Le énième coup de poker d’Ariel Sharon

Il claque la porte du Likoud dont il a été l’un des fondateurs en 1973

Après avoir dissout le gouvernement et le Parlement, il crée un parti de centre-droit.
Deux échéances électorales majeures en Israël et
en Palestine début 2006.

L’âge n’aura pas usé Ariel Sharon. Même à 77 ans, le leader politique entend rebondir. Dès le lundi 21 novembre, le premier ministre israélien a annoncé la chute de son gouvernement et la dissolution de la Knesset. Les élections n’auront donc pas lieu en novembre 2006 comme prévu mais dès le 28 mars prochain, et il faudra compter avec son dernier-né : le parti de la Responsabilité nationale, d’appartenance centre-droit.
Tout avait commencé avec l’élection surprise d’Amir Peretz, le 9 novembre, à la tête du parti travailliste de gauche. Le syndicaliste d’origine marocaine avait, contre toute attente, battu son rival Shimon Perez, en grande partie grâce à sa promesse de retirer le parti du gouvernement d’union nationale. Une décision entérinée le dimanche 20 novembre, lorsque les travaillistes ont voté pour quitter le gouvernement Sharon. Privé du soutien qui lui avait permis d’organiser tant bien que mal le retrait de la bande de Gaza, maltraité par les parlementaires de droite, qui considéraient la destruction des colonies locales comme une trahison, le premier ministre n’avait plus d’autre choix que de dissoudre son gouvernement.
Pourtant, dès le lendemain, 21 novembre, par un de ces tours de passe-passe dont il a le secret, Sharon était retombé sur ses pieds. En effet, ce jour-là, il annonçait son intention de quitter le Likoud qu’il avait pourtant aidé à fonder en 1973. Le soir même, on apprendra que le premier ministre avait réussi à réunir suffisamment de voix pour prétendre au statut de parti, à un temps de parole à la télévision, des spots publicitaires à la radio mais aussi et surtout à une partie des fonds alloués au Likoud par l’Etat…

Il entraîne avec lui douze parlementaires du Likoud…
Des quatorze parlementaires réunis à huis clos avec lui, peu après sa démission officielle du Likoud, douze viennent du même parti que lui. Sharon bénéficie également du soutien de plusieurs personnalités, dont cinq des ministres du gouvernement sortant, et d’autres n’appartenant pas au Likoud, dont l’ancien chef du Shin Beit, Avi Dichter, ou l’ancien ministre Dan Meridor (Likoud). Selon une rumeur persistante, en dépit des démentis des travaillistes, Shimon Perez, quatre-vingt deux ans, pourrait également, selon la presse israélienne, être de la partie. Exception notable : on remarquera l’absence de Shaul Mofaz, qui, malgré l’offre de Sharon de garder son poste de ministre de la Défense dans le prochain gouvernement, aura préféré disputer la direction du Likoud à Benyamin Netanyahou.
Pourquoi un tel geste alors que, comme le disait Sharon lui même, «si j’étais resté, j’aurais gagné aux primaires et mené le Likoud à la victoire aux élections» ? Ce que cherche l’ancien général aujourd’hui, c’est tout simplement de poursuivre sa politique, sans être gêné par une droite israélienne qui a très mal pris le retrait de Gaza. Il s’offre ainsi un parti taillé à la mesure de sa politique, quitte à sonner le glas du bipartisme israélien.
Désormais, les observateurs politiques israéliens distinguent trois camps : le parti travailliste, désormais plus à gauche, dirigé par un Amir Peretz favorable aux couches défavorisées de la population, un Likoud amputé d’une partie de ses voix mais regroupant les voix de la droite opposée au retrait israélien et, enfin, le nouveau parti de Sharon, reprenant des positions intermédiaires, avec une bonne partie des sièges actuels du Likoud.

Faut-il en conclure pour autant qu’Ariel Sharon, également connu comme responsable dans les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila en 1982, se serait adouci au point de ne plus vouloir se retrouver dans le Likoud ? Selon la presse israélienne, le premier ministre serait devenu plus «soft» dès 2001, année à laquelle il avait reconnu pour la première fois que l’occupation des terres palestiniennes ne pouvait pas durer éternellement. Dans les faits cependant, les 8 500 colons déplacés de Gaza ont largement été remplacés par les 14 000 autres qui se sont installés en Cisjordanie.
En fait, grâce à son nouveau parti, et si Sharon parvient à ses fins, il pourra maîtriser et la gauche et la droite, et du coup réaliser son plan sans être gêné par aucun des deux. «Il n’y a pas d’autres plans de désengagement», expliquait-il récemment pour rassurer l’opinion publique israélienne, «il y a la feuille de route».

Sharon compte-t-il aller jusqu’au bout du plan ? Parviendra-t-il à ses objectifs ? Pour cela, encore faut-il qu’il réussisse à convaincre les électeurs à l’heure où les observateurs considèrent que son âge pourrait bien l’empêcher de diriger le parti pendant longtemps. Cela d’autant plus que ses adversaires mettent déjà en avant le cas du parti Shlomzion, qu’il avait créé en 1976 pour concurrencer le premier ministre Menahem Begin (Likoud). Plus récemment encore, en 1998, Ishak Mordechaï avait tenté justement de lancer un parti centriste, sans succès.
Ainsi, la crise qui enflait depuis l’annonce des retraits est désormais ouverte. Reste à savoir l’évolution qu’elle prendra d’ici le 28 mars prochain, sachant qu’une nouvelle donne est à prévoir : les élections palestiniennes, prévues pour le 25 janvier 2006. Quelle sera la physionomie du Proche-Orient au lendemain des doubles élections palestiniennes et israéliennes ?

Le parti de centre-droit créé par Sharon à 77 ans a bouleversé le paysage politique israélien, traditionnellement organisé autour du bipartisme.