«Le Maroc est dans la logique de consolidation de l’Union Africaine»

Le Royaume ne pouvait se permettre de laisser un espace libre à ses adversaires pour agir contre ses intérêts vitaux. La reconnexion avec le continent africain ne s’est pas faite uniquement dans les domaines économiques et financiers. Le Maroc peut être aussi un acteur de premier plan sur d’autres projets et programmes sur lesquels l’Union africaine est engagée.

Le Maroc mène une diplomatie active en Afrique qui s’est traduite par la réintégration à l’Union africaine. Pour Larabi Jaïdi, le Royaume a fait ce saut pour «servir l’Afrique». Dans cette interview, il revient sur les différents aspects de la politique africaine du Royaume.

Pouvez-vous nous apporter un éclairage sur le contexte de la réintégration du Maroc à l’UA ?
L’absence du Maroc de cette organisation continentale l’a empêché de participer à sa refondation en 2001, année où elle est devenue l’Union africaine (UA). Elle l’a aussi empêché de faire partie de ses initiatives pour le développement régional de l’Afrique. La politique de la chaise vide dans des institutions internationales ou régionales n’aide jamais à faire avancer vos intérêts, votre vision du monde. Le Maroc n’était pas absent de la scène africaine, bien au contraire, mais il ne pouvait demeurer le seul pays africain en dehors d’une organisation continentale aussi importante; il ne pouvait se permettre de laisser un espace libre à ses adversaires pour agir contre ses intérêts vitaux. Le temps était donc venu pour que le Maroc se réapproprie la défense de ses intérêts au sein de l’organisation africaine et faire évoluer ses positions sur le Sahara en tant que pays membre.
La stratégie suivie jusque-là, qui consistait à actionner un bilatéralisme sélectif auprès des pays «amis» de l’Afrique occidentale et centrale francophone pour influencer par leur entremise les décisions de l’Union Africaine, était arrivée à saturation : elle n’avait en effet pas réussi à neutraliser la nuisance des adversaires du Maroc. Les limites de cette stratégie justifiaient qu’elle soit remplacée par une diplomatie proactive et réaliste, susceptible d’améliorer les relations avec tous les États africains, indépendamment de leur position vis-à-vis du Sahara. Cette ouverture vers les pays «hostiles» s’imposait, d’autant plus que l’Union Africaine était de plus en plus perçue par la communauté internationale comme un acteur incontournable pour le maintien de la paix, la prévention des conflits et le développement économique.

Comment la réintégration a-t-elle été préparé ?
Depuis son accession au Trône en 1999, les relations avec l’Afrique subsaharienne sont devenues une priorité de la politique extérieure de S.M. Mohammed VI : il tente par ce biais de revaloriser le rôle du Maroc comme pays d’influence continentale en mesure d’initier et de promouvoir une coopération Sud-Sud équitable et fructueuse. Le retour du Maroc dans l’UA a été marqué par une activité diplomatique intense, qui a conduit le Souverain dans un bon nombre de capitales africaines. Les tournées royales ont couvert des pays d’Afrique de l’Est qui reconnaissent la RASD. Un nombre impressionnant d’accords de coopération et de projets conjoints ont été engagés. La reconnexion avec le continent africain ne s’est pas faite uniquement dans les domaines économique et financier. Le Maroc fait aussi valoir son leadership religieux, son expertise sécuritaire et en fait même un vecteur de cette politique de coopération rénovée. La réintégration du Maroc au sein de l’Union africaine en janvier 2017 a donc été longuement préparée par les divers volets de la diplomatie marocaine combinant présence politique, influence religieuse, accords de sécurité et coopération militaire, et surtout diplomatie économique avec les pays africains.

