Le Mur de Cisjordanie : chronique d’une dépossession annoncée (IIe partie)

Avant la construction du Mur, Ras Atiya n’était qu’à quelques kilomètres de Qalqilya. Les deux localités sont maintenant, chacune de son côté, complètement encerclées et seul un passage étroit en permet l’accès.
Actuellement, Qalqilya est transformée en ville-prison et ses 43 000 habitants sont en état de siège. Elle est entièrement encerclée par le Mur dont les six portes ont été bouclées par ordre militaire pendant près de deux mois, en octobre-novembre 2003, interdisant à ses habitants tout contact avec l’extérieur.

Yasmine Ghallab nous livre la suite de ses observations sur le Mur érigé en Cisjordanie par Israël (voir précédente édition). Son récit, sobre et concis, montre parfaitement comment cette barrière est à l’origine d’une véritable tragédie pour les populations palestiniennes.Celles-ci continuent à travailler leurs terres malgré les obstacles, au prix d’une lutte pied à pied contre l’occupant.

Tulkarem-Baqa-Nazlat Issa : le Mur a entraîné une séparation physique des familles, soumises aux autorisations, et a cassé l’essentiel de l’activité économique.
Baqa est une ville palestinienne, un peu plus au nord de Tulkarem, qui a été divisée en deux en 1948 : Baqa El Gharbiyeh sur le territoire israélien et Baqa El Sharkiyeh en Cisjordanie. Mais aucune séparation physique ne matérialisait cette division et les échanges familiaux et socio-économiques étaient nombreux. Les familles séparées pouvaient facilement se voir, se marier, échanger et commercer entre elles et, en général, avec les Palestiniens d’Israël.
Toute la région était une des plus grandes zones commerciales de la Cisjordanie et la majorité des produits étaient écoulés sur le marché israélien. Le Mur a entraîné une séparation physique des familles, soumises aux autorisations, et a cassé l’essentiel de l’activité économique. Le chômage a explosé et 600 boutiques ont été fermées. Une zone commerçante proche du Mur, autrefois très animée, est aujourd’hui complètement détruite, transformée en un vrai no man’s land.
Le Mur passe et divise le village de Nazlat Issa, qui se trouve entre Baqa El Sharkiyeh et Baqa El Gharbiyeh. Sa construction a entraîné la démolition de 230 commerces et deux maisons ; quatre maisons se trouvent du côté ouest. Seuls leurs habitants peuvent passer le check-point. Aucune visite n’est permise. Une maison en cours de construction se trouve pile sur le tracé du Mur. Sa façade est incorporée dans le Mur et pour éviter sa destruction, son dernier étage est désormais occupé par l’armée israélienne pour servir de poste d’observation. Une des maisons, à proximité du Mur, a été détruite la veille du mariage de son propriétaire. Les militaires se sont présentés à 6 heures du matin et ont donné 15 minutes aux occupants pour quitter les lieux. La famille et les amis ont cependant tenu que la fête se déroule sur les ruines mêmes.

Tulkarem-Irtah : la mère de famille décide d’aller, accompagnée de ses enfants, couper les barbelés posés par les militaires et de cultiver la terre familiale.
En début de matinée, nous allons rejoindre une famille de paysans sur leur champ où ils travaillent, en cette saison, tous les matins de 5 heures à 10 heures, en raison de la chaleur.
Lors de la construction du Mur, toutes leurs terres (32 dunums) sont confisquées. Avec l’aide d’un avocat, nos hôtes portent l’affaire devant la justice. Les terres confisquées sont alors réduites à 20 dunums, situés à l’ouest du Mur, mais aucun accès n’est donné aux 12 dunums restants. Pendant neuf mois, ils attendront que l’accès leur soit permis par voie d’accords entre les autorités palestinienne et israélienne.
Après cette période, et sans aucune compensation, la mère de famille décide d’aller, accompagnée de ses enfants, couper les barbelés posés par les militaires et cultiver la terre familiale. Nos hôtes avaient été auparavant primés par la Ligue Arabe pour la qualité bio de leurs produits sous serres. Celles-ci avaient été complètement déchirées par les forces d’occupation israéliennes, sous prétexte qu’il leur était nécessaire d’en visualiser l’intérieur. Après un mois de travail, en cachette, qu’il a fallu masquer mais qui fut parfois découvert et interrompu par les militaires, ces derniers consentent enfin à respecter l’arrêté de la cour de justice et à les laisser exploiter la parcelle de terre restante.
Cette situation a affecté non seulement leur famille mais aussi neuf autres familles de travailleurs qu’ils employaient et qui vivaient de cette terre: ils n’ont pu en garder aucun.
Ils estiment avoir subi approximativement 93 000 dollars de pertes matérielles, sans compter les 20 dunums de terres. Aucune compensation n’est cependant demandée, une telle démarche pouvant être considérée comme un règlement définitif par Israël.
La portion de terre restante se trouve prise dans un étau entre le Mur et deux usines (dont l’une de traitement chimique de déchets) et un dépôt d’ordures, nouvellement mis en place. L’installation de ces bâtiments avait été jugée dangereuse en Israël et, pour cette raison, avait été déplacée dans les Territoires occupés. Les eaux usées et les vapeurs toxiques de ces usines se déversent impunément sur la terre cultivée et les environs. Les oiseaux, attirés par les déchets, viennent de plus en plus nombreux dans la région ; ils déchirent le plastique et abîment les cultures sous serres.

