L’alliance de la majorité résistera-t-elle aux élections locales ?

Le PJD et le PPS sont très enthousiastes pour reproduire cette alliance à  l’échelle locale. Au niveau local, c’est l’élu qui décide et sa décision pourrait aller à  l’encontre de la volonté de son parti.

«Nous travaillons en parfaite harmonie au sein du gouvernement et nous allons tenir (lors des prochaines élections régionales et communales) un engagement éthique qui respecte la logique de la majorité». C’est une déclaration faite par le chef du gouvernement à l’occasion d’une réunion des chefs de la majorité avec les groupes parlementaires de leurs formations tenue le 7 juillet à Rabat. La couleur est donc annoncée. Les futures alliances qui géreront nos villes et nos régions, dans lesquelles les formations de la coalition gouvernementale détiendraient la majorité, devraient obéir à la même logique. Du moins en théorie. Car à peine annoncé, voilà que depuis Béni-Mellal, vient une preuve concrète que les décisions prises d’en haut ont souvent beaucoup de mal à être assimilées en bas de l’échelle. Les antennes locales de quatre formations politiques, de la majorité et de l’opposition (en l’occurrence le PPS, le PJD, le PAM et l’USFP) se sont fendu d’un communiqué dans lequel elles dénoncent ce qu’elles considèrent comme des écarts de gestion du président et du staff dirigeant de la commune. Il est clair que les directives et les lignes rouges fixées en matière d’alliance par les dirigeants des partis de la majorité et plus particulièrement le PJD, n’ont pas (encore) trouvé écho au niveau local. Ce qui fait dire au politologue Tarik Tlaty que «la sortie médiatique des dirigeants des partis de la majorité a pour but de donner l’impression que la majorité fonctionne bien en toute cohésion et en synergie. Car parler d’une alliance pour les élections locales relève de la surenchère politique pure et simple. Ce n’est rien de plus qu’une tentative de démonstration de force de la majorité. Un discours, somme toute, destiné à la consommation politique». Concrètement, l’alliance de la majorité survivra-t-elle aux élections locales ? Oui dans le sens où tous les partis se sont engagés à poursuivre leur travail ensemble dans le cadre de l’action du gouvernement. Les quatre partis tiennent à terminer ensemble le mandat de l’actuel gouvernement. Par contre, il n’est pas évident de reproduire la même alliance dans la gestion locale, quand bien même les quatre formations arrivent en tête des élections. Si le PJD compte sur l’engagement moral de ses alliés de reproduire la même logique de la majorité à l’échelle locale, on ne peut pas en dire de même pour ses autres alliés.

Oui pour le gouvernement, pour les communes on verra

Ainsi, Salaheddine Mezouar, président du RNI, s’est limité, lui, à exprimer l’ambition de son parti d’«aller dans le sens de la moralisation de la vie publique et la gestion de la chose locale». Sans plus. C’est certainement une manière de dire que même si les partis sont amenés à s’associer à d’autres alliés à l’échelle locale, cette alliance ne devrait pas affecter leur engagement au niveau du gouvernement. Naturellement, le chef de file du parti de la colombe tient à honorer son engagement dans le cadre de la majorité gouvernementale. Même son de cloche chez son allié du MP. Mohand Laenser, le secrétaire général, assure : «Nous allons maintenir notre coalition en vue de l’aboutissement de l’expérience». Tout comme le RNI, le MP a esquivé la question des alliances locales. Au final, seul le PPS s’est rangé réellement dans le même clan que le PJD. Nabil Benabdellah, SG du parti, est convaincu, lui, que «c’est la logique de la majorité qui va façonner la participation des composantes du gouvernement aux prochaines élections locales». Mais au delà des déclarations d’intentions et de bonne foi, c’est la réalité locale qui va trancher. Or, comme le fait noter M.

Tlaty, «les élections locales n’obéissent pas à une logique partisane et ne sauraient être régies par aucune forme d’alliance, qu’elle soit pré-électorale ou post-électorale. Les élections locales obéissent à la logique de la proximité des électeurs de leurs candidats. Et seule la personne et la personnalité du candidat prime, abstraction faite de son obédience politique et son appartenance partisane». En d’autres termes, l’électeur ne vote pas pour un programme, un parti ou une alliance de partis. Il vote pour la personne du candidat. En même temps, un candidat aux élections locales ne s’embarrasse guère avec les projets politiques et les programmes. S’il n’arrive pas à décrocher l’accréditation du parti RNI, il va chercher celle de la formation de l’UC ou du MP ou de tout autre parti qui voudrait bien la lui accorder.

Ce qui compte pour lui, au final, c’est l’accréditation, peu importe de quel parti elle soit. De même qu’un édile local peut changer de parti à sa guise, son électorat ne s’en affecte point. Le parti ne vient qu’en second plan, juste comme couverture. De leur part, les formations politiques ont fini par jouer le jeu. Elles ne s’en cachent plus d’ailleurs. C’est un fait, les partis n’ont ni les moyens humains et matériels, ni le savoir-faire, des fois même pas de volonté pour communiquer et s’assurer une forte présence à l’échelle locale. «Ils sont presque tous en perte de légitimité», note ce politologue.

