Le Mouvement populaire, seul contre tous…

Pris pour cible par le PJD, l’Istiqlal et le PPS, le MP a tapé sur la table en menaçant
de quitter le gouvernement. La polémique a explosé au lendemain des dernières élections partielles.

Question : Qu’est-ce qui pousse un parti jusque-là discipliné, plutôt calme et surtout logique avec lui-même de sortir d’un seul coup de ses gonds ? Le Mouvement populaire (MP), car c’est de lui qu’il s’agit, a fait plus que montrer ses griffes au lendemain des dernières partielles du 28 février. Depuis ce communiqué rendu public le 4 mars, pour le moins virulent et surtout inhabituel venant d’un parti comme le MP, répondant aux accusations de fraude électorale de ses alliés, le PJD et l’Istiqlal, une réunion a bien été tenue entre les membres de la majorité pour contenir une énième crise en phase d’éclatement au sein de l’alliance. Mais, le malaise est déjà installé. Les éditoriaux du député et membre du comité exécutif de l’Istiqlal, Abdellah Bakkali, publiés dans Al Alam, le quotidien porte-parole du parti, ne font rien pour calmer les esprits. Entre-temps, le parti lui-même monte le ton d’un cran. Les amis de Hamid Chabat ont rejoint leurs alliés islamistes du PJD, une fois n’est pas coutume, pour exiger carrément que le département de l’Intérieur soit écarté de l’organisation et la supervision du processus électoral. Le MP qui, soit dit en passant, a raflé deux des cinq sièges mis en jeu lors de ces dernières partielles, aura-t-il servi de mouture pour arriver à cette fin ? Quoi de plus simple que d’accuser un membre de la majorité, sans doute le maillon le plus faible, de fraude électorale pour mettre en cause tout un système ? Cet acharnement contre le MP de la part des deux plus grandes formations de la majorité ne vise-t-il pas à l’affaiblir davantage pour le contraindre à faire encore plus de concessions lors de ce tant attendu remaniement ministériel, annoncé pour les mois à venir ? Voilà une autre question qui expliquerait, peut-être, ces tirs croisés contre le MP. Chose qui n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le secrétaire général du parti, Mohand Laenser, est la cible toute indiquée des attaques des députés PJD depuis le tout début de l’actuelle expérience gouvernementale. L’interdiction par le département de l’intérieur d’une manifestation de la jeunesse du parti (JJD), à Tanger à la veille des élections partielles d’octobre dernier, n’a rien arrangé. Mohand Laenser n’est pas la seule cible des jeunes du PJD. La récente décision du ministre haraki de la jeunesse et des sports de refuser des aides directes, promises par son prédécesseur, aux jeunesses partisanes lui a valu une levée de boucliers de la même JJD. En même temps, l’Istiqlal accuse Laenser d’atermoiement, quand il s’agit de date des prochaines élections locales et régionales.

Bref, pour reprendre les termes d’un cadre MP, Abdelouahed Darouich, «la manière dont les trois autres partenaires de la majorité traitent le MP dénote d’un certain dédain et offense». C’est un constat. Malgré cela, ajoute ce cadre haraki, le MP et surtout son secrétaire général, a toujours agi en tant qu’homme d’État «et non pas homme de pouvoir».

