Le PJD prépare une OPA sur la société civile

Droits de l’homme, sections des femmes, des jeunes, de l’enfance, des RME…, le PJD est présent dans tous les domaines. Sur un peu plus de 90 000 associations qui existent au Maroc, les associations islamistes représentent près du tiers.
Grà¢ce à  ses associations, notamment le MUR, le PJD est en campagne électorale à  longueur de l’année.

C’est presque une règle générale. De nombreux cadres du PJD, élus, députés et mêmes ministres ont été recrutés par de petites associations de proximité. Il s’agit en général d’associations locales qui, à l’occasion de manifestations annuelles organisées dans les écoles, repèrent leurs futures recrues. Certains élèves ont été d’abord primés par ces associations pour leurs brillants résultats scolaires, d’autres pour avoir gagné des concours de mémorisation de psalmodie du Coran, avant de faire partie, des années plus tard, du complexe engrenage qui fait marcher le PJD d’aujourd’hui. Ce fut un temps où le PJD n’était encore qu’un projet. Le parti islamiste, devenu réalité, perpétue cette méthode initiée depuis des décennies par ce qui allait devenir plus tard le MUR (Mouvement unicité et réforme) et dont l’efficacité a été prouvée par le temps. Une armada d’associations affidées au MUR, et donc indirectement au PJD, continuent à servir de fer de lance pour l’expansion du parti. Mais, avec le temps et la croissance fulgurante qu’a connue le parti depuis sa création, en 1996, il a fallu étendre encore plus ce réseau associatif à d’autres domaines aussi divers que l’enfance, la femme, les MRE, le domaine caritatif, les études et les recherches et autres. Aujourd’hui, au gouvernement, le PJD, à défaut de faire main basse sur la société civile dans sa globalité, tente en tout cas de cerner cette sphère.

Ce n’est pas par hasard que le ministère chargé des relations avec le Parlement qu’il a tenu à diriger, en la personne de Lahbib Choubani, a vu ses attributions élargies aux relations avec la société civile. Cela s’est traduit par l’élargissement de son organigramme avec la création d’une direction dédiée aux relations avec la société civile. Laquelle direction a été confiée, sans surprise là aussi, à une militante du parti, l’ancienne secrétaire générale du «Forum Azzahrae», compartiment féminin du MUR, Fatima Azzahra Benhssin. Ceci pour la question réglementaire. Pour le côté financement, le PJD a placé un autre de ses cadres, en l’occurrence Abdelmounaim Madani, à la tête de la direction de l’Entraide nationale. Organisme public qui, entre autres missions, accorde un appui financier aux projets des associations. Et qui contrôle les finances, contrôle le reste. En parallèle, le gouvernement, en la personne du même ministre chargé des relations avec le Parlement, lance un débat national, depuis mars dernier, sur la société civile. Débat que la plupart des associations les plus en vue ont décidé de boycotter pour protester contre la tentative d’orienter ses travaux par le PJD en désignant un des siens, Abdelali Hamiddine, président du Forum pour la dignité, comme rapporteur de ce débat.

Des milliers d’associations déjà à l’œuvre

En même temps, le PJD tente d’actionner le levier législatif. Il est donc clair que le parti cherche à mettre tous les atouts de son côté pour asseoir sa mainmise sur la société civile. Et, par ricochet, la classe politique. Et dans ce sens, le parti vient déjà de lancer quelques signaux qui ne trompent pas. Pas plus tard que la semaine écoulée, à l’occasion de la visite du chef du gouvernement turc, le parti islamiste a sorti de l’ombre une association patronale pour recevoir les 300 membres de la délégation d’hommes d’affaires qui accompagnaient le dignitaire ottoman. C’est l’une des toutes premières actions de cette organisation, connue pour être proche du PJD, créée en 2004 et réactivée en mars de l’année dernière alors qu’il était encore question d’élections communales et de renouvellement de la deuxième Chambre avant la fin de l’année. C’est que, faut-il le rappeler, la deuxième Chambre réserve pour la première fois un quota des sièges aux représentations patronales. Autre signal émis par le PJD, la création toute récente de l’association «Tamazight pour tous les Marocains», présidée par le rédacteur en chef du quotidien arabophone Attajdid, porte-parole officieux du PJD, et ce, au moment où le débat sur la concrétisation de l’article 5 de la Constitution battait son plein. L’association s’est empressée d’occuper le terrain en préparant une proposition de loi que les parlementaires du parti ne tarderaient pas à présenter au Parlement. Le PJD voulait ainsi couper l’herbe sous les pieds des autres composantes de la société civile indépendantes, elles, qui ont œuvré des mois durant pour élaborer une proposition de loi sur le même thème que le groupe du RNI s’est chargé de présenter à la première Chambre.

