Le bras de fer entre l’Etat et les salafistes continue

Une délégation
du CCDH mène les négociations avec les représentants des détenus.
La grève a cessé dans les prisons de Oukacha, Mohammédia et Meknès.
Les négociations avec les détenus ne sont pas d’ordre politique,
mais concernent les conditions de détention.

La Salafiya Jihadiya serait-elle en train de perdre l’une de ses dernières batailles ? Deux semaines après le déclenchement d’une grève de la faim que les chefs de cette mouvance intégriste voulaient sans concession, l’action commence à s’essouffler sérieusement. Le 16 mai, les détenus salafistes écroués dans les prisons de Oukacha, Meknès et Mohammédia ont cessé leur mouvement, suite à l’intervention d’une délégation du groupe de protection émanant du CCDH, présidée par Chaouki Benyoub et composée de Assia El Ouadie, Mustapha Iznasni, Aïcha Khemliche, Mustapha Jalal et d’Ahmed Rouane.
L’intervention des membres du CCDH continue puisque la délégation a visité également les prisons de Fès, d’Outita 2 (Sidi Kacem) et de Kénitra. «Le dialogue se déroule dans le respect», révèle une source proche du CCDH avant d’ajouter que «l’une des missions du CCDH réside dans la garantie des conditions minima d’incarcération des détenus». La précision est d’une importance capitale. Si discussion il y a, elle ne porte que sur les conditions d’incarcération. Exit donc la dimension politique que les dirigeants de la Salafiya ont voulu donner à leurs revendications. D’ailleurs, c’est sur ce sujet que les discussions entamées mercredi 11 mai, et qui se sont poursuivies jusqu’à minuit, entre, d’une part, Mohamed Fizazi et Omar Haddouchi et, d’autre part, M’hamed Abdenabaoui, membre du cabinet du ministre de la Justice, ont capoté. Les deux dirigeants de la Salafiya Jihadiya ne voulaient rien entendre et exigeaient la présence de Hassan Kettani et d’Abou Hafs à leur côté.
Les autres revendications, à savoir la libération de tous les détenus et la poursuite des «tortionnaires», ne peuvent être satisfaites parce qu’il s’agit de requêtes éminemment politiques. Le niet que le ministère de la Justice a opposé à ces demandes démontre la volonté du gouvernement de ne pas céder au «chantage».
En parallèle, la situation des détenus grévistes continuait de se détériorer. Après le décès de Khalid Boukri, enregistré à Outita 2 mardi 10 mai (voir encadré), la pression s’est accentuée sur le gouvernement. Jeudi 12 mai, au ministère de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ a reçu les représentants de quatre associations de défense des droits de l’homme. Abderrahim Jamai, de l’Observatoire marocain des prisons, Abdelhamid Amine, de l’AMDH, Ahmed Sebbar, du Forum justice et vérité, et Ahmed Abou Alfadl, de l’Association de Barreaux du Maroc, sont venus attirer l’attention du ministre sur l’état de santé «préoccupant» des détenus. L’OMDH qui devait être initialement présente, n’a pu assister à la réunion en raison de l’état de santé de son président. Le président de l’AMDH, quant à lui, a réitéré la position de son organisation, conforme à celle d’Amnesty international et de la Fédération internationale des droits de l’homme ayant conclu dans des déclarations précédentes à l’iniquité des procès qui avaient condamné les accusés dans les attentats du 16 mai. Cependant, Abdelhamid Amine avoue que «l’objet de la rencontre n’était pas celui-là. Le but était d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur l’état de santé des prisonniers grévistes afin de sauver leur vie».
