L’alternance est morte… vive l’alternance

Les Marocains ont enterré la période de l’alternance consensuelle. Ils veulent
une nouvelle équipe au pouvoir. Transparence, réorganisation du champ politique…, le Maroc gagne sur plusieurs tableaux.

Samedi 26 novembre 2011, à la mi-journée, une blague a fait le tour du pays en quelques heures : désormais, les boîtes vocales des opérateurs télécoms intégreront, à la demande du nouveau gouvernement, des messages de type : «Votre correspondant ne peut être joint pour le moment, il doit être à la prière, veuillez rappeler s’il vous plaît…». Les Marocains ont de l’humour… même si, ce samedi-là c’est la perplexité qui se lisait sur les visages : le PJD aux commandes du gouvernement ? Pêle-mêle on évoque un resserrement des libertés, des craintes pour le tourisme, des investisseurs étrangers frileux, des aménagements dans les horaires de fermeture des bars et boîtes de nuit, la mort de la langue française dans l’administration, mais aussi une véritable politique de lutte contre la corruption et un tour de vis dans l’octroi des marchés publics, un nettoyage au sein des entreprises publiques…

PJD : 3e en 2002, 2e en 2007… et 1er aujourd’hui

Des réflexions qui n’étonnent pas. Les Marocains n’ont jamais connu d’islamistes au pouvoir, qui plus est dans le contexte de cette nouvelle Constitution où le pays sera doté d’un chef de gouvernement aux pouvoirs élargis. On s’interroge alors sur l’avenir… Mais le résultat de ce scrutin constitue-t-il réellement une surprise ? Les médias étrangers ont vite fait de mettre en exergue l’islamisation politique des pouvoirs en Afrique du Nord, comme corollaire du printemps arabe et comme explication au plébiscite dont a bénéficié le PJD. L’explication est quelque peu tirée par les cheveux et ne résiste pas à une simple lecture de l’histoire. En 1997,
l’ancêtre du PJD, le MPDC, avait décroché 9 sièges aux législatives. En 2002, le PJD va se classer troisième parti politique du pays avec 42 sièges. En 2007, il rate de peu la première place -alors qu’il a récolté le plus grand nombre de voix- et se contente de 47 sièges, tandis que l’Istiqlal rafle 52 sièges. Dans ces conditions, son succès de 2011 ne doit rien aux soubresauts de l’histoire. En revanche, il convient de s’arrêter sur le large score réalisé par le parti. A la lecture des premiers résultats provisoires, il est crédité de 80 sièges sur 288, soit 27%. Non seulement le plus fort score en proportion, dans l’histoire des élections sous le nouveau règne, mais également un exploit au regard des réalisations des autres formations politiques. Le PJD remporte presque le double des sièges de l’Istiqlal, classé 2e ! Comment expliquer ce «raz de marée» ? De fait, a côté du stock de voix potentielles sur qui il escomptait, le parti islamiste a également bénéficié d’un vote sanction envers les autres partis, et notamment l’Istiqlal, le RNI et l’USFP. Ces derniers, en effet, réaliseront des scores certes légèrement supérieurs à ceux de 2007, mais pour un Parlement dont l’effectif augmente de 60 députés. Le message est clair, les Marocains veulent le changement. Et ce changement, ils l’ont exprimé en choisissant de confier les rênes de l’exécutif à une formation qui n’a pas participé avec les quatre ou cinq partis ayant composé les gouvernements successifs qui ont suivi la période d’alternance, initiée par feu Hassan II. En quelque sorte, le Maroc a fait le deuil de l’alternance en demandant une alternance. Ce changement aurait pu aussi être symbolisé par le PAM. Mais la rue a parlé et…une page est tournée. Cette page, les Marocains cette fois-ci, semblent déterminés à la tourner aussi fréquemment que cela est nécessaire et leur message, la manière dont ils ont tranché, est également un avertissement au parti même qu’ils portent aujourd’hui aux nues : si le PJD échoue dans sa mission, il n’y aura pas de second acte.

Quel chef de gouvernement, quels ministres, quels portefeuilles et pour qui ?

Mais le scrutin du 25 novembre, c’est aussi une reconfiguration particulière du champ politique. Quelques heure à peine après l’annonce des résultats provisoires et alors que Abdelilah Benkirane laissait la porte des alliances ouverte (mais en excluant à demi-mots le PAM), le G8 annonçait la couleur : ce sera l’opposition. Exit donc l’hypothèse qui voudrait que le RNI rejoigne le gouvernement en cas de victoire du PJD ou de l’Istiqlal. A lui seul, ce geste a une portée lourde de sens. Désormais, la classe politique entend se conformer aux déclarations de ses alliances préélectorales, une position qui ne manquera pas de conférer plus de crédibilité à un champ politique, jusque-là connu pour son opportunisme. Dans tous les cas, et alors que l’opposition était jusque-là représentée par le seul PJD, elle sera désormais symbolisée par trois partis phare. Deux ayant l’expérience de l’exécutif (MP et particulièrement le RNI) et qui sont à même de ne pas faire de cadeau au gouvernement, et un troisième, le PAM, qui a toujours manifesté son hostilité à l’égard de la formation de Benkirane et qui devrait lui mener la vue dure. En somme, une opposition aussi solide que ne l’est la majorité confortable qu’aura le prochain gouvernement.
Et justement, en parlant de gouvernement, sauf retournement de situation de dernière minute, c’est la Koutla qui devrait constituer l’autre partie de l’attelage gouvernemental. Mais qui héritera de quels portefeuilles ? Quels seront les têtes-clés du futur gouvernement ? Y aura-il des ministères de souveraineté ? A ces questions, on devrait avoir une réponse au cours des prochains jours. Mais, auparavant, l’interrogation qui est sur toutes les lèvres demeurera celle du membre du PJD qui sera nommé chef de gouvernement. Deux profils semblent se distinguer : Abdelilah Benkirane, l’actuel secrétaire général du parti et Saâdeddine El Othmani, le président de son conseil national. Deux hommes, aux antipodes l’un de l’autre. L’un compensant ses défauts par des qualités que l’autre n’a pas, ou insuffisamment. Résultat, probablement d’ici une semaine.
Pour finir, il faudra souligner que quel que soit le vainqueur des ces élections, le Maroc aura gagné sur plusieurs tableaux. Une classe politique réorganisée, des programmes, des campagnes électorales relativement propres et une image réelle de ce que veulent les citoyens. Reste au PJD à profiter de ce climat pour garder et transformer l’essai : le Maroc c’est aussi des citoyens qui tiennent à leurs acquis, leurs libertés et leur image de pays modéré. A bon entendeur…