Entre ces deux faits, le PJD a tenu à minimiser les retombées du boycott d’une partie de la société civile du dialogue initié par le ministre Lahbib Choubani. La réaction est venue de Tanger, le 27 mai dernier : une soixantaine d’associations issues des quatre coins du pays créent une «coalition pour le Maroc nouveau». Pour sa toute première sortie, ce réseau dirigé par un cadre du MUR, déclare ouvertement soutenir à fond le dialogue national sur la société civile.

Bien sûr, les quinze dernières années qu’il a passées dans l’opposition, les contraintes qu’il a dû subir des années durant, ont beaucoup aidé le PJD à installer une infrastructure associative considérable. Certains chiffres non officiels parlent de quelque 13 000 associations qui gravitent autour du PJD et de sa matrice, le MUR. Pour Mohamed Darif, politologue spécialiste des mouvements islamistes, «sur un peu plus de 90.000 associations que compte le Maroc, on peut facilement avancer que le tiers est à caractère islamiste. Une bonne partie est affidée au PJD et au MUR». Est-ce pour autant qu’un parti islamiste, de surcroît en charge des affaires publiques, soit aussi solidement implanté dans la société civile ?

Entre parti et mouvement social, il faut choisir

Quand il s’agit d’un parti «normal», il n’y a rien à craindre. L’Istiqlal dispose toujours d’une assise associative respectable. Les formations de gauche contrôlaient, dans le temps, une grande partie de la société civile. Généralement, les grands partis ont toujours besoin de relais sociaux que représentent les syndicats, les organisations féminines et de jeunesse et les acteurs de la société civile. C’est une pratique courante, estime notre source. «C’est acceptable et légitime qu’un parti politique veuille renforcer ses ramifications dans la société. C’est même un signe positif de sa force et de sa capacité de mobilisation», affirme M. Darif. Sauf que pour le PJD, précise-t-il, la situation est autre. «Le PJD n’a jamais cessé de se comporter comme un mouvement sociétal. Et on sait très bien que les enjeux d’un mouvement sociétal diffèrent radicalement de ceux d’un parti politique. Contrairement au parti, le mouvement sociétal n’a pas de programme politique chiffré ni d’échéancier. Il a un projet de société et un référentiel (c’est le cas des mouvements islamistes). Son objectif n’est pas de gouverner, éventuellement en coalition avec d’autres partis, mais de faire fondre la société dans un moule, le sien».

Dans le même ordre d’idées, dans un gouvernement «normal», quand un débat national est lancé sur la société civile, c’est dans l’objectif de consacrer le pluralisme politique et la diversité sociale. Un mouvement sociétal, lui «incarne la négation même du pluralisme politique et de la diversité sociale».

C’est de cette dérive du PJD que vient le danger de sa tentative d’hégémonie sur le milieu associatif. Et le péril ne vient pas seulement de ce niveau. «Quand un parti politique qui dirige le gouvernement gère les affaires du pays selon une logique de parti, quand il négocie, organise des rencontres et agit au nom du gouvernement à travers ses associations et les organisations affidées à son parti, c’est de là que vient le danger», alerte M. Darif. La gestion de la visite d’Etat du Premier ministre turc et de la délégation qui l’accompagne en dit, d’ailleurs, long sur cette pratique.
C’est indéniable, «maintenant qu’il est au gouvernement, le PJD essaie à tout prix de renforcer sa présence dans la société, notamment à travers les associations», affirme notre interlocuteur. C’est sans doute pour cette raison que ses élus ont décidé de remettre au Parlement, il y a trois mois, une proposition de loi qui non seulement va révolutionner l’organisation des associations, mais aussi leur création et leur mode de financement. Bien sûr, les anciens ministres le confirmeront : quand un parti au gouvernement présente un texte de loi à travers ses députés c’est dans le but de faire pression pour qu’il soit adopté. Cela permet de contourner le Secrétariat général du gouvernement (SGG) qui serait tenté de faire blocage au texte. Et même si la proposition remise au Parlement a peu de chances de passer, elle fera office de catalyseur pour un éventuel projet de loi qui passerait plus facilement à travers les mailles du SGG. Bref, l’un des principaux objectifs de ce texte est de court-circuiter définitivement les services de l’Intérieur.