Le MP est attaqué, les institutions en prennent un coup

Il ne s’est jamais comporté, ajoute-t-il, comme un chef de parti, et même pas en tant que membre d’une majorité gouvernementale. «C’est que la responsabilité qui lui a été confiée, en tant que ministre de l’intérieur, dans cette phase transitoire que traverse le pays n’est pas du tout facile. Aussi son action s’est-elle nettement écartée de la démarche partisane et traditionnelle d’un chef de parti». On l’aura noté, lors des trois dernières élections partielles, contrairement aux autres membres du gouvernement ou de la majorité, y compris le chef du gouvernement, qui ont encadré des meetings électoraux, fait campagne pour leurs candidats et multiplié les déclarations, et même les attaques, dans la presse, le patron du MP n’a rien fait de tel. Bien plus, et c’est également un constat, le MP a toujours tenu à exprimer des critiques, inquiétudes et doléances à travers les instances de la majorité. Mais, ce sont les dernières accusations de fraudes électorales qui ont poussé le MP, une fois dos au mur, à réagir avec fermeté. Cette réaction est signe d’un ras-le-bol. «Que l’Istiqlal attaque le MP et affirme que les deux sièges remportés par le MP (à Settat et à Sidi Kacem), c’est en réalité l’intérieur qui les a remportés, on peut le comprendre. L’Istiqlal n’a cessé, depuis l’élection de Hamid Chabat à sa tête, de s’en prendre au gouvernement. Mais, ce sont les accusations du PJD qui ont déclenché cette réaction forte. Cette réaction du MP est donc logique et nécessaire», affirme le politologue Mohamed Darif. «Quitte à aller jusqu’a menacer de sortir du gouvernement, puisque dans ce cas, la majorité n’a plus aucun sens», ajoute-t-il. «C’est une éventualité on ne peut plus sérieuse. Si nos partenaires de la majorité continuent à nous attaquer ainsi, cela veut dire que cette alliance ne tient plus», affirme le ministre et membre du bureau politique du MP, Mohamed Ouzzine. «Nous n’attaquons personne, mais si l’on nous provoque nous n’allons pas rester les bras croisés. Nous allons nous défendre», ajoute-t-il. Il précise, par ailleurs, que la situation est grave car «ce n’est pas seulement la charte de la majorité qui est remise en cause, mais l’image même du Maroc qui a été écorchée. Quand un responsable de la gestion des affaires de l’État accuse ouvertement le ministère de l’intérieur que dirige un de ses partenaires, ce sont les institutions du pays qui sont mises en cause».

Elément indispensable de l’équation gouvernementale

Le MP peut-il mettre à exécution sa menace de se retirer du gouvernement ? Il faut d’abord noter que la récente sortie du MP est une réaction à effet immédiat, mais qui va s’estomper avec le temps, observe Mohamed Darif. Cela, d’une part, d’autre part, le MP, contrairement à l’Istiqlal, dispose de peu de cartes à faire jouer, dont celle du retrait du gouvernement. Le poids du parti dans le gouvernement (4 portefeuilles pour 32 sièges à la première Chambre), n’est pas insurmontable. Sauf que, soutient ce cadre du parti, «contrairement à l’Istiqlal dont c’est un enjeu interne, le départ, ou la menace du retrait du MP du gouvernement est lourd de significations. Cela veut dire qu’il existe un dysfonctionnement institutionnel dans la gestion du gouvernement». Bien plus, si le MP qui n’a, à ce jour et du point de vue idéologique, aucun compte à régler avec personne, ni de gauche ni de droite, menace de quitter le gouvernement, «cela veut dire qu’il y a véritablement un problème au sein de la majorité». Bref, insiste Mohamed Darif, «le MP est et demeure un élément de l’équation de la majorité gouvernementale. Laquelle majorité doit aussi tenir compte du fait que le MP vient de remporter deux des cinq sièges à pourvoir pendant les dernières élections. Ce qui est une réussite électorale».
Autre question : Et si cette salve de critiques avait seulement pour objectif de pousser le MP dans une position défensive afin de lui faire faire davantage de concessions lors du très attendu remaniement ministériel ? Là encore, explique le politologue Mohamed Darif, les choses ne sont pas aussi évidentes que cela. Quand on parle de remaniement, il faut d’abord préciser si c’est un changement structurel, c’est-à-dire qu’une composante de la majorité quitte l’alliance et une autre de l’opposition la rejoigne. Est-ce un changement d’architecture en gardant les mêmes alliés ou un simple changement de personnes ? Si pour le moment, alors que l’Istiqlal et le PJD sont arrivés enfin à un compromis, la première option n’est pas à l’ordre du jour. Dans la deuxième option, c’est plutôt le PJD qui semble le candidat idéal pour d’éventuelles concessions. D’ailleurs, note ce politologue, le PJD a déjà donné un signe en ce sens en décidant de ne pas se présenter dans trois des cinq circonscriptions concernées par les dernières élections partielles. Il est tout à fait logique, qu’en cas de révision de l’architecture du gouvernement, c’est le PJD qui sera amené à céder quelques uns de ses dix sièges. Quid du MP alors ? «Il serait à peine concerné par la féminisation, au cas où le gouvernement déciderait de corriger cette erreur originelle».
De toutes les manières, explique ce cadre haraki, le MP ne peut pas céder davantage sur ce volet. «Nous avons déjà été lésés au moment de la formation de l’actuel gouvernement. Nous avons obtenu le même nombre de ministères (4) que le PPS alors nous avons remporté beaucoup plus de sièges (NDLR : 32 pour le MP et 18 pour le PPS). De même que le MP est pour beaucoup dans l’élection de l’Istiqlalien Karim Ghellab à la présidence de la première Chambre. En contrepartie, on nous a promis la présidence de la Chambre des conseillers. Mais à voir comment évoluent les choses de ce côté, cet engagement ne risque pas d’être honoré». Vu sous cet angle, c’est le MP qui devait exiger un remaniement ministériel et non l’Istiqlal, fait noter ce cadre haraki. «C’est au MP qui s’est vu accorder des départements sans grande influence, d’exiger une répartition plus équitable des sièges», ajoute-t-il.

