Le Maroc a-t-il les élites politiques qu’il mérite ?

1 500 communes, 29 000 sièges à  pourvoir, 12 régions,
75 provinces, nos partis sont-ils capables de répondre à  une telle offre ?
D’élites électorales, les notables se sont transformés en élites partisanes et contrôlent les partis.
La plupart des partis se soucient pour les sièges et leur capacité de négociation plutôt que pour la qualité de leurs élites.

Le Maroc dispose-t-il d’élites politiques? Depuis le dernier discours royal, à l’ouverture de l’actuelle session parlementaire d’automne, c’est la question qui revient en force sur la scène politique. Et ce n’est pas pour rien. A la veille d’une opération électorale des plus cruciales dans l’histoire moderne du pays, le Maroc passera d’un État centralisé à la régionalisation avancée, l’on se demande si les 35 partis politiques que compte le pays sont capables de présenter assez de compétences pour couvrir pas moins de 29 000 sièges à pourvoir à l’échelle des communes (plus de 1500 communes) et assumer la gestion des douze régions nouvellement créées ainsi qu’une multitude de conseils provinciaux et préfectoraux (il s’agit d’environ 75 provinces et préfectures). Les termes de cette problématique sont clairement posés dans le discours royal. «A moins d’une année des élections locales et régionales, je m’adresse à tous les acteurs politiques: Quelles élites et quels programmes avez-vous préparés pour assurer la gestion des affaires publiques ? Le grand défi auquel le Maroc fait face aujourd’hui ne concerne pas que la répartition des pouvoirs entre le Centre, les régions et les collectivités locales. Il porte plutôt sur le bon exercice de ces pouvoirs et l’impératif de les mettre au service du citoyen», avait dit le Souverain.
Bien sûr, c’est aux premiers concernés, les partis en l’occurrence, qu’incombe de répondre, par l’action, à cette interrogation qui les interpelle directement et sans ambages. En attendant, et vu le spectacle que nous offrent nos acteurs politiques d’eux-mêmes et de la pratique politique, l’on est tenté de se poser la question si, d’une manière plus globale, le Maroc connaît effectivement une crise d’élite. «Du point de vue anthropologique, oui, il y a une crise d’élites au Maroc. Nous sommes même dans une situation foncièrement différente par rapport au passé. Auparavant, des notables, dans le sens négatif du mot, se contentaient de se présenter aux partis pour décrocher une accréditation des instances dirigeantes pour les élections. Aujourd’hui, certains de ces notables-ignorants se positionnent non seulement en tant qu’entités électoralistes, mais en tant que dirigeants, à des niveaux variés, dans les partis politiques», affirme Mohamed Maâzouz, professeur d’anthropologie politique. Aujourd’hui, poursuit-il, «ces personnes commandent des partis et disposent, pour ce faire, d’une assise financière et d’une base électorale conséquentes. Les partis y trouvent leur compte et rejettent les intellectuels et cadres qui, eux, ne disposent pas d’une assise populaire, ni de moyens financiers pour s’affirmer. Or, ce sont ces mêmes intellectuels, porteurs d’idées, qui permettaient aux partis de se renouveler continuellement en puisant dans leur idéologie de nouvelles idées capables de leur donner un nouveau souffle».
Toutefois, constate cet anthropologue politique, «les partis ne croient plus dans les idées, les idéologies, les projets de société et par delà dans les élites pensantes. Ce qui les intéresse, c’est d’abord le gain électoral. Ils ne peuvent donc pas fournir de réponses aux crises que connaît le pays, ni des alternatives d’ailleurs». Ce qui se traduit, explique-t-il, par un «politisme» au sein des partis politiques dû à une élite qui monopolise l’appareil politique et qui écarte les intellectuels. Ceci se reflète particulièrement dans le Parlement ou les autres instances électives comme il se reflète au sein même des partis. En effet, «combien parmi nos partis comptent encore des intellectuels connus dans leur direction ?», s’interroge, non sans une pointe de défi, Mohamed Maâzouz, pour mieux mettre en évidence cette crise d’élites politiques qui «ne contribue pas au développement du pays et aux aspirations de SM le Roi pour un Maroc moderne porté par une société de savoir». De même, estime-t-il, on ne peut pas prétendre parler de parité, d’équité sociale, de l’approche genre, d’ouverture sociale s’il n’existe pas de pensée moderniste dans nos partis. Or, sans élites intellectuelles, on ne peut pas parler non plus de pensée tout court. En conséquence, «la pensée politique restera plombée et freinée au Maroc tant que les partis rechignent à confier leur commande aux élites intellectuelles. C’est qu’aujourd’hui nos partis politiques ne pensent qu’aux sièges que peuvent leur rapporter leurs candidats. Les élites sont donc rejetées car il y a des lobbies au sein même des partis qui sont liés au positionnement ou aux intérêts financiers qui font que l’élite intellectuelle est écartée». Ce qui pousse souvent, explique le politologue Mohamed Darif, ces élites à renoncer à l’activité partisane et s’en aller s’épanouir dans la société civile. Laquelle société civile est en déphasage et même, souvent, en avance par rapport aux partis politiques. Mais c’est là un autre sujet.