Selon ledit texte, les dossiers de création d’associations sont déposés non pas auprès des autorités locales, mais chez le procureur du Roi. Si après 60 jours, l’association n’a toujours pas reçu de récépissé définitif, elle est considérée comme constituée au regard de la loi et peut entrer légalement en activité. L’interdiction et la dissolution des associations devraient, de même, relever du seul pouvoir de la justice. Ce faisant, les députés PJD proposent également de faciliter l’accès au financement. Le PJD regrette que les associations n’aient pas accès aux crédits et ne puissent pas investir leurs fonds à leur guise. Mais c’est la procédure de l’octroi de la qualité d’utilité publique qui intéresse le plus les islamistes.

Le PJD prépare le terrain pour un raz-de-marée islamiste

Il propose donc d’en revoir complètement les procédures. Ce qui ouvrira largement la voie à l’appel à la générosité publique et donc au financement des activités caritatives des multiples associations islamistes qu’elles soient affidées ou non au PJD. C’est que cette proposition de loi, si elle est adoptée, ne bénéficiera pas seulement au PJD, mais aussi aux associations du mouvement salafiste et à Al Adl Wal Ihssane. Pour le moment, les autres formations politiques n’ont pas encore réagi à ce texte qui est actuellement devant la commission de la justice, présidée par le RNI. Car, au fond, il répond, comme le précise M. Darif, aux exigences de la nouvelle Constitution, mais également aux revendications de ces mêmes partis, principalement de gauche et du mouvement associatif en général.

Seulement, cette ouverture vient dans un contexte où la société civile est appelée à jouer un rôle important dans la vie politique. La nouvelle Constitution consacre, en effet, le droit à la participation des associations dans la gestion des affaires publiques et le droit de soumettre des pétitions et donc de la législation populaire. Ce qui signifie, et ce n’est un secret pour personne, que les associations sont un instrument redoutable lors des campagnes électorales. Pour le PJD cela est d’autant plus vrai qu’il bénéficie d’une campagne quasi-permanente, que ce soit à travers les multiples et régulières rencontres du MUR, un peu partout dans le pays ou via la nébuleuse des associations qui dépendent du parti et de sa matrice. Ceci d’autant que «ce sont des campagnes efficaces à cause du facteur de proximité qui ne coûtent rien au parti ni aux candidats qui n’ont souvent même pas besoin de se déplacer», observe notre interlocuteur.

On comprend donc pourquoi le PJD s’empresse d’asseoir sa mainmise sur la société civile alors que les élections communales ne sont pas encore organisées et que son mandat au gouvernement n’est pas encore arrivé à échéance. C’est que, observe ce spécialiste des mouvements islamistes, même avec ce nombre impressionnant d’associations à son service, «la présence et l’implantation du PJD dans la société reste encore relativement faible». Pour preuve, le score électoral qu’il a réalisé pendant les dernières élections législatives de novembre 2011. «Au-delà de ses 107 sièges, le PJD n’a pu convaincre, en fin de compte, qu’à peine un peu plus d’un demi-million de votants». Soit un peu plus que l’Istiqlal. Le mode de scrutin en vigueur bride, en effet, les ardeurs de toute formation soi-disant aussi forte et populaire.

Ce qui est à craindre, en revanche, c’est qu’à terme, cette société civile qui fait la fierté du Maroc, au lieu de mettre en valeur la diversité sociale du pays, se transforme en instrument de domination d’un seul projet de société.