Et sur la plan politique, comment cela a-t-il été géré ?
Après avoir réintégré l’UA, le Maroc devait relever un défi de taille, celui de concilier la défense de sa «cause sacrée» avec sa condition de membre de l’organisation soucieux des enjeux communs du continent. La défense de la marocanité du Sahara, aussi cruciale soit-elle, ne pouvait faire de l’organisation panafricaine un espace de confrontation avec la pseudo-RASD et ses alliés. C’est une vision pragmatique et réaliste qui s’imposait, contribuant à renforcer la capacité d’influence du Maroc dans l’institution. La «cohabitation» avec la pseudo-RASD au sein d’une organisation internationale, dont la Charte ne prévoit pas de mécanismes d’expulsion de ses membres, ne peut être assimilée à un acte de reconnaissance de la fantomatique «république».
Le retour du Maroc à l’organisation continentale n’est pas un choix tactique pour régler la question du Sahara mais un choix stratégique qui a une dimension économique, politique, culturelle s’inscrivant dans une ligne de défense inflexible de l’intégrité territoriale du Maroc. C’est en consolidant les liens de fraternité et d’amitié avec les pays africains que le Maroc peut discréditer les thèses et positions de ses adversaires et élargir le périmètre de ses alliances. C’est en prenant des initiatives politiques, économiques et culturelles au sein de l’UA qu’il se présente comme un acteur du développement du continent africain, forçant le respect de ses contradicteurs. Il faut revenir au discours magistral du Souverain au Sommet de 2017 pour comprendre comment le Maroc doit gérer politiquement son intégration à l’UA. Déjà, dans nombre de discours antérieurs à ce sommet, le Souverain avait tracé les grandes lignes de sa vision en affirmant que l’africanité su Maroc ne peut se réduire à un positionnement géographique et historique, elle est davantage un attachement affectif, humain et spirituel. Un attachement qui s’exprime dans la consolidation des relations de solidarité et de coopération multidimensionnelle. Dans son émouvant et clairvoyant discours d’Addis Abeba, le Souverain a rappelé : «Certains avancent que, par cet engagement, le Maroc viserait à acquérir le leadership en Afrique. Je leur réponds que c’est à l’Afrique que le Royaume cherche à donner le leadership».

La présence de la pseudo-RASD dans l’UA ne constitue-t-elle pas une entrave à l’action du Maroc dans cette institution ?
La cause nationale reste sans doute au cœur de notre politique africaine mais elle s’exprime dans le cadre d’une vision stratégique d’ensemble. Les efforts déployés par les actions bilatérales du Maroc doit donc s’étendre et s’articuler à un engagement multilatéral au sein de l’institution continentale. Soyons clairs, il est fondamental de construire patiemment et délicatement un réseau d’influence qui viderait la présence de la RASD de toute signification. Cela exige du Maroc d’élargir sa soft influence dans l’organisation continentale, qu’il soit actif sur les dossiers délicats, qu’il combine intelligemment ses initiatives bilatérales à un multilatéralisme efficace, que sa diplomatie prenne conscience que l’élite africaine ne peut plus être mobilisée par l’affect ou le clientélisme, que l’institution africaine gagne en compétence et en reconnaissance mondiale, que le vrai diplomate africain est constitué d’un subtil dosage entre la maîtrise des normes et procédures et le respect de soi. En un mot il faut le convaincre de vos compétences et par votre engagement dans l’agenda africain. Un agenda riche en programmes et projets : la zone de libre-échange continentale, l’architecture pour la paix et la sécurité, les opérations de médiation dans les zones de conflits, les grands projets structurants… Le Maroc a un savoir-faire dans ces domaines mais il ne parvient pas à mobiliser tout son potentiel. Il lui faut trouver les modes d’action appropriés pour investir cet espace multilatéral, ses réseaux, ses organes (ses instances, ses commissions, etc.), et définir ses positions sur tous les enjeux africains en cohérence avec l’esprit du discours royal.
En fait, le Maroc est confronté dans son action quotidienne au sein de l’UA à la transformation du souffle du discours royal en lignes d’action et positions qui confortent la confiance des pays africains, resserrent les liens avec ses amis traditionnels, consolident les relations naissantes avec d’autres pays et maintiennent la main tendue vers les autres pays récalcitrants. Le discours du Souverain est clair dans ses orientations. Le Maroc est revenu pour servir l’Afrique. Il est dans la logique de consolidation de l’Union Africaine, de la prise en charge des enjeux du développement et de l’autonomie du continent. «Mon pays opte pour le partage et le transfert de son savoir-faire; il propose de bâtir concrètement un avenir solidaire et sûr», a souligné S.M. le Roi dans son discours d’Addis Abeba.. Tout un vaste programme pour lequel notre diplomatie a et aura à s’atteler afin de traduire l’esprit du discours en actions effectives.