Une certaine idée reçue

Bien sûr, l’argumentaire que servent certains partis, ceux dits historiques notamment, pour expliquer cette faillite, est que l’État (ou le Makhzen dans le temps) a activement contribué à cette dégradation des élites partisanes. Cette situation est liée, explique notre source, «au passé politique du pays, au blocage qui existait au temps où la démocratie était contrôlée et à la perception d’abord d’une sorte de peur qui existait dans les années 1960-70 par rapport à l’action politique. Elle est liée, ensuite, à une dévalorisation du champ politique à travers ce qu’on a vécu dans les conseils élus, dans les conseils municipaux, la falsification des élections pendant longtemps, dans les années 60-70, 80, jusqu’aux années 90, les mal élus, les notables au sens négatif du terme qui ont peuplé un certain nombre de partis politiques, le Parlement et les conseils élus».
En gros, laisse-t-on entendre, aussi bien auprès des partis comme l’USFP et l’Istiqlal ou encore des autres formations de la gauche, si les partis sont aujourd’hui pauvres en véritables élites politiques, c’est quelque part parce qu’elles ont été combattues dans le passé. Il n’empêche que le Maroc a connu, depuis, une grande évolution, les élites économiques, culturelles et sociales (la société civile) ont connu une remarquable métamorphose au cours de ces quinze dernières années. Même l’Etat a fait sa mue, portée notamment par la nouvelle Constitution et qui devrait se poursuivre avec la mise en place de la régionalisation avancée. Seul le champ politique n’a pas connu de réforme majeure. D’autre part, et contrairement à une idée galvaudée qui veut que les cadres et les élites intellectuelles se désistent de la politique, les deux formations de création récente, le PAM, il y a un peu plus de cinq ans et le Parti des néo-démocrates plus récemment, prouvent le contraire. Pour peu que l’offre politique soit intéressante et les mécanismes de démocratie et de gouvernance internes transparents et équitables, les cadres et élites (enseignants, ingénieurs, pharmaciens, médecins, architectes, avocats, …) se prêtent bien au jeu politique.
«Nous avons tenu notre congrès constitutif avec 2 300 congressistes et les demandes d’adhésion ne cessent de pleuvoir et pas seulement au centre, mais aussi dans des villes éloignées comme Bouâarfa, Demnate, Sidi Kacem… 85% à 90% de nos membres n’ont jamais fait de politique. Nous comptons quelques transfuges, principalement de la gauche et pas de notables. Ces derniers n’ont rien à gagner en intégrant un jeune parti qui n’a pas encore fait ses preuves, d’autant qu’ils peuvent très bien remporter leurs sièges là où ils vont. Autant qu’ils aillent frapper aux grandes portes», explique le président du parti. Le PAM renvoie le même son de cloche. Même en étant de création récente, il a eu le courage d’opérer une autocritique profonde qui a abouti à une nouvelle naissance après le congrès extraordinaire de 2011. «Le parti comptait les trois catégories largement représentées dans la société : les militants de la gauche, de la droite et les notables. Notre feuille de route était construite à partir du rapport du Cinquantenaire et de l’IER. Depuis nous avons opéré un virage idéologique et opté pour la social-démocratie ouverte, avec les changements que cela suppose au niveau des élites», explique ce dirigeant du PAM.