Tulkarem-Jayyous : les exploitants, obligés de se séparer de leur main-d’œuvre, ne peuvent compter que sur l’entraide des autres paysans ayant des parcelles plus petites, dotés d’une autorisation de passer, et désireux d’arrondir leurs fins de mois.
A Jayyouss, nous faisons la connaissance d’un paysan très jovial et actif au sein du comité local et des campagnes nationales contre le Mur. Une bonne partie de ses terres était de l’autre côté du Mur et il lui est arrivé d’y dormir plusieurs jours de suite, à la belle étoile, sachant que les Israéliens lui en auraient défendu l’accès s’il était rentré chez lui. Il a dû aussi se séparer de tous les travailleurs qu’il employait. Actuellement, ils ne peuvent s’entraider qu’entre paysans ayant l’autorisation de passer la porte, ceux ayant des petites parcelles donnant un coup de main aux autres, et contribuant ainsi à arrondir leurs fins de mois.
Il nous racontera une histoire, symptomatique pour lui de l’avenir de la Palestine. A la veille de la confiscation de sa terre, alors qu’il en faisait le tour avec sa femme, affligés tous deux de cette séparation, qu’ils devinaient devoir durer longtemps et entraîner la perte de toute la récolte et la détérioration des arbres, il aperçut une petite branche desséchée qui sortait d’un amas rocheux, loin de toute autre plante, qui aurait éventuellement donné naissance à un arbrisseau s’il avait pu s’en occuper, la déplacer et l’irriguer. Il s’attrista de cette rencontre et pensa couper la petite branche pour lui éviter une mort lente mais certaine, sans eau ni soin.
Puis, trop attristé, il préféra se retourner et quitter les lieux. L’accès lui en fut interdit pendant neuf longs mois, durant lesquels il essaya de se défendre par tous les moyens et sur tous les fronts (médiatique, juridique, national et international). Lorsque l’autorisation lui fut enfin donnée, il alla avec sa femme constater les dommages. Sa surprise fut des plus grandes lorsqu’il aperçut la plante robuste et vivante qui avait su résister et avait poussé. Il ne put s’empêcher de crier et de pleurer de joie tout en embrassant la plante, insensible aux piqûres de ses épines. A sa femme qui le rejoignit, étonnée de ses cris et de son comportement, il raconta alors cette histoire.

Qalqilya-Ras Atya : en période scolaire, les élèves de l’école, située à quelques mères du Mur, assistent régulièrement à des accrochages entre villageois et militaires israéliens qui n’hésitent pas à gazer et subissent souvent eux-mêmes des humiliations.
Nous rejoignons de nouveau les manifestants de la marche de l’International Solidarity Movement (ISM), à Ras Atya. Avant la construction du Mur, ce village n’était qu’à quelques kilomètres de Qalqilya. Les deux localités sont maintenant, chacune de son côté, encerclées, et seul un passage par un goulot d’étranglement en permet l’accès. Le Mur ne se trouve qu’à quelques mètres de l’école de Ras Atya. Les demandes réitérées des villageois pour le déplacer n’ont pas abouti. En période scolaire, les élèves assistent quotidiennement à des accrochages entre villageois et militaires (qui n’hésitent pas à gazer) et subissent eux-mêmes de fréquentes humiliations.
Notre marche s’arrête au point qui constitue le goulot d’étranglement de Ras Atya. Les deux portions du Mur qui matérialisent l’enfermement de ce village ne sont séparées que par quelques dizaines de mètres, véritable prison à ciel ouvert. Les participants à la marche, une trentaine d’internationaux et de Palestiniens, forment alors une chaîne humaine qui relie les deux parties du Mur donnant la mesure de l’étroitesse de ce passage.
En moins d’un quart d’heure, les premières jeeps présentes sur la route du Mur sont appelées en renfort. Une stratégie classique de montée en pression et d’intimidation progressive.