Le notable, incontrôlable, mais toujours recherché

Tous ou presque ont donc opté pour le raccourci que représentent les notables. Même le PJD, jusque-là relativement fermé à ce genre de calcul, ouvre larges ses portes aux élites locales et leur propose de se présenter aux élections sous sa bannière. Or, les notables permettent certes aux partis un meilleur positionnement sur l’échiquier politique, mais ils sont souvent incontrôlables. Ils ne sont pas rares les cas (au contraire même, ils sont légion) où seul le président de la commune peut faire et défaire les alliances selon sa convenance. La gestion d’une commune peut passer d’un parti à un autre du jour au lendemain par une simple décision du maire, qui en quittant son parti emporte dans ses bagages la majorité des élus de sa commune. Les partis ont bien essayé d’apporter un peu d’ordre chez leurs élus locaux, mais en vain. Le Maroc a ainsi connu depuis les élections de 2009 des tentatives de créer des alliances locales dans plusieurs villes. Dans tous les cas il ne s’agissait pas de créer de nouvelles alliances, mais juste de donner une dimension formelle aux alliances déjà existantes, notamment entre le MP, le RNI et l’UC. Des chartes d’honneur ont été élaborées et signées par les directions des partis en présence de leurs élus locaux dans plusieurs villes, principalement celles ayant connu des blocages dans leur gestion. Mais, depuis, elles sont restées lettre morte. Et ce n’est pas demain que cela va changer. La nouvelle loi organique relative aux communes devait apporter une lueur d’espoir de changement, mais le Conseil constitutionnel en a décidé autrement. En effet, les députés avaient introduit un amendement, en ce sens, à l’article 51 du projet de loi organique 113.14 relative aux communes qui vient d’être adoptée. Lequel amendement stipule que, lorsqu’un parti renvoie un de ses militants, élu local, et après avoir épuisé tous les recours et que le renvoi est définitif, l’élu en question est déchu de son mandat sur décision de justice. C’est une arme qui, a priori, pourrait permettre aux partis d’imposer un minimum de discipline parmi leurs élus. Cette mesure pourrait, entre autres, contraindre les élus à respecter les directives de leurs partis, notamment pour ce qui est des alliances électorales, du vote et en général dans l’ensemble leur action dans le cadre de leur mandat local. C’est le côté positif de cette mesure.

Cet électeur impossible à fidéliser

Le revers de la médaille, évoqué en son temps par certains députés, et que cette clause pourrait soumettre les élus au diktat de la direction de leurs partis. La démocratie interne n’étant pas le fort de nombreuses de nos formations politiques, toute voix discordante sera bannie par la force de la loi. Le Conseil constitutionnel a rejeté cette clause, voyant en cette initiative une tentative d’élargir et étendre, indûment, l’interprétation de l’article 61 de la Constitution relatif à la transhumance des élus. En définitive, les partis, du moins la plupart d’entre eux, n’ont ainsi aucun moyen de rétorsion pour contraindre leurs élus locaux à se soumettre à une discipline partisane. Encore moins quand c’est le président de commune, accessoirement député ou conseiller à la deuxième Chambre, qui s’acquitte de la totalité des frais de gestion de l’antenne locale du parti (location de bureau, recrutement d’un agent de permanence et paiement des frais de fonctionnement). Il va sans dire que les coalitions partisanes sont évidemment les bienvenues quand on peut les nouer et les entretenir. Encore plus quand il s’agit des élections locales. Rien ne vaut une carte politique claire où se distinguent majorité et opposition qui sont des alliances construites sur des bases objectives. Ce serait l’idéal. Seulement, les élections, et particulièrement celles locales, n’obéissent pas à une logique partisane, mais à une logique individuelle. «C’est la présence permanente de l’élu local, pendant les six années de son mandat qui dicte le sens du vote. Ce n’est pas par hasard que la personne qui a souvent le plus de chance de remporter son siège aux élections législatives, c’est justement le président de la commune», observe M. Tlaty. Bien plus, ajoute-t-il, «la psychologie des électeurs est elle même sujette à des fluctuations, elle change d’une élection à l’autre. Il est donc difficile pour un parti de fidéliser son électorat. C’est encore plus difficile de le faire au nom d’une alliance de partis». Par conséquent, on ne peut parler d’alliances qu’en 2016. Et connaissant nos partis, et surtout leur histoire, si alliances il y aura, ce seront certainement des alliances post-électorales. L’actuel gouvernement compte bien une partie du G8 et une partie de la Koutla.

Au niveau local, ce sont les résultats des élections et les intérêts des élus qui décideront de qui va s’allier avec qui. Les partis peuvent parler aujourd’hui des alliances et fixer des lignes rouges. C’est de leur droit. Mais au lendemain des élections, ce sont les contraintes locales et les projets des conseillers locaux qui vont faire que toutes les lignes rouges vireront au vert. Du moins pour les communes.

Le poids du PJD

Pour les régions, la donne risque de changer cette année. En tout cas, le PJD compte bien peser de tout son poids numérique et idéologique pour remporter la présidence de certaines régions, sinon appuyer un des membres de la majorité pour y accéder. Dans certaines régions, il faut dire qu’il risque d’être favorisé par le nouveau découpage régional dans sa première version remis aux responsables des partis par le ministère de l’intérieur. Le Conseil régional étant élu au suffrage universel, et le nombre de sièges à élire fixé en fonction du poids démographique de chaque province et préfecture (prises comme unités de base pour les circonscriptions électorales), le PJD risque de peser lourd dans certaines régions comme Rabat-Salé-Kénitra, Tanger-Tétouan-Al Hoceima… Le PJD est en effet très présent dans des villes à forte densité démographique qui décideront certainement de la couleur politique de ces régions, comme Tanger, Tétouan, Ksar El Kébir (58% des sièges pour la région Tanger-Tétouan), mais aussi Salé et Kénitra (44% des sièges de la région Rabat-Salé-Kénitra). Ce n’est certes qu’un exemple qui conforte plutôt les formations de la majorité. Et Nabil Benabdellah et ses alliés du PJD nourrissent justement ce genre d’espoir quant aux futures élections locales. «Il est possible de les remporter, assure-t-il, et il serait illogique que la majorité n’obtienne pas la présidence du plus grand nombre de régions».