Le nouvel homme fort du PJD

Depuis dimanche 20 juillet, il a succédé à  Saà¢d Eddine Elothmani au poste de secrétaire général du parti.
Dès la naissance d’Al Islah wa Tajdid, il fut un des artisans de l’intégration de l’islamisme modéré dans le jeu politique.
Loin de faire l’unanimité au sein du parti, il a su par sa détermination et son sens de la rhétorique s’imposer au flegmatique Saà¢d Eddine Elothmani, donné favori.

Dimanche 20 juillet. A la surprise générale, c’est Abdelilah Benkirane qui prend les rênes du parti de la justice et du développement à l’issue de son sixième congrès, alors que les pronostics donnaient Saâd Eddine Elothmani vainqueur pour un second mandat.

Le nouveau secrétaire général n’est pas étonné, lui. «Mon élection n’est pas vraiment une grande surprise. C’est dans la logique des choses», déclare-t-il à La Vie éco, au lendemain du congrès. Il savait que son heure de gloire viendrait, qu’un jour il serait consacré leader incontesté de l’islamisme réformiste marocain. Historiquement, il se considère le plus légitime à ce poste, lui qui a jeté les jalons de l’intégration de l’islamisme modéré dans le jeu politique. «J’agirai de toute façon dans la continuité de Elothmani», tient-il à ajouter, comme pour rasséréner ses détracteurs, au sein du parti comme à l’extérieur, quant à la manière dont il entend mener la barque du parti et tisser des alliances.

Député pour la première fois en 1999, ennemi de l’USFP et, aujourd’hui, d’El Himma
M. Benkirane est un familier de la scène politique marocaine depuis plus de vingt-cinq ans, voire un peu plus si l’on remonte jusqu’aux années 1970, où il était connu sur les campus universitaires pour être ombrageux, bagarreur et violent.

C’était au temps de la Chabiba islamia («Jeunesse islamique») de Abdelkrim Motiî, actuellement en exil. L’homme est connu pour son verbe acéré, sa pugnacité, son sens de la polémique et de la réplique. S’il a devancé nettement le secrétaire général sortant par près de 200 voix (684 contre 495), c’est qu’il a su convaincre, à coup de rhétorique et d’un travail inlassable mené en coulisses, les militants de la nécessité d’un nouvel homme à la tête du parti. La défection de Mustapha Ramid lui a facilité la tâche.

Certains, dans son parti, le considèrent comme un dictateur
Si Elothmani était connu pour son caractère mesuré, qui en fait un interlocuteur «politiquement correct» pour le pouvoir, Benkirane, lui, est tout le contraire. On l’a connu comme directeur du journal Attajdid, menant des cabales contre les festivals et les accusant de toutes les débauches.

On l’a aussi connu comme député prenant à partie, dans l’enceinte du Parlement, une camerawoman arborant un jean et un tee-shirt, l’accusant de tabarroj (nudité) et demandant son expulsion, ou encore comme acteur politique s’emportant publiquement contre la directrice de l’information de la deuxième chaîne publique nationale : «2M n’appartient pas à ton père…». Enfin, Benkirane était aussi, jusqu’à une date récente du moins, un farouche adversaire des socialistes de l’USFP et du PPS.

A 54 ans, le regard rusé, ce natif de Rabat, fils de commerçant, est un personnage controversé. D’abord flirtant avec les marxistes-léninistes dans les années 1970, du temps où il était élève au lycée Moulay Youssef, il s’en détourna une fois à la faculté des sciences de Rabat où il suivait des études de physique-chimie, pour devenir ensuite leur ennemi juré.

Puis il s’enrôla dans la Chabiba Islamia, dont certains membres avaient trempé dans l’assassinat, en 1975, du leader socialiste Omar Benjelloun. La formation ayant été dissoute, en 1976, nombre de ses militants créèrent alors la Jamaâ islamia, en 1981. Ce fut le début de l’islamisme politique modéré qui donna naissance, en 1988, au mouvement Al islah wa tajdid («Réforme et renouveau»), lequel fusionnera, en 1996, avec le Mouvement populaire constitutionnel et démocratique (MPCD).

C’est cette «OPA», dira le chercheur Mohamed Tozy, sur le parti de Abdelkrim El Khatib, qui permit à l’islamisme modéré marocain d’intégrer les institutions pour devenir, en 1999, le PJD avec 9 sièges au Parlement. L’artisan de cet aggiornamento se nomme Abdelilah Benkirane, dont les positions politiques se rapprochent tellement de celles de l’Etat que ses détracteurs l’accusent de flirter avec le ministère de l’intérieur.

Député pour la première fois en 1999, à l’issue d’élections partielles, M. Benkirane ne quittera plus son poste de parlementaire de Salé, jusqu’à nos jours, tout en assumant des responsabilités de président du conseil national (parlement) du parti, et la direction d’une école privée à Salé.

Le nouveau secrétaire général séduit par son charisme et son verbe tranchant, mais il est loin de faire l’unanimité au sein du parti. Certains voient en lui un «dictateur» capable de prendre des décisions sans consulter les autres dirigeants. L’un d’eux, Lahcen Daoudi, au caractère pourtant pondéré, a même fait savoir qu’il n’était pas prêt à travailler dans un secrétariat général à la tête duquel se trouve M. Benkirane. D’autres craignent une évolution plus à droite du parti sous sa houlette.

«Il tient à ce que le PJD entre au gouvernement, affirme un militant, quitte à y laisser le reste d’indépendance dont le parti jouit encore vis-à-vis de l’Intérieur». Il est également prêt à tisser des alliances, considérées comme contre-nature il y a à peine une année, avec ses adversaires de l’USFP. «Et nous comptons beaucoup sur cette alliance en 2009, lors des élections locales», lâche-t-il à La Vie éco. Il se dit même prêt à pactiser avec qui le voudra.

Avec la future formation politique de Fouad Ali El Himma, aussi ? C’est la guerre entre les deux leaders, pour l’instant, ce dernier n’ayant pas hésité à accuser Benkirane d’appartenir à ces «populistes qui n’ont pas les caractéristiques d’hommes d’Etat». Pour l’instant, certes, mais sait-on jamais ce que réserve l’avenir ? Cela dit, une tâche urgente attend le nouveau patron du PJD : choisir une fois pour toutes entre l’idéologie ultra conservatrice du Mouvement Unicité et Réforme (MUR) auquel il appartient, et le parti politique qu’il dirige.