Preuve que la situation est préoccupante, le premier ministre, qui recevait, samedi 14 mai au matin, les partis de la majorité, était entouré de Mustapha Sahel et de Mohamed Bouzoubaâ, respectivement ministres de l’Intérieur et de la Justice. La rencontre, qui devait être un briefing sur la déclaration de Driss Jettou devant le Parlement, concernant le bilan de son équipe, se transforme rapidement en une séance de questions-réponses sur le sujet brûlant du moment. L’embarras du gouvernement est palpable.
Le soir même, une déclaration reprise par les médias nationaux, et que Abou Hafs a faite depuis sa prison au journal espagnol ABC, fait le tour des rédactions. L’embarras change de camp. Abou Hafs déclare en effet dans cette interview, en date du 12 mai, qu’il «a le droit de soutenir n’importe quel mouvement de libération musulman qui combat l’occupation d’un pays islamique…Je parle de l’organisation Al Qaïda comme mouvement de résistance contre l’occupation américaine de l’Afghanistan». Chassez le naturel, il revient au galop ! Les masques tombent enfin sur les réelles intentions des chefs salafistes. Plus qu’un aveu, la déclaration d’Abou Hafs est une insulte à la mémoire des victimes des attentats de Casablanca et de Madrid. Attentats revendiqués par le réseau Al Qaïda.
Abou Hafs est-il allé trop loin ? Il semble que ses positions radicales aient donné de quoi réfléchir aux grévistes. La mission des membres du CCDH donne ses premiers fruits. La grève est levée dans trois prisons. La cacophonie est à son comble parmi les détenus affaiblis par le jeûne.
Cela dit, les informations les plus contradictoires circulent. L’association Annassir pour le soutien des détenus islamistes dit avoir perdu tout contact avec les chefs des Salafistes. Elle déplore qu’ils soient privés de leurs téléphones portables et qu’ils soient maltraités. Du côté du ministère de la Justice, les choses sont plutôt claires. Les quatre «meneurs» de la Salafia Jihadia, qui étaient incarcérés au début de la grève au quartier J de la prison centrale de Kénitra, furent séparés et transférés vers d’autres prisons : Mohamed Abdelouahab Rafiki dit Abou Hafs à Fès, Mohamed Fizazi à Tanger, Hassan Kettani à salé, et Omar Haddouchi à Tétouan. «Cela, pour rapprocher, selon la version du ministère de la Justice, ces prisonniers de leurs familles».
Selon Fettah Zahrach, membre du collectif pour la défense des détenus salafistes, composé de Mes Khalil Idrissi, Taoufik Massaaf, Hillal Mohamed, Issam Ibrahimi et Abdellah Lamari, «le transfert des prisonniers s’est fait d’une manière bizarre et peu habituelle. D’ailleurs, leur incarcération dans des cellules individuelles est une sorte de punition».
D’un autre côté, Abdelhamid Amine, président de l’AMDH, va plus loin en rappelant la position de son organisation quant aux procès de la Salafiya. «Vu les dépassements qu’ont connus certains procès, il faut soit réviser les procès soit faire actionner la grâce royale». Cette position est également partagée par Ahmed Sebbar, président de Forum vérité et justice qui, tout en reconnaissant que la grève est d’essence politique, estime que «la plupart des procès se sont déroulés dans des conditions qui ne répondent pas aux normes internationales de justice. Nous savons que la révision des procès au Maroc est juridiquement difficile, c’est pourquoi, dans certains cas, il faut que la grâce royale puisse jouer».
Concernant la poursuite du mouvement de grève, l’association Annassir soutient que la majorité des détenus salafistes sont encore en grève et qu’ils subissent en outre la violence des gardiens des prisons. Toujours selon cette association, qui est en contact permanent avec les familles des détenus, Abou Hafs continuerait, lui aussi, la grève de la faim. Des informations impossibles à vérifier auprès du ministère de la Justice.