Quel est le rôle du Maroc dans la réforme du conseil de la paix et de sécurité de l’Union Africaine ? Et quels sont les principaux enjeux pour le Royaume à propos de cet organe ?
Le Maroc a été élu pour un mandat de deux ans au sein du Conseil de la paix et de sécurité de l’UA. Ce fut le premier succès de notre diplomatie au sein de l’organisation continentale quelques mois seulement après le retour du Maroc. C’est un témoignage de confiance des Etats africains. Cette décision est de nature à insuffler une nouvelle dynamique à cet organe stratégique de l’UA, pour donner plus d’efficacité et de pertinence à son action. Le CPS est l’une des plus importantes structures de l’UA. L’élection du Maroc dans cette instance est intervenue au moment où l’institution était confrontée à un grand nombre de défis, notamment la résolution de conflits complexes : Sahel, Somalie, Soudan du sud, Bassin du Lac Tchad. Le Maroc devait jouer un rôle constructif et productif, en développant une approche pragmatique et solidaire en faveur de la paix et de la sécurité et de la stabilité en Afrique. Nombreux sont les pays africains qui voyaient dans cette participation du Maroc une mise à la disposition de cet organe de sa riche expérience dans les opérations de maintien de la paix, de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Tout laisse penser que le Maroc – à l’exception des initiatives pour faciliter la promotion de nouvelles méthodes de travail de l’organe- n’a pas été un acteur décisif dans son mandat au sein du conseil. L’entrée du Maroc au sein du CPS était une opportunité pour renforcer la position du Maroc au sein de l’UA et renforcer sa vocation en tant que voix de paix et de modération capable d’apporter sa contribution aux opérations de maintien de la paix en Afrique. L’horizon de notre mandat n’est pas lointain et tout reste à faire pour que se concrétise l’espoir placé dans le potentiel du Maroc à faire émerger un conseil efficace, pilier d’une nouvelle architecture de paix et de sécurité.

Quels sont les dossiers phares sur lesquels le Maroc est positionné. Comment et pourquoi ?
Le Maroc est visible sur deux dossiers. Le premier est celui de la migration. Fort de sa nouvelle politique migratoire et de sa contribution à l’adoption du Pacte de Marrakech, le Maroc s’est positionné comme leader de ce dossier au sein de l’UA. Le Souverain a soumis à l’UA un rapport innovant tant sur le narratif de la migration que sur l’approche générale de son traitement dans le respect de la dignité humaine. Un des «outputs» de cette initiative est la décision de l’UA de domicilier l’Observatoire des migrations africaines à Rabat. Tout reste encore à faire pour que cette institution soit réellement un espace de convergence entre les positions des pays africains sur la question et en faire un laboratoire d’idées et d’initiatives pour une régulation efficace et humaine des flux migratoires. Le Maroc, pays de migration, de transit et de résidence, localisé dans la proximité de l’Europe forteresse, est confronté à la gestion complexe et délicate de la migration clandestine. Il est tout à fait naturel que l’observatoire contribue par des études, des initiatives à appuyer le Maroc dans la maîtrise de ces flux.
Mais nous devons garder à l’esprit que si l’observatoire est domicilié au Maroc, il est avant tout une organisation de l’UA. C’est un espace de coopération en matière de migration, un lieu d’initiative qui vise à renforcer la convergence des politiques migratoires africaines, à faciliter et promouvoir le partage d’expériences et le transfert de pratiques en matière de migration entre les parties prenantes institutionnelles, administratives et non gouvernementales. La migration africaine est diverse dans ses formes, ses flux, ses modalités. Les migrations inter-africaines constituent la partie dominante de ces flux. L’Observatoire est destiné justement à suggérer des réponses concrètes et multilatérales renforcées aux différents défis que représentent la mobilité transnationale et la gouvernance des questions de la migration en Afrique, afin de favoriser une migration régulière et respectueuse des valeurs humaines. C’est dans cet esprit qu’il faudrait faire avancer le projet de l’observatoire dans le respect des orientations du Souverain concernant le renforcement et l’élargissement de la coopération avec les pays africains en matière de migration.