Qalqilya : 25 % de l’eau utilisée en Israël sont dérobés du bassin Occidental.
A l’entrée de la ville, une pancarte indique que les Israéliens sont interdits de passage sous peine de prison et d’amende. C’est le cas de chaque ville de Cisjordanie, considérée comme zone militaire.
Qalqilya est une ville située sur la frontière de 1967 et à douze kilomètres seulement de la côte méditerranéenne. En raison de sa position stratégique, cette ville est, depuis 1948, en ligne de mire du gouvernement israélien. Elle a été intensément bombardée durant la guerre des six jours et sa population avait alors dû s’enfuir. La moitié des habitants s’était réfugiée en Jordanie, tandis que les autres, soutenus par une résolution des Nations Unies, votée 25 jours plus tard, s’étaient résolus à y revenir. La quasi-totalité des habitations (1 560 maisons sur les 2 000 que comptait la ville) avait été démolie.
La population de Qalqilya est constituée majoritairement par les réfugiés palestiniens de 1948. Les ressources de la ville provenaient de l’agriculture et, en raison de la proximité de la Ligne Verte, des emplois, commerces ou services avec les juifs et Palestiniens d’Israël. Qalqilya s’est développée en accueillant un grand nombre de travailleurs de Cisjordanie et de la Bande de Gaza.
Le sous-sol du district de Qalqilya est riche en eau. Ce district se trouve sur une des plus grandes nappes phréatiques de Cisjordanie, le bassin Occidental, représentant la deuxième ressource en eau après la rivière du Jourdain. 25 % de l’eau utilisée en Israël sont dérobés du bassin Occidental et huit puits ont été forés aux limites de la ville.
Après les accords d’Oslo (28 décembre 1994), le gouvernement israélien avait approuvé le projet d’annexion d’une partie des terres de Cisjordanie voisines de la Ligne Verte, sous lesquelles s’étend l’aquifère occidental. La réalisation de ce projet est reportée pour le moment mais la ville est divisée, à l’intérieur de ses quartiers, en zone A et C, respectivement sous autorité palestinienne et israélienne. La rue où nous logions était sur le trottoir de droite en zone A et sur le trottoir de gauche en zone C.
Un plan d’isolement progressif de la ville a été mis en place dès le début avec, tout d’abord, la construction de colonies. 25 colonies furent ainsi construites dans et à proximité du district, regroupant plus de 27% (55 000) des colons juifs de Cisjordanie.
De manière plus radicale, le second élément du plan d’isolement est la construction du Mur – commencé le 13 juin 2002 – visant une asphyxie totale sur tous les plans, économique, social et environnemental.
Actuellement, Qalqilya est transformée en ville-prison et ses 43 000 habitants sont en état de siège permanent et soumis à la volonté des forces d’occupation. Elle est entièrement encerclée par le Mur dont les six portes ont été bouclées – par ordre militaire – pendant près de deux mois, en octobre-novembre 2003, interdisant à ses habitants tout contact avec l’extérieur. Depuis, seul un point d’accès est ménagé, check-point à proximité d’une base militaire. Plus de 90% de ses terres agricoles (soit un total de 6 000 dunums) ont été rendus inexploitables ou sont interdits d’accès par le Mur et plus de 17 000 arbres fruitiers ont été déracinés.
Le travail en Israël, déjà sensiblement en baisse depuis le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, est totalement interrompu. Les Palestiniens arrêtés en Israël, travaillant sans autorisation, sont passibles d’une amende de 10 000 NIS (*) et d’une peine de prison. Le flux et l’écoulement de la production agricole des villages avoisinants (plus de 32) sont stoppés. 40% des commerces (600) et 45,5% des entreprises ont dû fermer. Seules quelques échoppes subsistent de l’important centre commercial et de services qui existait, avec une activité commerciale réduite à 15%.
10% (4 000) de ses habitants ont quitté la ville, certains ayant regagné leur ville d’origine. 1 000 autres sont allés à la recherche d’un emploi dans les autres villes de Cisjordanie, quittant ainsi leur famille. La majorité de la population restante n’a plus d’emploi (le taux de chômage est à 70%), ni d’économies et vit de donations (6 000 sur 8 000 familles bénéficient de secours ou colis de nourriture de la part d’ONG).
L’appropriation des ressources en eau par Israël n’est pas récente et représente l’objectif essentiel d’une stratégie planifiée. Elle a débuté par la confiscation des terres et puits au profit des colonies, puis s’est poursuivie avec des tentatives d’ingérence dans les instances locales chargées de la gestion de l’eau, avant d’aboutir aujourd’hui aux privations liées à la construction du Mur. Neuf puits sont coupés de la ville et trois autres se trouvent isolés, entre le Mur et la Ligne verte, et susceptibles d’être démolis. Un tiers des puits du district (22 sur 70) sont inaccessibles et les habitants ne sont pas autorisés à réparer ceux d’entre eux qui sont endommagés.
(A suivre)

La portion de terre non confisquée est prise entre le Mur et deux usines et un dépôt d’ordures. L’installation de ces bâtiments avait été jugée dangereuse en Israël et déplacée dans les Territoires occupés. Les eaux usées et les vapeurs toxiques de ces usines se déversent sur la terre cultivée et les environs. Les oiseaux, attirés par les déchets, viennent de plus en plus nombreux, déchirent le plastique et abîment les cultures sous serres.

L’appropriation des ressources en eau par Israël n’est pas récente et représente l’objectif essentiel d’une stratégie planifiée. Neuf puits sont coupés de la ville et trois autres se trouvent isolés, entre le Mur et la Ligne verte, et susceptibles d’être démolis. 22 puits du district sur 70 sont inaccessibles et les habitants ne sont pas autorisés à réparer ceux d’entre eux qui sont endommagés.

A Nazlat Issa,cette maison se trouvait sur le tracé. Sa façade est incorporée au Mur et sa terrasse occupée par l’armée israélienne qui l’utilise comme poste d’observation.