«Abou Hafs n’a jamais cachésa sympathie pour Al Qaïda»

La Vie éco : Quelle est la position du PJD vis-à-vis de la grève des détenus de la Salafiya?
Les soutenez-vous dans leurs revendications ?
Il est certain que nombre de leurs procès ont été entachés d’irrégularités, et un certain nombre d’accusés étaient injustement condamnés. C’est l’avis aussi des organisations humanitaires nationales et internationales. En tant qu’avocat, j’ai toutes les preuves de ce que j’avance. Le procès de Hassan Kettani et de Mohamed Rafiki, appelé Abou Hafs, était en dehors de la loi, mais je ne dis pas que tous les accusés étaient injustement condamnés. A mon avis, ce dossier dit de la Salafiya Jihadiya, doit être révisé de toute urgence, avec plus de responsabilité. L’Etat n’a pas le droit d’être injuste à l’égard de certains de ses citoyens, même en le faisant au nom de la lutte contre le terrorisme. Si terrorisme il y a, l’Etat doit le combattre avec tous les moyens légaux, mais tout en garantissant aux citoyens la sécurité et la tranquillité contre l’injustice.

Mais la grève de la faim résoudra t-elle, à votre avis, l’affaire de ces prisonniers ?
Grève ou pas grève, l’Etat doit intervenir. L’Etat est, certes, conscient qu’il y a eu des violations et des failles juridiques, grandes ou petites, dans le traitement de ce dossier. Ces prisonniers ont le droit de se défendre avec les moyens qu’ils jugent bon pour attirer l’attention de l’opinion publique nationale et internationale et celle des pouvoirs publics sur l’injustice dont ils ont été victimes. Au-delà de cette grève, il y a eu des procédures qui n’ont pas été respectées à leur égard. L’Etat peut intervenir par le biais de la grâce royale. Les dossiers des prisonniers encore entre les mains de la Cour suprême doivent être traités avec équité. Nous ne devons pas faire de la lutte anti-terroriste un but en soi, qui justifie tous les moyens, nous risquerions ainsi de commettre les mêmes erreurs commises par le passé, comme en 1996, par exemple, au nom de l’assainissement. Je suis certain que l’opinion publique se ressaisira un jour pour s’apercevoir qu’il y a eu bien des procès injustes qui auront eu de graves conséquences sur les citoyens. Cela dit, je n’innocente pas tout le monde, il y a des prisonniers qui méritent leurs peines, il y en a d’autres qui ne les méritent pas ou les méritent moins.

Pourquoi le PJD n’intervient-il pas entre l’Etat et les grévistes pour désamorcer cette crise ?
L’Etat n’a pas besoin du PJD pour jouer à l’intermédiaire, mais celui-ci reste toujours au service des intérêts nationaux. L’intermédiaire n’est pas le plus important, le plus important est que l’Etat soit juste avec ses citoyens.
Que pensez-vous des récentes déclarations d’Abou Hafs au journal espagnol ABC, où il avoue ses sympathies avec toute organisation qui lutte contre l’occupation américaine, et plus particulièrement Al Qaïda?
Abou Hafs n’a jamais caché ses sympathies pour Al Qaïda, et même à l’égard de notre parti, il n’a jamais été tendre. Ses critiques acerbes contre le PJD sont connues de tout le monde. Je suis en désaccord total avec lui, même si j’étais son avocat au cours du procès qui a abouti à sa condamnation à 30 ans de prison. Abou Hafs se fourvoie profondément dans l’erreur en soutenant Al Qaïda, que ce soit directement ou indirectement. Cela dit, pour avoir étudié son dossier en tant qu’avocat, je puis vous affirmer que son procès était à 100% injuste.

Khalid Boukri est-il mort des suites de la grève de la faim ?

Sur demande du tribunal de première instance de Sidi Kacem et de la Cour d’appel de Meknès, le service de médecine légale du CHU de Casablanca a procédé à une autopsie du cadavre de Khalid Boukri, décédé à la prison de Outita 2 (Sidi Kacem) le 10 mai, soit huit jours après le début de la grève de la faim. Le lendemain, une commission de cinq médecins légistes, présidée par le professeur Saïd Louahlia, directeur de l’Institut national de médecine légale, a examiné le corps et présenté un rapport provisoire d’autopsie. Etaient également présents à cette autopsie le Dr Omar Jbiha, mandaté par le Forum vérité et justice (FJV), et le Dr Abdullah Tayeb, mandaté par l’AMDH. Le décès du prisonnier, dit le rapport, est le résultat direct d’une inflammation pulmonaire due à une tuberculose qui a touché le foie et le rein droit du prisonnier. L’estomac contenait une soupe non encore digérée, ce qui indique que la mort a eu lieu deux heures après l’ingestion de cette soupe. Le rapport conclut aussi qu’il n’y avait aucune trace de torture sur le corps du prisonnier. L’opération de l’autopsie a été filmée par l’équipe médicale.
Une question s’impose : Khalid Boukri était-il ou non en grève de la faim avant sa mort ? Des témoignages concordants, dont la signature de Boukri figurant parmi celles des grévistes et le témoignage de sa famille, répondent par l’affirmative. Une chose est sûre : les conclusions provisoires du rapport d’expertise n’ont fait l’objet, à l’heure où nous mettions sous presse, d’aucune contestation de la famille du détenu.
Le Dr Omar Jbiha déclare à «La Vie éco» que cette expertise «s’est déroulée dans les règles de l’art. Dans le rapport que j’ai rédigé pour le compte du forum, j’ai précisé qu’il y avait négligence coupable dans cette affaire. A qui revient la culpabilité ? Au médecin du pénitencier qui n’a pas fait son travail. Le malade souffrait d’une tuberculose, non traitée pendant les six mois qui ont précédé sa mort. C’est gravissime, pour lui et pour tous les autres prisonniers qui risquaient, eux aussi, la contamination. Tout indique que le prisonnier n’était pas suivi selon les normes internationales établies par les Nations Unies concernant les droits du détenu»

Hassan Kettani, Mohamed Fizazi et Abdelouahab Rafiki dit Abou Hafs, les instigateurs du mouvement.