Ce ne ne sont pas les candidats qui manquent

Aujourd’hui, les instances du parti, ses listes électorales, ses élus, ses groupes parlementaires comptent de plus en plus de cadres et nettement moins de notables. Cela ne veut pas dire que des formations comme l’USFP ou l’Istiqlal ou encore, bien avant eux, le RNI, n’aient pas consenti un effort considérable en matière de renouvellement de leur encadrement et instances dirigeantes. Mais cela reste en deçà des attentes. Si bien qu’aujourd’hui ces partis manquent non pas d’élites, mais de ce que Mohamed Darif appelle «les élites influentes». Ce qui fait dire à ce politologue que, pour répondre à la question du début, les partis politiques ou du moins les plus grands sont aujourd’hui capables de couvrir dans de grandes proportions l’ensemble des circonscriptions électorales. «Chaque parti selon sa stratégie, affirme Mohamed Darif. Il y a des partis qui ont un réseau relationnel et des ramifications dans la société qui leur permettent de se positionner du point de vue électoral». La proximité des centres du pouvoir agit également en faveur des partis au gouvernement. Ils sont pratiquement courus par les notables. L’anthropologue politique Mohamed Maâzouz confirme, lui aussi, que «les partis sont parfaitement outillés et disposent d’assez de relais auprès des notables pour couvrir toute la carte électorale». Il recourent aux notables, qui ne sont pas des élites il faut le préciser, car celles-ci participent et animent le débat public, pour masquer leur carence en élites. Cela, bien que ces notables se font justement aider par les élites, qui se retrouvent de ce fait contraintes d’agir dans l’ombre, pour construire leur discours. Et ce, «à telle enseigne que n’importe qui, est aujourd’hui capable de produire en public un discours politique et économique cohérent », affirme Mohamed Darif. Pour ce politologue, la responsabilité de cette situation de crise incombe aux partis.   
Au-delà d’un programme politique, un projet de société, une vision idéologique qui fait défaut à plusieurs partis, «il convient au moins pour ces derniers de se poser la question à chaque fois qu’ils accordent leur accréditation électorale à un candidat sur la valeur ajoutée qu’il va apporter, une fois élu, aussi bien au parti qu’au niveau de l’instance dans laquelle il a été désigné», observe ce politologue. La nouvelle loi organique des partis politiques encourage, certes, ces derniers à prévoir une commission d’élection qui puisse choisir, dans la transparence et de manière démocratique, des compétences qu’ils vont présenter pour assumer des charges électives dans les institutions de l’État. Cela reste flou, puisque l’autorité de tutelle ne va, tout de même, pas contrôler les listes électorales de tous les partis. Cela au moment même où de nombreuses formations ne sont nullement préoccupées par cette valeur ajoutée, mais par le nombre de sièges à remporter et si ce nombre leur permet une meilleure position de négociation. Ainsi, «le souci n’est souvent pas de présenter un candidat apte pour la gestion locale ou une fois au Parlement capable de légiférer, contrôler le gouvernement, relever le niveau du débat politique et assumer les charges de la diplomatie parlementaire», note la même source. Or, explique ce politologue, les partis pourraient très bien faire un effort en faisant la promotion des élites à travers leurs instances locales et nationales et leurs médias. Ils peuvent aussi élaborer une charte d’honneur aux termes de laquelle ils s’engagent à réserver les cinq premières places sur leurs listes électorales aux élites. Et même si ces élites ne disposent pas d’une formation politique, leurs partis doivent la leur dispenser. Cela fait bien partie de leur mission.

C’est donc de la responsabilité des partis de chercher des cadres et des élites pour les encadrer avant de les présenter aux élections. L’opération portes ouvertes que la plupart de nos grands partis ont organisée pour attirer les notables pourrait bien servir pour capter les élites. A condition bien sûr que l’appât soit alléchant, l’offre politique intéressante et la démocratie interne garantie.