La mouvance populaire reconstitue ses forces

Les trois partis : MP, MNP et UD, envisagent leur réunification.
Un groupe parlementaire commun naîtra en octobre prochain.
Conséquences : plus de responsabilités dans les deux Chambres du
Parlement et des appétits aiguisés dans la perspective du remaniement
ministériel.

La galaxie « mouvance populaire», éclatée en plusieurs partis politiques depuis sa création en 1958, est-elle en train de s’acheminer vers sa réunification, voire sa fusion, en une seule structure partisane ? Tel semble être en tout cas l’objectif de la rencontre de dimanche 8 juin 2003 qui a réuni les comités centraux de trois composantes de la mouvance populaire : le Mouvement populaire (MP), le Mouvement national populaire (MNP) et l’Union démocratique (UD), présidés respectivement par Mohand Laenser, Mahjoubi Aherdan et Bouazza Ikken.
La réunion, dite réunion de Maâmora (lieu de la rencontre), s’est soldée par la publication d’une Charte de la mouvance populaire, véritable feuille de route qui scelle l’engagement des trois formations politiques à œuvrer «pour la mise en place de structures unifiées, transparentes, fiables et efficaces».

Déjà, en 1965, une première session
Tout en faisant un mea culpa quant à l’action politique et partisane des trois partis, la charte n’a pas omis de placer l’événement dans son contexte national : l’ombre des attentats de Casablanca n’a pas manqué de peser sur son élaboration. La réunification «se veut un moyen indispensable pour annihiler toutes les velléités obscurantistes et affronter les enjeux de la modernité et les multiples implications de la mondialisation».
Mais, derrière toute réconciliation il y a d’abord une brouille. Laquelle ? Mahjoubi Aherdan, à qui l’on reproche d’avoir géré pendant des décennies le premier parti politique marocain à base ethnique comme on gère une propriété privée, n’a jamais reconnu l’existence d’une quelconque brouille. A La Vie éco, l’Amghar avait déclaré en décembre 2002 : «Il n’y a jamais eu de brouille, ni avec le docteur Khatib ni avec Mohand Laenser. Il y avait plutôt une brouille avec l’Etat. Les scissions du Mouvement populaire sont l’œuvre d’un pouvoir occulte. En tant que berbère, je veux rassembler les gens plutôt que les diviser».

Pourtant, brouille, il y a bien eu, et même plusieurs fois.
Créé en 1958 à la faveur de la promulgation la même année du dahir sur les libertés publiques, le Mouvement populaire s’était positionné d’emblée, selon le politologue Claude Palazzoli, comme «un parti de notables reposant sur un réseau complexe de relations personnelles et familiales». Sa grande caractéristique, une hostilité viscérale à l’hégémonie du parti de l’Istiqlal, dominant à l’époque, hostilité dont il avait fait au départ une raison d’être et qui traduisait, en filigrane, le combat contre toute velléité d’installation d’un régime de parti unique. Le parti puisait sa force principale dans le monde rural dont la défense fut son cheval de bataille.
Le Mouvement populaire connut sa première secousse en 1965 à l’occasion de la proclamation de l’Etat d’exception. Le torchon avait alors brûlé entre les deux fondateurs, Mahjoubi Aherdan et Abdelkrim Khatib, président de la Chambre des Représentants du premier Parlement marocain de 1963. Le premier s’était allié sans sourciller à la décision royale, le second y était totalement hostile. Deux ans plus tard, en 1967, M. Khatib fit bande à part et créa son propre parti, le Mouvement populaire constitutionnel et démocratique (MPCD).
Vingt ans plus tard, en 1986, c’est avec un jeune technocrate ambitieux, Mohand Laenser, que Mahjoubi Aherdan se querella. Pour la première fois depuis la création du parti en 1958, la légitimité de ce dernier comme leader incontestable du Mouvement était mise à rude épreuve. Accusé de «gestion trop personnelle» du parti, Aherdan connut sa première disgrâce avec la tenue d’un congrès en 1986, au mépris de sa volonté.
C’est M. Laenser qui mena la fronde et éjecta le «dictateur» du MP. Là encore, l’Amghar accuse, non sans raison d’ailleurs, cette même «force occulte» d’avoir semé la zizanie au sein de la famille populaire pour l’éliminer personnellement. L’opération était qualifiée par Aherdan, ni plus ni moins, de «hold-up politique, à visage découvert», et l’Amghar d’ajouter amèrement : «C’est ma propre personne qui dérange et perturbe car indomptable, trop rebelle et irréductible. On veut que le Mouvement continue, mais on veut éliminer Aherdan».

Une force parlementaire avec laquelle il faudra compter
Le Mouvement populaire continua effectivement, cette fois-ci sans l’irréductible Aherdan, mais avec Mohand Laenser comme secrétaire général. Indomptable, l’Amghar ne se reconnaîtra jamais vaincu puisqu’il se lancera dans la création d’un autre parti, le MNP (Mouvement national populaire), qui tiendra son congrès constitutif en 1991 et son premier congrès national dix ans plus tard. Depuis, la cascade des scissions a repris et n’a fait que s’accentuer. Mahmoud Archane créa le Mouvement démocratique et social (MDS) en 1996 et Bouazza Ikken l’Union démocratique (UD) en 2001, tous deux issus du MNP.
La rencontre de Maâmora vient couronner un processus de réunification entamé il y a une année, exactement le 7 juillet 2002, quand MM. Laenser et Aherdan s’étaient rencontrés à Salé pour sceller leur entente… La fusion des trois partis est-elle inscrite à l’ordre du jour ? Une date a-t-elle été fixée à cet effet ? Plusieurs sources concordantes parlent d’un congrès extraordinaire : «Les différentes approches entamées sont des étapes vers le chemin de la fusion. Les jalons de cette fusion seront précisément posés lors d’un congrès extraordinaire», précise Moha Lyoussi (voir interview en page suivante). Mais aucune date n’a encore été avancée. Toujours est-il que la création d’un groupe parlementaire entre les députés des trois formations dans les deux Chambres est déjà acquise. Il verra le jour en octobre prochain à l’occasion de la prochaine rentrée parlementaire. Dans l’une comme dans l’autre Chambre du Parlement, le nombre des députés de la mouvance populaire battra tous les records. Cette dernière regroupera pas moins de 83 députés à la première Chambre, et 100 à 110 conseillers à la deuxième. Cela annonce-t-il la naissance d’une nouvelle force politique ?
Ils auront ainsi droit à plus de responsabilités dans les deux Chambres du Parlement et pourront même briguer le perchoir de la Chambre des Conseillers, voire celui de la Chambre des Représentants, à mi-chemin de la législature comme le prévoit le règlement intérieur. Voilà une force avec laquelle il faudra compter et qui ne manquera pas d’aiguiser les appétits des ministrables dans les rangs des trois partis dans la perspective d’un probable remaniement ministériel