernement sortant, à Abdelilah Benkirane. Bref, en parallèle à ces tractations, les chefs de la majorité devront mettre en place un conseil de la majorité, formé en plus des chefs de partis ou leurs représentants, des chefs de groupes parlementaires de ces mêmes formations dans les deux Chambres. C’est ce conseil qui devra élaborer la charte de la majorité et travailler, avec des techniciens et cadres des partis membres sur un programme gouvernemental. En attendant, une fois répartis les sièges et choisis leurs titulaires, le gouvernement sera nommé par SM le Roi. Une fois nommé, il se transformera en un gouvernement d’expédition courante, à la place du gouvernement sortant, le temps que le programme gouvernemental soit prêt. Lequel programme devrait être soumis, par la suite, pour approbation au Parlement. Ce sera sans doute pendant la session ordinaire du printemps qui démarre le 14 avril. Le gouvernement n’entrera en fonction qu’une fois investi par le Parlement. C’est-à-dire après l’adoption de son programme, à la majorité absolue, par la première Chambren.