Élections, l’Intérieur est incontournable

En définitive, si cette guerre déclarée au MP n’avait pas pour objectif de le pousser vers la porte ou le contraindre à davantage de concessions, serait-ce un prétexte pour atteindre le département de l’intérieur et l’écarter de l’organisation et la supervision des élections ? Accuser ce département de manipuler le scrutin alors que, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, c’est un politique qui le dirige revient à mettre en doute sa neutralité. Cette question appelle une autre : Peut-on raisonnablement aujourd’hui, alors que le Maroc traverse une phase transitoire et fondatrice, confier l’organisation des élections aussi cruciales que celles régionales aussi fastidieuse que celles communales à un comité qu’on aura à peine mis en place ?
«En parlant de l’Intérieur, il faut d’abord distinguer le ministre de l’appareil», affirme M. Darif. Cela d’autant, ajoute-t-il, que l’idée d’une commission ou instance indépendante de supervision des élections ne date pas d’hier. C’est une revendication qui a toujours été portée par l’opposition. De toutes les manières, l’Intérieur sera toujours là, comme cadre organisationnel, pendant les opérations électorales. Abdelouahed Darouich, cadre du MP, pose la question autrement : «Y a-t-il un organisme outre que l’Intérieur, capable d’encadrer l’opération électorale ?» . En plus, quand on évoque l’Intérieur, on parle de plus de 40 ans d’expertise en la matière, et «l’on ne peut pas confier une mission d’une importance aussi capitale, dans un Maroc en transition, à un organisme néophyte en la matière», ajoute-t-il. Cela d’autant, conclut ce même cadre du MP, que «l’Intérieur a montré, en tout cas depuis les élections de 2011, qu’il est le seul organisme capable d’un niveau de neutralité acceptable de tous». Bien sûr, note Mohamed Ouzzine, «on ne peut pas affirmer qu’il y a eu transparence totale, une opération d’une aussi grande envergure que les élections législatives supposant forcément quelques écarts et infractions, mais il y a la justice pour cela. Après tout, nous sommes un État d’institutions».  
En somme, même si cette double attaque contre le MP relève de l’absurde, car après tout c’est la majorité qui vient de remporter ces élections partielles, observe-t-on, les Harakis ont, encore une fois, su faire prévaloir la voix de la raison. «Le secrétaire général ne s’est pas empressé de faire des déclarations incendiaires dans la presse qu’il aura à démentir le lendemain en accusant les médias de déformer ses propos», ironise ce cadre MP. Au contraire, le parti n’a pas dérogé à sa ligne de conduite, note cet observateur de la scène politique. Sa réaction s’est faite dans le cadre de ses instances (le bureau politique), dans un premier temps, au conseil du gouvernement et, plus récemment, lors de la réunion, à laquelle il a appelé lui-même, de l’instance de la majorité. Une démarche qui a contribué à faire baisser les tensions. Pour le moment. Car, quoi que l’on dise, et à défaut d’une véritable mise à niveau du discours politique de la majorité, la cohésion et l’harmonie de celle-ci restent un idéal qui s’éloigne de jour en jour.