Le PJD va-t-il vers la scission ?

Avec quelques-uns de ses proches, Mohamed El Khalidi, président du Mouvement de la vigilance et de la vertu, envisage de quitter le navire PJD au courant de cette année.
Le retrait de Abdelkrim Khatib a permis à Abdelilah Benkirane de verrouiller l’appareil. Mustapha Ramid est de plus en plus isolé.

Le Parti de la justice et du développement (PJD) s’apprête-t-il à vivre sa première scission ? Depuis plusieurs mois, la crise couve au sein du parti et les indices se multiplient sur la volonté de Mohamed Khalidi, ami de Abdelkrim Khatib et président du Mouvement de la vigilance et de la vertu (Al yakada wa Al fadila), de quitter le navire, avec certains de ses proches, et de se constituer en parti politique dans le courant de l’année 2005. Un premier pas vers cette indépendance qui ne dit pas son nom va être franchi dans ce sens avec la sortie, à nouveau, du journal Al Asr, d’ici la fin janvier. Le journal ne sera plus le porte-voix du PJD mais bel et bien celui du Mouvement de la vigilance et de la vertu. «Rien d’anormal», rassure Saâdeddine El Othmani, secrétaire général du parti, qui estime que toute initiative du genre ne peut «qu’être bénéfique au parti». Pourtant, selon plusieurs militants, le malaise serait bel et bien installé.

Après le départ de Khatib, la discorde entre les clans s’exacerbe
Le PJD ne serait donc en fin de compte qu’un parti comme tous les autres, avec son lot de courants inconciliables, de querelles de personnes et de scissions programmées.
Au départ, rien n’augurait d’un tel sort pour ce parti qui, de par sa naissance ainsi que son essor, tendait à la singularité. Le démarrage en trombe, qui lui a permis de tripler quasiment ses élus en l’espace d’une législature (de 14 en 1997 à 42 en 2002) laissait entrevoir un avenir radieux aux thuriféraires de l’islam politique modéré. En outre, et pour marquer vraiment sa différence avec les autres partis du microcosme politique marocain, le PJD tient régulièrement ses congrès et renouvelle «démocratiquement» ses instances… Du moins jusqu’à ce que l’un des courants décide de passer à l’offensive et s’emparer de l’appareil du parti. Car, il faut rappeler que le PJD constituait, jusqu’à son dernier congrès d’avril 2004, un subtil dosage entre plusieurs courants. Tout d’abord, le clan se réclamant de Abdelkrim Khatib est composé essentiellement d’anciens militants du MPDC (Mouvement populaire démocratique et constitutionnel), dont Mohamed Khalil et Mohamed Khalidi. Ensuite, celui du MUR (Mouvement de l’unité et de la réforme, Harakat Al tawhid wal islah), lui-même émanation d’une union scellée en 1996 entre le mouvement Unité et rénovation (Harakat islah wa tajdid) d’Abdelillah Benkirane et la Ligue de l’avenir islamique (Rabitat al moustaqbal al islami) d’Ahmed Raïssouni et Mustapha Ramid.
Que s’est-il donc passé pour que cette posologie ne tienne plus ? Lorsque Abdelkrim Khatib a quitté la direction du parti, en marge du dernier congrès, le peu de troupes issues à l’origine du MPDC se sont retrouvées sans protection, livrées au rouleau compresseur du MUR, fort de plusieurs milliers de militants et d’un appareil rodé aux manœuvres. Cette absence du parrain allait être fatale à ses fidèles. Ceux-ci étaient, ironie du sort, soumis à la démocratie interne, donc logiquement et «démocratiquement» écartés par les urnes lors du dernier congrès. Loi du nombre oblige. Ce fut le cas de Mohamed Khalidi, membre fondateur du parti et dirigeant d’Al Asr, jusque-là journal officiel du PJD, qui n’a pas été reconduit au secrétariat général.
Le clan apparenté à Abdelkrim Khatib mis sur la touche, les deux courants qui cohabitaient au sein du MUR ont fini par s’affronter… A fleurets mouchetés.
Il est de notoriété publique que les animateurs des deux courants, Mustapha Ramid et Abdelillah Benkirane se vouent une inimitié sans limites. M. Ramid avait, en 1997, pris le dessus sur son rival en dirigeant le groupe parlementaire du parti et en jouissant d’une popularité certaine au sein de la base (il s’est classé deuxième en nombre de voix lors de l’élection des membres du secrétariat général du parti). C’était sans compter sur Abdelillah Benkirane qui, le moment venu, sut profiter des faux pas répétés de son adversaire.