Le second dossier ne serait-il pas celui de l’ambitieux projet de la ZLEC ?
Effectivement, l’autre dossier est celui de la ZLEC. Le Maroc a été un fervent défenseur de la ZLECA, ce mégaprojet de libéralisation des échanges. Il peut mettre à la disposition de l’Afrique son expérience de gestion de ses nombreux accords de libre-échange. Cette expérience est riche en chocs et en potentiels, en impacts sur ses équilibres macro-économiques, sur la réforme fiscale de compensation des pertes en ressources douanières, les réformes du climat des affaires pour attirer les capitaux étrangers créateurs d’offre exportable, les outils, les programmes de mise à niveau des entreprises, les politiques d’accompagnement social et territorial de la libéralisation des échanges, les instruments de régulation des échanges (loi de la défense commerciale, règles d’origine, etc.). Le Maroc peut être aussi un acteur de premier plan sur d’autres projets et programmes sur lesquels l’UA est engagée. Je pense notamment aux dossiers sur lesquels le Maroc a un avantage comparatif par rapport à d’autres pays africains : l’agriculture et la sécurité alimentaire, le développement des infrastructures, la finance, le développement humain et la lutte contre la pauvreté…Sur chacun de ces dossiers sensibles, le Maroc a accumulé une expérience, de bonnes pratiques. Il les fait valoir à l’échelle des relations bilatérales. Il peut capitaliser sur ses acquis pour partager son savoir-faire et sa technicité avec l’organisation continentale. Là aussi tout reste à faire dans ces chantiers de longue durée mais les actions à promouvoir doivent se définir par une visibilité, des initiatives et des engagements.

Quel rôle le Maroc peut-il jouer dans le rapport de l’UA avec les partenaires ?
L’Afrique est de plus en plus convoitée par les grandes puissances. Elle fascine par son potentiel, elle inquiète par ses tensions et ses sources d’instabilité. L’Afrique est aussi à la recherche d’une diversification de ses partenaires dans un monde devenu multipolaire. La Chine, le Japon et bien d’autres puissances émergentes offrent à l’Afrique des opportunités pour élargir le champ et la contenance de ses partenariats. Il est donc normal que l’ordre colonial et la guerre froide étant révolus, le continent cherche à développer des partenariats win-win. Pour être efficaces, ces partenariats ont besoin de sortir de la configuration classique de forums où l’on établit des stratégies sans assurer toujours un suivi rigoureux des engagements des uns et des autres. L’UA travaille actuellement sur de nouveaux formats de partenariat dans le cadre de (la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique), de la Stratégie conjointe Europe-Afrique ou avec d’autres partenaires. Le Maroc devrait saisir ce moment pour proposer des formats de partenariat efficaces avec des modalités opératoires transparentes, des process et mécanismes de fonctionnement et de décision efficients. Il serait infructueux et contre-productif de faire des forums actuels, qui sont appelés à être réformés, des lieux et des moments pour croiser le fer avec les représentants du Polisario et de ses soutiens auprès de l’UA.