Les faux pas de Ramid et Raïssouni
Tout d’abord Ahmed Raïssouni a commis l’irréparable en se prononçant pour la réforme de la Commanderie des croyants. De plus, le document publié le 31 mars 2003 par M. Ramid sur la réforme constitutionnelle et les prérogatives royales fut considéré par les autres dirigeants du PJD comme politiquement «incorrect». Pour l’Etat, un seuil était franchi. D’ailleurs, la riposte fut à la hauteur de la charge. Aussi bien Raïssouni que Ramid ont été déclarés personae non gratae par Mustapha Sahel, ministre de l’Intérieur. L’Etat pardonne tout sauf les «maladresses lucides». Les deux «coupables» furent alors, malgré quelques vaines résistances, éjectés de la présidence du MUR et de la responsabilité d’Attajdid, pour le premier, et de la tête du groupe parlementaire pour le deuxième. Une véritable aubaine pour Abdelillah Benkirane qui a alors verrouillé l’appareil du parti.
Abdallah Baha, un fidèle parmi ses fidèles, est projeté, en dépit du refus des députés Pjdistes, à la tête du groupe parlementaire. En effet, en octobre 2003, M. Ramid, sous la pression du ministre de l’Intérieur, démissionne de la présidence du groupe. L’année suivante, les députés du PJD, réunis avant le début de la session parlementaire, élisent M. Ramid pour présider à leurs destinées et sont désavoués par la direction du parti qui reconduit Mohamed Baha. Quant à M. Benkirane, qui chapeaute le conseil national, il devient également directeur de publication d’Attajdid. Enfin Abdelaziz Rabbah, lui aussi proche de Benkirane, est reconduit au poste de secrétaire général de la jeunesse. La victoire a des airs de triomphe ! Pas tant que ça, répond Khalid El Mossadeq, qui a quitté le parti il y a six mois. «Nombre de militants se rendent compte que la démocratie au sein du PJD est un leurre. Les dirigeants tiennent un double discours en ce sens. Ils privilégient les militants issus du MUR, les autres sont des militants de seconde zone», témoigne-t-il.
Depuis, Mustapha Ramid, se sentant isolé, boude les réunions du secrétariat général du parti. S’il refuse de se considérer en dissidence ouverte, il tient cependant à rester en marge d’une gestion qu’il ne partage pas forcément.

La rencontre internationale sur l’islam, une occasion pour lancer le nouveau parti islamiste?
Si M. Ramid garde un pied dedans un pied dehors, c’est le cas également de Mohamed Khalidi. Son mouvement, Vigilance et vertu, prépare d’ailleurs, pour le mois d’avril, une rencontre internationale sur l’islam comme pratique modérée et tolérante, et ce en présence d’une pléiade de penseurs et de personnalités internationales sunnites et chiites. L’occasion, selon Mohamed Khalidi, pour les participants de démasquer le double langage que tiennent des partis dits islamiques et qui constituent une véritable menace pour les transitions démocratiques déjà engagées dans plusieurs pays de la région. Certains dirigeants du PJD ont déjà les oreilles qui sifflent ! Plusieurs militants, qui se sentent à l’étroit au PJD, pensent que cette rencontre internationale sera l’occasion rêvée pour lancer un autre parti islamiste au Maroc, dont les principes ne souffriront aucune ambiguïté. Si la scission n’est pas encore évoquée, tout laisse supposer qu’elle est dorénavant inévitable.

Vigilance et vertu prépare, pour le mois d’avril, une rencontre internationale sur l’islam, en présence d’une pléiade de penseurs sunnites et chiites. L’occasion, selon Mohamed Khalidi, de démasquer le double langage que tiennent des partis dits islamiques.

Si Saâdeddine El Othmani, secrétaire général du PJD (à gauche), affiche la sérénité, il semble bien que Mohamed El Khalidi (à droite) se prépare à partir, entraînant avec lui ceux qui refusent d’être considérés comme des militants de seconde zone.